Mme Fatiha Benchicou : «Benchicou paye pour ses écrits » - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Mme Fatiha Benchicou : «Benchicou paye pour ses écrits »

      LUNDI 13 SEPTEMBRE 2004  >>     2001 | 2002 | 2003 | 2004 | 2005


       


Fatiha Benchicou


" BENCHICOU PAYE POUR SES ECRITS "



© Terre d'Escale | Lundi 13 septembre 2004
Entretien réalisé par ZEPMET


Terre d'Escale : Dans quelles conditions s'est déroulée l'arrestation de votre mari, Mohamed Benchicou et de ses confrères journalistes, Hafnaoui Ghoul et Ahmed Bannaoum ?

Faitha Benchicou : Mohamed Benchicou est arrivé en août 2003 à Alger en provenance de Paris. Quand il se présente au guichet de la police des frontières, le policier quitte son guichet et va prévenir ses chefs.(Il le confirmera lui-même lors du procès). Des policiers en civil ordonnent à M. Benchicou de les suivre pour procéder à une fouille au corps et de son porte-document. Dans son porte-document, ils trouvent des bons de caisse (ou bons d'épargne ou bons de créances). Un des policiers s'écrie en colère à l'adresse de ses collègues "Mais c'est quoi cette foutaise !". Visiblement déçu par "la prise" qu'il s'attendait à être celle "du siècle". Les policiers font des photocopies de ces bons et les rendent a M. Benchicou qu'ils laissent partir sans établir de procès-verbal , avec sans doute le secret espoir de ne pas laisser de traces de ce qui s'apparente à une bavure.

Le lendemain M. Benchicou apprend par le quotidien "EL Moudjahid" (un des journaux gouvernementaux) qu'une plainte est déposée contre lui par le ministère des Finances pour transfert de capitaux et... La direction des douanes réagit immédiatement en adressant une lettre qu'elle a rendue publique au chef du gouvernement et a la DRS (voir fac-similé dans site http://www.libererbenchicou.com/) dans laquelle elle déclare sans ambages qu'il n'y a pas délit, selon la loi en vigueur en Algérie et selon le code des douanes. Mieux, elle déclare que la police des frontières a outrepassé ses prérogatives en contrôlant M. Benchicou avant son arrivée à la douane et que même dans le cas d'un délit c'est à la douane de dresser un PV et au trésor de porter plainte.

Malgré cela M. Benchicou est convoqué au commissariat où l'on tente en vain de lui faire signer un PV à titre rétroactif (sanctionnant la fouille à l'aéroport quelques jours plus tôt). Son domicile et celui de sa mère sont perquisitionnés. Il est également convoqué par le juge d'instruction qui le place sous contrôle judiciaire avec retrait du passeport et obligation de se présenter une fois par semaine au tribunal pour signer un registre de présence, pour prouver qu'il n'a pas quitté le territoire national. L'instruction de ce "dossier" a été declarée achevée en octobre 2003 mais le procès n'est fixé qu'au 31 mai 2004 puis renvoyé au 14 juin.Date à laquelle M. Benchicou a été condamné à 2 ans de prison ferme et 200 000 euros d'amende avec mandat de dépôt à l'audience lors d'un simulacre de procès. Il n'a même pas bénéficié d'une liberté provisoire en attendant le procès en appel. Il a été conduit en prison tout de suite après le verdict.

En réalité M. Benchicou est jugé pour ses écrits. En été 2003, son journal avait publié le témoignage d'un citoyen qui a révélé le passé de tortionnaire de l'actuel ministre de l'intérieur à l'époque où il était responsable des RG (Renseignements généraux). Ce citoyen dit avoir été torturé pour l'obliger à renoncer au local de sa pharmacie. Cette pharmacie existe toujours et appartient à la femme de ce ministre, Fatiha Boualga. Quelques jours après ces révélations, le ministre de l'intérieur a déclaré dans une conférence de presse : "Benchicou me le paiera" pour toute réponse aux questions des journalistes. Alors qu'il pouvait intenter un procès pour diffamation.

Le journal Le Matin est resté opposé à la politique de réconciliation avec les terroristes islamistes prônée par Bouteflika. Il a également dénoncé l'octroi de marchés juteux à des personnes au passé douteux et amis du président dont un certain Cheikh saoudien Al Shorafa, accueilli en grande pompe avec couverture médiatique digne d'un chef d'Etat et présenté comme un investisseur sérieux. En réalité, cet homme avait créé une société quelques jours avant sa visite et son compte bancaire, dont les fac-similés ont été publié par le journal ne contenait qu'une centaine de dollars. Bien une centaine ! En fait, il était venu en terrain conquis "investir, avec de l'argent des banques algériennes et la bénédiction de son ami président, en juillet et août 2002. Suite à ces révélations, AL Shorafa a plié bagages sans même broncher. Mais, M. Benchicou doit quand même comparaître en justice pour ces révélations. Pourquoi ? Parce qu'en Algérie, dans les délits de presse, le procureur s'auto saisit, il n'a pas besoin de plaignant ! Un comble, je vous l'accorde. Cela prêterait à rire, si ce n'était la gravité de la situation !

C'est donc ces écrits que M. Benchicou paye, y compris son livre "Bouteflika :Une imposture algérienne" "(édition Picollec) paru en février dernier et interdit de parution en Algérie. Les imprimeurs d'abord, les éditeurs ensuite et les libraires ont tous subi des pressions voire des menaces par rapport à ce livre. Le livre a été tiré dans une imprimerie tenue secrète à ce jour et il s'est vendu sous le manteau à plus de 50 000 exemplaires. Les lecteurs ont bravé cette interdiction en venant l'acheter eux-mêmes au siège du journal ou M Benchicou a organisé plusieurs journées de vente dédicace y compris aux sièges régionaux. Pour avoir une idée de ce succès : il s'agit du deuxième livre le plus vendu en Algérie depuis l'indépendance (en 1962).La différence est que le précédent étant un livre de cuisine ( !), a été vendu le plus librement. M. Benchicou tenait par principe à ce que son livre soit imprimé, édité et vendu en Algérie simultanément à l'édition française et il a réussi malgré les pressions et les filatures nuit et jour des policiers en civil postés à la porte de l'immeuble où il habite a Alger. Signalons qu'a lui seul, M. Benchicou totalise 54 plaintes contre lui, sur les 250 contre la presse.

Hafnaoui Ghoul est le correspondant de la ville de Djelfa (ville au sud d'Alger et aux portes du désert) d'un journal arabophone ALGERIA NEWS. Il y a deux mois, il a écrit un article dans lequel il révèle le scandale de 13 bébés morts à la maternité de la ville par négligence et ou il met en cause le directeur de la santé de cette wilaya (préfecture). Le directeur est démis de ses fonctions, mais une avalanche de plaintes des notables de la ville tombe contre ce correspondant-39 en une semaine !-et il écope de deux mois de prison ferme en attendant la suite des procès pour les 38 autres plaintes. Autant le savoir, il n'est pas prêt de sortir ! Hafnaoui est également le représentant de la ligue des Droits de l'homme dans la ville de Djelfa. Ce qui n'arrange rien pour lui du point de vue du pouvoir.

Pour Ahmed Bennaoum et Ahmed OUKILI respectivement directeur et directeur de la publication du quotidien ER RAI dont le siège se trouve à Oran (Ouest de l'Algérie), je ne connais pas tous les détails, mais j'avoue que je ne peux pas croire au hasard quand je sais que ce journal n'a pas soutenu non plus le président candidat lors de la dernière campagne présidentielle.

Terre d'Escale : Avez-vous des nouvelles de votre mari, pouvez-vous entrer en contact avec lui et ses compagnons. Connaissez-vous les conditions de détention ?

Faitha Benchicou : J'ai des nouvelles quasi-quotidiennes de mon mari par ses avocats. Il partage sa cellule avec 2 co-détenus avec lesquels il s'entend bien. Il est correctement traité. À mon avis, même en prison personne ne pense que M. Benchicou est un détenu de droit commun. Pour les autres journalistes emprisonnés, je ne les connais pas personnellement alors j'ai de leurs nouvelles par la presse. Je crois savoir qu'Ahmed Bennaoum a des problèmes de santé et que son épouse s'inquiète de son suivi médical. Pour Hafnaoui Ghoul, les conditions de détention sont extrêmement difficiles en ce moment par 50 degrés à l'ombre, la ville de Djelfa etant à la porte du désert. J'aimerais attirer votre attention sur la détention dans ces mêmes conditions de plusieurs manifestants de la ville de Djelfa et de celle voisine de Tkout en grève de la faim depuis le 26 Juin dernier et de la détérioration alarmante de leur état de santé. Selon leurs avocats, ils sont en isolement avec le maintien dans leur cellule d'une lampe de 100 Watts allumée 24 H SUR 24 H.

Terre d'Escale : Gardez-vous l'espoir d'une libération rapide ?

Faitha Benchicou : Je ne me fais aucune illusion sur le pouvoir algérien et sa détermination à museler la presse, voire à mettre au pas la société tout entière. Mais, je sais aussi que la corporation des journalistes est tout aussi determinée à ne pas se laisser faire pas plus que le peuple au nom duquel la justice est prétendument rendue. Et c'est cela qui me fait garder l'espoir. La mobilisation nationale et internationale autour des journalistes emprisonnés me donne raison.

Terre d'Escale : A travers l'arrestation de votre mari, c'est la liberté de la presse qui est remise en question en Algérie. Quelle est la réaction des autres journalistes et de l'opinion publique algérienne ?

Faitha Benchicou : Il y a eu une formidable réaction à la fois de la corporation, des partis et associations, des personnalités du monde politique, de l'art et des citoyens au niveau national et international. Je n'en doutais pas,mais j'avoue que cela a dépassé mes attentes. Je le dis très sincèrement. Cela prouve que dans sa tentative de diviser la société algérienne d'une manière générale et les corporations, et même en forçant de nombreux algériens a l'exil, il reste au pouvoir algérien bien du pain sur la planche. Je dois vous signaler que j'ai reçu des messages de soutien y compris de personnes qui ne partagent pas forcément les opinions de M. Benchicou mais qui respecte son combat et sa constance.

Terre d'Escale : Les détracteurs de votre mari affirment qu'il a servi les intérêts du président Boutéflika lorsque celui-ci combattait les islamistes algériens et que son arrestation n'est qu'un retour de manivelle. Quelle est votre opinion ?

Faitha Benchicou : Vous devez sans doute faire une confusion. Les détracteurs de M. Benchicou ont dit beaucoup de choses sauf qu'il a soutenu le président Bouteflika « quand il combattait les islamistes », pour la simple raison que M. Bouteflika n'a jamais combattu les islamistes, loin s'en faut.

Terre d'Escale : Qu'attendez-vous de la France en général et du président Jacques Chirac ?

Faitha Benchicou : Je crois aux valeurs et libertés non négociables défendues par la France qui a élu M. Chirac à la présidence de la République. J'attends de M. Chirac qu'il agisse en qualité de Président de cette France que nous respectons.

Terre d'Escale : Avez-vous des craintes particulières pour l'avenir de votre mari tant personnellement que professionnellement ? Pensez-vous qu'il soit en mesure de reprendre la direction du Journal Le Matin ?

Faitha Benchicou : Aussi bien sur le plan professionnel que celui personnel, mes seules craintes pour mon mari est la capacité de nuisance du pouvoir. Il n'y a aucune raison que mon mari ne puisse pas reprendre la direction du journal sauf si celui-ci est liquidé et mes craintes sont que cette entreprise a déjà commencé par la mise sous scellés et la vente, en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire, à un acquéreur dont l'identité n'a pas été révélé de l'immeuble qui abritait l'administration ainsi que par d'autres harcèlements du fisc actuels et à venir. Le pouvoir algérien ne sera jamais à court d'idées, c'est le seul domaine où je lui fais confiance.


 
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