Le Regard de Mohamed Benchicou. Enfonçons le clou ! - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Enfonçons le clou !

      JEUDI 21 DECEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


ENFONÇONS LE CLOU !



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 21 décembre 2006
Mohamed BENCHICOU


Les dieux de l’image nous tendent la main : dans la même semaine où, Zidane à peine parti, il jette deux journalistes en prison et interdit à un parti légal et agréé, le MDS, de tenir son congrès, le pouvoir algérien trouve l’effronterie de se plaindre que sa réputation soit à ce point salie à l’étranger. Par chance, l’embarras est aussi réel que le toupet est ahurissant. Mais alors, qu’attendons- nous pour enfoncer le clou ? C’est dans ces moments où il est perturbé par l’image piteuse qu’il donne de lui à l’extérieur que le pouvoir algérien est le plus vulnérable, qu’il convient de faire reculer sa machine répressive et d’améliorer nos libertés.

Sortons donc de notre léthargie pour rappeler à ce régime grabataire et déphasé, qui se nourrit du zèle et des obséquiosités ordinaires, que deux ou trois choses ont changé dans ce bas monde, parmi lesquelles la vitesse de la communication et la suprématie des opinions publiques et que ces mutations heureuses ont signifié la mort du vieux totalitarisme bicéphale, c'est-à-dire celui qui réprime à l’intérieur et postule à briller à l’extérieur, au point d’espérer le Nobel de la paix. Plus personne n’est dupe : le régime algérien de Bouteflika est classé aujourd’hui parmi les autocraties les plus corrompues et les plus répressives de la planète. L’opinion internationale, par cette distinction qui le console du Nobel, l’a ainsi récompensé pour l’ensemble de son œuvre : l’opacité de sa gouvernance, la rapine, l’assassinat des jeunes de Kabylie, le musellement des libertés, la manipulation de la justice, le harcèlement de la presse et des syndicats libres… La récompense est, certes, encombrante mais je soupçonne toutefois le régime algérien de tout entreprendre pour en être digne, à voir le plaisir qu’il semble éprouver à prolonger le fâcheux épisode Arezki Aït- Larbi par l’emprisonnement des journalistes Hadda Hazem et Salah Mokhtari, et l’obstination qu’il met à traduire le syndicaliste Osmane Redouane devant le juge. Et c’est un pouvoir algérien démystifié qui en est à se désoler que l’époque ne se prête plus aux subterfuges. Quand j’entends le ministre Mourad Medelci, qui est pourtant un esprit lucide, accuser l’organisation Transparency International de vouloir «semer le désordre» en assimilant l’Algérie à un pays corrompu, je porte, certes, cette grossière jérémiade au crédit du discours cocardier derrière lequel les régimes mafieux ont coutume de s’abriter, mais je la lie surtout à la méconnaissance de deux phénomènes majeurs de notre temps : la faillite du mensonge et la filiation quasibiologique, désormais établie, entre la corruption et le totalitarisme. L’ère de la communication moderne a sonné l’agonie des propagandes officielles : le mensonge court aujourd’hui moins vite que l’information et se fait, le malheureux, immanquablement rattraper par la vérité. Quelle réalité, M. Medelci, peut encore échapper aux oreilles de Transparency International? La République est nue. La tromperie, dans la société mondiale de la communication, est périmée. Qui croit encore que Bouteflika a enrayé le chômage et diminué les inégalités sociales quand les agences de presse rapportent, en temps réel, une hausse de la criminalité de 100 % en Algérie ? Lorsqu’ils débarquent dans notre beau pays, les opérateurs étrangers sont en possession de vrais chiffres puisés aux sources de l’information opérationnelle et qui contredisent les galéjades algériennes. A Hamid Temmar, qui vantait, cette semaine, l’environnement de l’investissement en Algérie, Philippe Douste-Blazy, le chef de la diplomatie française, a, selon Liberté, tout simplement répliqué par cette vérité qui résume à elle seule l’échec du régime : notre système de formation est tellement obsolète que les entreprises françaises trouvent du mal à recruter des cadres de qualité dans un pays où l’outil de travail est complètement dépassé et où le niveau de savoir-faire est en deçà des standards internationaux. Le pouvoir algérien, vieillissant, a créé un système de formation à son image ! Peut-il encore y remédier, comme s’entêtent à nous le faire croire les camelots du roi ? Non. Car à l’impuissance du mensonge s’ajoute aujourd’hui celle, plus décisive, de l’action des régimes totalitaires : ils ne peuvent plus se débarrasser des fléaux sociaux sans remettre en question leur propre pouvoir. M. Medelci, qui jure arriver bientôt à l’éradication de la corruption, devrait mesurer l’inanité d’une pareille prétention : la corruption se nourrit de la dictature et réciproquement ; elle en est l’oxygène, la fille et la mère. C’est parce que Bouteflika – et tous les régimes militaires qui l’ont précédé – a organisé la chasse aux voix contradictoires, que le pays s’est retrouvé sans réels contrepouvoirs capables de s’opposer aux abus et de contrôler la vie publique. Dans une république qui traque les journalistes locaux pour leurs écrits, comment s’étonner qu’il y ait autant de walis indélicats et de détournements des deniers publics ? La toute dernière preuve nous vient de Médéa où le journaliste Salah Mokhtari vient d’être interpellé pour, liton, «ses articles de presse parus dans l’hebdomadaire El Kawalisqui traitaient de la corruption et la dilapidation des deniers publics». On hésite à incarcérer le wali Bouricha mais on arrête son accusateur ! Les Bouricha resteront une plante protégée qui ne s’épanouit que dans le silence de l’obscurité. C’est un phénomène incontrôlable, fatal, connu depuis toujours. Depuis Gustave Le Bon qui, en une vie centenaire, a beaucoup réfléchi sur les déséquilibres du monde mais aussi sur la civilisation des Arabes : «Un dictateur n'est qu'une fiction. Son pouvoir se dissémine en réalité entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables.» Alors oui, M. Medelci, il est possible d’en finir avec la corruption, mais après en avoir fini avec ce régime autoritaire qui emprisonne les journalistes, qui interdit, aujourd’hui, au MDS, de tenir son congrès, qui a peur de l’ouverture de l’audiovisuel, un régime finissant qui tient la canne et le gourdin, qui frappe les pauvres pour protéger les pillages par les escrocs, un régime policier contre son propre peuple et contre l’Histoire. Un régime oppressif qu’il nous faut, plus que jamais, désigner à la face du monde comme un pouvoir indigne de son peuple et de ses ambitions.

Hadda et le patio des connivences

Deux autres journalistes algériens, Hadda Hazem et Salah Mokhtari, viennent donc d’être jetés en prison cette semaine, s’ajoutant, comme des proies ordinaires, aux sept qui ont déjà connu les geôles depuis 2004. Le rite du sacrifice continue, comme pour rappeler que sur cette terre asservie à toutes sortes de bourreaux, la plume est une malédiction réservée aux âmes pécheresses. J’ai déjà cité Salah Mokhtari, que je ne connais pas, mais qui semble subir le sort de ces reporters de province isolés devant l’immensité de la vérité, coincés entre le journalisme et les mafias locales, écartelés entre la tentation de dire et la peur de souffrir, et que la témérité conduit parfois, comme Ghoul Hafnaoui ou Bachir Larabi, à la prison ou, au pire, à la mort, au suicide, à l’exemple de Beliardouh. Nous n’aurons pas su, face aux potentats, protéger ce journalisme ultime. Alors, au moins, indignons-nous des outrages qu’on persiste à lui infliger, contre le calvaire qu’on veut faire endurer à Salah, pour une certaine idée de l’honneur de la presse, si on s’en rappelle encore. Exigeons que soit libéré notre confrère immédiatement ! Je voudrais insister, maintenant, sur Hadda Hazem, une brave et courageuse femme qui osa braver les machismes et les idées reçues en dirigeant, avec audace, un quotidien. Quel culot ! Hadda est aujourd’hui en prison, loin de ses enfants, depuis dix jours, et son martyre ne rencontre, jusque-là, parmi la corporation comme au sein de la société civile, qu’un silence gêné et peu honorable. Oh, bien sûr, elle aurait été emprisonnée pour un motif peu défendable et il n’en fallait pas plus pour conforter les jésuitismes qui peuplent notre confrérie. A l’heure où le journalisme, devenu affaire de cambistes et d’auxiliaires de la police, invite non plus aux témérités mais à l’indifférence et à la pleutrerie, l’argument tombe à point nommé ! Qui a cherché à en savoir davantage ? Et qui s’est demandé pourquoi pareille mésaventure s’abat sur une dame qui n’a jamais fait mystère de ses idées et, j’en témoigne, de ses positions courageuses ? Dans le patio des connivences auquel ressemble aujourd’hui une partie de la presse algérienne enrichie et pervertie, la plupart des directeurs de journaux, surtout ceux qui ont choisi de se faire les pitoyables relais du pouvoir, sont prémunis contre le malheur de Hadda. Comme Voltaire pour De Gaulle, les copains d’ici ne vont pas en prison. Et Hadda avait choisi de n’être pas la copine des marionnettistes. C’est pour cela que son incarcération, loin d’être «normale», m’interpelle et me brise le cœur. Ne la laissons pas seule dans sa cage. A ses gosses, disons quelque chose. Ou taisons-nous à jamais.


 
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