Interview avec Malika Matoub - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

Rechercher
Aller au contenu

Menu principal :

Interview avec Malika Matoub

Kabylie > Matoub Lounès > 2001
      PARIS, MARDI 29 MAI 2001   >>     1994 | 1995 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013


       


L’interview d’Interface

MALIKA MATOUB


© Algeria-Interface | Paris, mardi 29 mai 2001
Entretien réalisé par Chawki Amari


La présidente de la fondation Matoub Lounès s'exprime sur les évènements en Kabylie. Elle révèle par ailleurs qu'un émissaire du pouvoir algérien lui a proposé de lui dévoiler l'identité des assassins de son frère, en échange de son silence.

Le président Bouteflika a évoqué une réforme constitutionnelle avec une prise en charge " raisonnable " de la revendication amazighe. Qu’en pensez-vous ?

Malika Matoub : Qu’il nous explique d’abord le mot raisonnable. Ensuite ce n’est pas à lui de changer la constitution. Tamazight est un fait, je ne veux pas le soumettre au vote. Voter pour savoir si ma mère doit exister ou non, si elle doit communiquer dans sa langue, pratiquer sa culture ? Il faut aussi redéfinir Tamazight, ce n’est pas seulement une langue, c’est l’identité de l’Algérie. Bouteflika est en décalage, il veut appliquer ces méthodes qui ont 20 ans. Les émeutiers ont 20 ans, ils ne le connaissent pas. Connaît-il la société algérienne qui entre-temps a évolué ? Pour revenir à cette constitution que prépare le président, dans le préambule il y aura sûrement un passage évasif, relatif à Tamazight. Nous ne voulons pas d’une constitution Tikbouchine [poteries kabyles, NDLR], nous ne voulons pas de la folklorisation de Tamazight. Bouteflika parle d’une prise en charge raisonnable, qu’il ait lui-même un discours raisonnable, qu’il soit lui-même raisonnable…

Où en est la situation en Kabylie ?

Les gendarmes sont retranchés dans les casernes d'où ils continuent à tirer. Ce sont des bérets verts [unités de l’armée] en tenue de CNS [unités anti-émeutes du ministère de l’intérieur] et de gendarmes qui font le travail à l'extérieur. Ils ne sont pas aussi diplomates que les véritables CNS au début des évènements, ce qui explique les lourds bilans.

Comment voyez-vous les choses évoluer dans un proche avenir ?

Les premiers jours des émeutes, un jeune d’Azazga, Kamel Irchène, a écrit le mot liberté avec son sang, juste avant de mourir. Les revendications des jeunes sont claires. C’est un mouvement qui aspire au changement, à la démocratisation de la société. Chaque jour on dénombre des morts. Provocations, arrestations (contrairement à ce qui se dit, on enlève les jeunes de leurs maisons), insultes. Oulech smah [pas de pardon, un des slogans des émeutiers], la population ne va pas pardonner. On espère que les autres régions vont suivre parce que c’est salutaire pour le pays. Il faut rendre l’Algérie aux Algériens. Ce n’est pas une propriété privée. Il faut aussi que ceux qui sont mort aient un statut de martyrs de la liberté. Ces jeunes, je les compare aux lycéens qui sont entrés en guerre pendant la lutte pour l’indépendance. Ils ont le même âge et la même conviction.

Qu’est ce qui a changé par rapport aux émeutes de 1980 en Kabylie, ou celles d’octobre 1988 ?

D’un côté, les émeutes s’inscrivent dans la continuité des précédentes. Mais ce qui est nouveau, c’est que le pouvoir est prêt à tuer les deux tiers de la population pour durer. À l'époque, il avait encore la force de contenir l’opinion nationale et internationale. D’un autre côté, l’insurrection de 1988 a été récupérée par le mouvement islamiste. Ce n’est plus possible aujourd’hui, les jeunes revendiquent un projet de société ouvertement moderne et démocratique.

La réunification partielle du MCB (Mouvement culturel berbère) signifie-t-elle que les choses évoluent ?

Même les 3 MCB [les trois tendances au sein du MCB] sont dépassées par les évènements. Les dissensions ont démobilisé la population. (…) De toutes façons, dès qu’un parti ou une tendance se rapproche du pouvoir, elle est automatiquement disqualifiée par la population, hostile au pouvoir central.

Etes-vous pour une autonomie de la Kabylie ?

Oui pour l’autonomie, mais de toute l’Algérie. Il faut que le pays retrouve son indépendance. Mais je n’ai pas de modèle politique précis, je laisse ça aux politiques (…)

Qu’est ce qui peut faire changer les choses aujourd’hui ?

Il faudrait que le pouvoir réponde aux revendications. Retrait des brigades de gendarmes et leur remplacement par la police urbaine. Les assassins et les commanditaires doivent êtres jugés. Nous n’avons pas de nouvelles du gendarme qui a tué Massinissa [le meurtre d’un jeune dans une brigade de gendarmerie qui a déclenché les émeutes]. On sait qu’il est officiellement suspendu de ses fonctions, mais c’est tout. D’ailleurs au moment où Massinissa a été tué, j’étais dans les locaux de la gendarmerie suite à une convocation pour le procès de Matoub Lounès. (…) J'ai entendu une rafale, puis une autre. On a cru à une descente terroriste, on a pris peur. Puis un gendarme est arrivé, il a dit que ce n’était rien. On a trouvé Massinissa devant la porte gisant dans une mare de sang. J’ai vu ensuite les gendarmes tenter de se débarrasser du Kalachnikov qui a servi au meurtre.

Etes-vous toujours convaincue que votre frère, Matoub Lounès a été assassiné par le pouvoir ou des clans à sa périphérie?

Avant d’en arriver au "qui a tué Matoub", on ne sait même pas comment il est mort… Lounès s’est garé d’une manière impeccable, sans percuter un obstacle. Pourquoi? Il a été tué à bout portant... Il y a aussi des problèmes balistiques inexplicables dans la version officielle, des tirs croisés, et d’autres choses encore. Le témoin principal de l’inculpation de Chenoui (l'assassin présumé, NDLR) est lui-même un repenti… Pourquoi le pouvoir refuse-t-il de refaire une reconstitution sérieuse? Aujourd’hui, ce n’est pas le plus important de savoir qui l’a tué. C’est comment il est mort. Et le "comment" conditionne et explique le "qui"... On peut le savoir avec les témoignages des trois occupantes, il y a la voiture, il y a le rapport du légiste qui a fait le constat de décès. Dernièrement, on m’a envoyé quelqu’un, Riadh Allal, qui se dit représentant du RND à Paris et proche d’Ouyahia [ministre de la justice et secrétaire général du RND]. Il m’a demandé d’arrêter de parler de l’internationalisation de l’affaire Matoub et des évènements de Kabylie, (quand j’ai dit à la télévision que c'était un "véritable génocide"). En échange il m’a promis de me "donner" les assassins de mon frère et m’a même avoué qu’il y a des patriotes qui sont mêlés à l’assassinat. Et en ce qui concerne le procès en diffamation qui m'a été intenté par Nordine Aït-Hammouda (député RCD et chef de milice, NDLR) il m’a dit que que celui-ci avait eu gain de cause car c’était un "cadeau" pour que le RCD reste dans la coalition. Il m'a affirmé que je gagnerai le procès en appel... Aujourd’hui, le RCD s’est retiré de la coalition, le pouvoir n’a donc plus rien à perdre de ce côté-là.

 
Retourner au contenu | Retourner au menu