Chroniques de Mohamed Benchicou. De Hafnaoui à Jean Daniel - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Chroniques de Mohamed Benchicou. De Hafnaoui à Jean Daniel

      MERCREDI 09 JUIN 2004  >>     2003 | 2004


[...] Mohamed Benchicou est jeté en prison, non pas pour l’histoire à dormir debout des « bons de caisse », mais pour sa hardiesse de journaliste imbu de valeurs de sa profession. Chroniqueur de talent, mais aussi directeur d’un journal qui faisait toucher du doigt l’information, et voilà ! Puis, avec son livre « Bouteflika : une imposture algérienne », Benchicou était allé encore trop loin dans sa tentation du diable. Qui mieux que lui a osé tenir tête à un Bouteflika omnipotent, ainsi qu’à ses laquais, dans un pays où on prend à présent les ombres pour des réalités ? [...] De même qu'il aurait été stupide prétendre enfermer les idées, de même il est absurde de justifier l'injustifiable. La parole est liberté. Comme on dit, on chasse le naturel, et il revient au galop. [...] Le monde change constamment au gré du souffle des vents de liberté. Et plus personne ne pourra faire infléchir ce formidable élan de conscience universel à l'épanouissement, à l'émancipation... Tous autant que nous sommes, et aujourd'hui plus que jamais, nous devons maintenir vivace la flamme de ces hommes libres qui ont su dire qu'une autre Algérie est possible. Celle des libertés, des droits humains et de la démocratie. N'en déplaise aux bien-pensants, aux guardiens du Temple qui semblent d'un autre âge. Mohamed Benchicou ressortira grandi de cette injustice dont il est victime. Et il nous aura donné une leçon magistrale de liberté de dire. Donc pas seulement d'informer, mais d'opiner aussi...

Mohamed ZIANE-KHODJA, juin 2004


       


DE HAFNAOUI A JEAN DANIEL



© Le Matin | Mercredi 09 juin 2004
Mohamed BENCHICOU


1 Face aux seigneurs des agneaux. J'écris ces lignes à partir de Djelfa.

Djelfa ouverte aux maquignons et fermée à ses enfants, contrée désertique, livrée aux mafias, Djelfa où l'on jugeait un journaliste local, coupable d'avoir dénoncé les coquins de la ville. Les coquins, les copains, les capos et les corrompus. Les clans ont riposté : 29 plaintes déposées contre notre confrère Hafnaoui Ghoul en trois jours ! Le journaliste dort en prison depuis trois semaines. La mafia, quand elle est prise de panique, frappe pour tuer. La petite Soumeya, 10 ans, et déjà belle de cette beauté sauvage dont les femmes de nos steppes ont le secret, a peur pour son père, mais elle en est tellement fière qu'une lueur rend ses yeux splendides. « Ils ont emprisonné mon fils parce qu'il a défendu le droit et le citoyen. Nous n'avons pas à en rougir : Hafnaoui n'a ni volé ni tué. Il est en prison pour avoir défendu une cause juste. » « Je l'ai vu en prison, il tient le coup. C'est un dur à cuire », lâche-t-il avec un sourire qui dissimule mal sa fierté. Quelle est sublime cette autre Djelfa des gens braves et modestes !

Le juge devait se prononcer hier sur le sort du journaliste. Hafnaoui entre dans la salle d'audience sans menottes et la tête haute. Il adresse un salut fraternel à ses collègues de la ville et ceux nombreux venus d'Alger pour le soutenir. Il embrasse chaleureusement Ali Dilem, le caricaturiste, et les éditeurs venus de la capitale avant de me dire : « Je préfère rester en prison que de te savoir sous contrôle judiciaire. » Il oublie son calvaire pour ne se rappeler que celui des autres. Pendant quatre heures, en magistral tribun, il enflamme la salle. Les vérités sortent de sa bouche comme autant de condamnations des potentats locaux, véritables délivrances pour le public qui n'en croyait pas ses oreilles. Un vieux djelfaoui, émerveillé, résume l'enchantement général : « Djelfa vient d'accoucher aujourd'hui par césarienne d'une fille appelée Houriah ! » Applaudissements et youyous dans la salle. Tous les citoyens que Hafnaoui a fait parler sont venus à la barre pour confirmer leurs dires. « Oui, Djelfa est la wilaya la plus pauvre d'Algérie, dépouillée, pillée, et je suis en prison pour avoir dénoncé cela. Ils ne me font pas peur Monsieur le président. J'ai fait mon métier. » Son métier. Quel bonheur d'entendre, dans cette Djelfa qui se remet à croire en elle, que la plume peut aussi aider à changer le monde. Merci Hafnaoui, pour nous, pour ta Djelfa. Pour ton Algérie.

2 Jean Daniel n'a rien vu.

Le directeur du Nouvel Observateur était chez lui cette semaine, dans son pays natal, l'Algérie, d'où il est reparti avec le titre (prestigieux ?) de docteur honoris causa de l'université d'Alger. L'homme, pour son parcours d'intellectuel brillant, d'écrivain infatigable et de journaliste intraitable sur les grandes causes de son siècle, méritait autant la distinction que les honneurs qui en ont entouré la remise par le président Bouteflika. Notre université, malmenée par toutes sortes de malédictions, gagnerait à rappeler son prestige passé aux jeunes étudiants d'aujourd'hui, en entretenant cette saine habitude d'honorer le savoir quand il est porté par ceux qu'elle a contribué à former, et c'est le cas de Jean Daniel. La solennité excessive qui enveloppait la cérémonie avait, cela dit, quelque chose d'incommodant et d'assez embarrassant pour l'idée qu'on se faisait de la grandeur de l'Etat algérien indépendant. Voir nos plus hauts dirigeants, à leur tête le chef de l'Etat, et avec une telle dévotion, donner un caractère officiel à une simple décoration honorifique avait quelque chose d'assez peu flatteur pour notre orgueil national. Bouteflika, décidément, ne se décide toujours pas à donner toute sa gravité à la République. Notre illustre confrère avait certes droit à tous les égards, mais l'Etat algérien, lui, avait le devoir de ne pas brader les attributs protocolaires du pouvoir. La disponibilité des autorités algériennes à l'endroit du journaliste français renvoyait à une image de servilité pour le moins choquante, sans compter qu'elle avait un parfum de mondanité artificielle qui la rendait fortement suspecte. Qui a, en effet, surpris nos dirigeants en train de témoigner d'autant de zèle pour honorer la mémoire d'européens morts pour l'indépendance de l'Algérie ou pour se souvenir qu'il en vit encore certains parmi nous ? Yvette Maillot, la sur de l'aspirant Henri Maillot tombé au champ d'honneur alors qu'il transportait des armes pour l'ALN, organise aujourd'hui à 10 heures une cérémonie de recueillement à la mémoire de son frère au cimetière chrétien de Diar Essaâda, et il y a fort à parier que l'on ne comptera pas beaucoup d'officiels pour lui tenir compagnie.

En vérité, il semble bien que les dirigeants algériens, dont l'image extérieure s'est fortement ternie avec les récentes atteintes aux droits de l'homme et à la liberté de la presse, avaient besoin de la caution de Jean Daniel, et ce dernier s'est trouvé dans la délicate obligation de la leur concéder. Car, enfin, comment expliquer autrement l'assourdissant silence du prestigieux journaliste sur l'emprisonnement de ses confrères algériens, aujourd'hui, en juin 2004, alors qu'il venait précisément d'être gratifié « pour ses engagements politiques et intellectuels durant toute sa vie » ? Quelle excuse trouver à l'impasse faite par l'humaniste Jean Daniel sur les tortures infligées à des Algériens par le pouvoir de M. Bouteflika, des tortures qui se pratiquaient au moment même où il se faisait décorer des mains du même président ? C'est aussi l'Algérie de l'outrage et de l'arbitraire que vous venez de visiter, M. Daniel, et vous n'en avez pas soufflé mot. A quelle solidarité peuvent s'attendre les Algériens opprimés pour leurs idées si une figure de la liberté aussi réputée que la vôtre leur refuse la sienne ? Or, Jean Daniel, la neutralité vous est particulièrement interdite, vous qui vous attachez à rappeler, avec raison, votre appartenance à la lignée de ces grands combattants pour la dignité humaine, vos amis, vos compagnons de route dont vous appréciez qu'ils n'ont jamais défailli devant les principes. Toutes les tortures se ressemblent et celle qu'on pratique, en 2004, sur les adolescents de T'kout, ne diffère en rien de celle qui a révulsé votre ami le général Jacques de Bollardière au point de lui faire quitter l'armée française. C'est la même torture qui a jalonné le combat de votre camarade ethnologue Germaine Tillon, qui lui a inspiré ce poignant livre, écrit en 1960 mais toujours actuel par le cur qu'elle a mis à dénoncer « le glissement vers l'atroce ». Oh, bien entendu, le journaliste Hafnaoui dans sa prison de Djelfa, ce n'est pas Henri Alleg entre les mains de Bigeard, mais c'est le même râle à l'instant de la douleur, le même homme emprisonné pour délit d'écriture. Un Camus à sa manière, votre Camus, mais un Camus brisé, humilié, outragé et que vous auriez dû contribuer à libérer. Et si T'kout ce n'est pas tout à fait l'horrible camp de Ravensbrück, cauchemar de Germaine Tillon, c'est quand même ses Aurès, les Aurès de sa jeunesse, les Aurès de ses passionnantes découvertes en 1934, les mêmes Aurès de Germaine pour lesquels vous vous deviez d'avoir une pensée, une phrase, une compassion, à l'heure de la distinction. S'il est vrai, et souvent salutaire, qu'on ne guérit jamais de son enfance, ce qui nous vaut la chance d'avoir Jean Daniel parmi nous, il faut aussi se méfier des vocations tardives pour l'amnésie. Aucun enfant de ce pays ne peut oublier que les enfances, dans cette Algérie au combat éternel, se suivent et se ressemblent, et qu'elles ont toujours besoin d'une voix amicale, celle du courage, pour les accompagner vers un monde de justice.

3 La fièvre du « Qui tue qui ? »

A propos d'amnésie, justement, cette phrase que la journaliste du Monde, Florence Beaugé, m'a fait dire dans un de ses récents reportages sur les manigances des généraux lors des élections du 8 avril : « Nous qui avons pris la défense de la hiérarchie militaire en de nombreuses circonstances, notamment dans le débat du "Qui tue qui ?", nous voilà pleins de doutes à présent. » La formule, censée consacrer le dépit et réhabiliter le bon sens politique, a été judicieusement reprise et amplifiée dans l'édition du Matin de samedi dernier par notre chroniqueur Nourredine Saâdi, toujours fidèle à sa réputation de grand lecteur du Monde. Les instants de désappointement sont toujours séduisants pour ceux qui savent les cueillir mais, hélas pour ceux qui ont dû jubiler à la lecture d'un si beau lâchage, je ne suis pas l'auteur de ce parfait mea-culpa. On ne noie pas dix années de conviction dans un soir de chagrin. Le « Qui tue qui ? » est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux états d'âme. Si j'ai effectivement déclaré que la hiérarchie militaire, en reconduisant un président acquis aux thèses islamistes, s'était livrée à « un jeu malsain et risqué » en dupant la société civile qui l'a toujours soutenue dans le débat du « Qui tue qui ? », si j'ai exprimé la crainte que ladite société civile ne se fasse plus, à l'avenir, l'avocate d'une institution qui l'a grossièrement trompée, je n'ai, en revanche, jamais formulé de « doutes » personnels sur le « Qui tue qui ? ». Je laisse ces renoncements aux nouveaux convertis au bouteflikisme, aux dévots de la dernière heure et aux amateurs de raccourcis. La supercherie dont se sont rendu coupables les généraux le 8 avril dernier ne doit pas servir de prétexte à la réhabilitation des assassins intégristes. Nous avons vu mourir trop d'Algériens, trop de soldats, trop d'amis de la main des islamistes pour succomber à la tentation de Ponce Pilate. Je ne doute pas que notre consur du Monde, dont j'ai pu admirer le sens de la rigueur et de l'honnêteté professionnelle, ait cru bien faire. Mais il est trop tôt pour l'amnésie et trop tard pour l'oubli.


 
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