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Hommage à Matoub Lounès

Kabylie > Matoub Lounès > 1999
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HOMMAGE A MATOUB LOUNES


© l’Humanité | Mardi 29 juin 1999
Fara C.


Tizi Ouzou s’est levé dans ses collines et au Zénith dans un Zénith archicomble, des dizaines d’artistes et des milliers de spectateurs ont rendu un hommage vibrant au chanteur kabyle tué le 25 juin 1998.

Les premiers spectateurs arrivent en début d’après-midi, plusieurs heures avant le début du concert qui va se dérouler à guichets fermés. Certains, afin de trouver le ticket d’entrée miraculeux qui leur permettra d’assister à ce qui est bien plus qu’un événement musical. D’autres, par " besoin de partager, sans plus attendre, le poids qui continue d’alourdir le cour, un an après l’assassinat de Matoub ". Dans la coursive du Zénith, des stands proposent livres, brochures, disques, bijoux traditionnels... Une pétition circule, qui exige une véritable enquête, la reconstitution des faits, une étude balistique, le jugement et la condamnation des criminels. " Le 24 juin, à l’issue d’une marche de protestation, nous avons déposé les vingt mille premières signatures auprès du procureur de la République de Tizi Ouzou, précise Malika Matoub, la sour de Lounès, qui a organisé cette soirée avec l’association Les Amis de la Fondation Lounès Matoub. La recette du Zénith sera reversée à la fondation, laquelle vise à " perpétuer la mémoire de Lounès, la continuité de son combat pour l’amazighité, les droits de l’homme et la démocratie ".

Gosses courant alertement, grand-mères à la démarche lente, personnes en fauteuil roulant, Berbères accompagnés d’amis de France ou d’ailleurs, femmes en robe traditionnelle kabyle aux fines broderies... Ce peuple, qui s’est déplacé massivement pour célébrer un héros de culture et de courage dépasse largement les frontières de la Kabylie et témoigne de l’universalité d’un combat. La manifestation commence par une minute de silence. Soixante secondes denses, chargées de cette éternité souhaitée à l’artiste éclaireur disparu.

Puis se succèdent, de 17 heures à minuit, une quarantaine d’artistes, avec la participation de l’orchestre de Matoub Lounès : Allaoua, Amirouche, Idir, Brahim Izri, les Berbères marocains, le groupe breton Pol Hello, Takfarinas, Malika Domrane... Malika Matoub, petit bout de femme tenace qui a repris le flambeau de son frère, est chaleureusement applaudie, dès ses premiers mots à la salle. La mère de Lounès monte sur scène. Sa voix s’élève au ciel comme une prière à l’enfant qu’elle a perdu. Elle hurle sa douleur. " Où es-tu, mon fils, où es-tu ? " Une incantation a capella, dépouillée, bouleversante.

Dans l’auditoire, chacun a du mal à retenir ses larmes. Les yeux rougis des femmes parlent plus que n’importe quel discours. Ils disent le deuil. Réclament aussi que la lumière soit faite. " Les mamans pleurent dans la salle, parce que nous avons toutes et tous un Lounès à la maison ", explique Ourdia, quarante ans, commerçante. Et, doucement, à sa fillette, elle confie : " Mes yeux ont mal tellement ils ont versé de larmes. " Pendant l’entracte, les haut-parleurs diffusent une chanson de Matoub, dans laquelle il s’adresse à une femme : " Ne pleure pas le décès de ton fils. C’est la mort de la chair, mais le sang qui a coulé est renaissance de l’espérance. "

Ils sont nombreux à être venus de loin pour cette date anniversaire, comme Hocine, sa femme et leurs amis, du Pas-de-Calais. Le prix du ticket (150 francs) et les frais de déplacement ne les ont pas arrêtés. " C’est plus que de la solidarité. Matoub est une partie de moi-même. Faire vivre sa mémoire, c’est nous faire vivre. " Fatima n’est pas kabyle, mais, avec sa bande de copains, elle a fait 400 kilomètres pour être ici : " Le message de Matoub Lounès concerne tout le monde, en particulier les femmes, dont il a souvent chanté la volonté de liberté. " C’est exactement ce que déclare Idir, dans les coulisses, au journaliste de Beur FM Omar Alliche : " D’aucuns ont critiqué Lounès, l’ont traité de raciste, d’anti-arabe, ce qu’il n’était pas. D’ailleurs, il aimait et savait jouer, par exemple, un style plutôt arabophone, le chaâbi. Constamment préoccupé par la notion de liberté, il ne pensait pas sa vie sans des passages obligés : l’identité amazigh, la situation des femmes, la liberté d’expression, la démocratie. Il faut voir les choses clairement, il n’a pas été éliminé parce qu’il était kabyle, mais parce qu’il avait des idées et qu’il luttait. Quassamen, sa version en kabyle de l’hymne national algérien a scandalisé certains, parce qu’il a touché à quelque chose de sacré. Il n’a pas transformé cet hymne pour renier le million et demi d’Algériens morts pour la révolution, mais pour dire : cet hymne national m’appartient à moi aussi, j’y ai droit dans ma langue, parce que ma contrée a donné vie à des centaines de milliers d’humains qui se sont battus pour l’Algérie. Il pose une question essentielle : ai-je le droit de participer au destin de mon pays, avec mon patrimoine ? "

Lorsqu’Idir et Brahim Izri reprennent la chanson de Maxime Le Forestier C’est une maison bleue, dont ils ont adapté le texte à la situation algérienne, le public chavire d’émoi et de joie. " Tizi Ouzou se lève dans ses collines / S’achève le rêve des fous / Qui veulent de nous que l’on oublie Tizi Ouzou ". Il est déjà tard, quand la très attendue Malika Domrane, amie d’enfance de Matoub Lounès, lance au firmament un prélude chanté (achwiq), typique des femmes kabyles. Il lui a fallu se ressaisir pour retrouver sa voix. Dans sa loge, alors qu’elle attendait son tour, le chagrin s’est emparée d’elle, noyant de sanglots ses cordes vocales. Pour le final, elle appelle tous les artistes à la rejoindre. Main dans la main, ils entonnent, d’une même voix avec le public qui s’est levé l’hymne Quassamen. Quelque chose d’important se passe. Frissons. Ovation libératrice. Et Malika Matoub de conclure : " Les artistes, tous ensemble ce soir, incarnent le rêve de Lounès : l’union. "

 
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