1980 - 2006. D’un Printemps à l’autre. Comment sortir des crises récurrentes ? - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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1980 - 2006. D’un Printemps à l’autre. Comment sortir des crises récurrentes ?

      JEUDI 20 AVRIL 2006   >>     2006 | 2014


       


1980 – 2006 : d’un Printemps à l’autre

COMMENT SORTIR DES CRISES RECURRENTES ?



© La Dépêche de Kabylie | Jeudi 20 avril 2006
Hacène HIRECHE


10 mars 1980. Cela fait déjà plus d’un 1/4 de siècle, ce qui correspond à une génération et quelques années ! Ce jour-là, un paisible savant, Mouloud Mammeri, se dirigeait vers la toute nouvelle université de Tizi Ouzou pour y faire une conférence sur les “Poèmes kabyles anciens”, poèmes qu’il avait collectés avec amour, consignés, traduits, commentés et publiés dans un ouvrage aux Editions Maspéro à Paris. Les étudiants et certains de leurs professeurs l’attendaient fébrilement. Ils étaient naturellement grisés de bonheur, à l’idée de pouvoir écouter celui qui était déjà à l’époque l’un de nos plus grands mentors. Tout semblait aller au mieux quand la nouvelle de son interpellation tomba ! Immédiatement, nous l’avions appris à Paris. C’est que, à l’époque, bon nombre d’acteurs de la revendication identitaire étaient militants du FFS, parti clandestin qui refaisait surface après une éclipse de 15 ans. J’étais personnellement de ceux-là. La nouvelle était pour nous un couperet. Nous étions sérieusement ébranlés. Nous avions terriblement peur que nos militants se fassent “démasquer”, arrêter puis torturer. Nous étions alors avertis des méthodes brutales utilisées par les différents services de répression (police, SM, gendarmerie). Ali André Mecili, numéro 2 du FFS nous en a racontées des vertes et des pas mûres à ce sujet.

Après consultations aussi bien à Paris que sur le terrain, à Tizi Ouzou, il a été décidé de réagir en organisant une manifestation pacifique devant le siège de la wilaya de Tizi Ouzou. La suite des événements, tout le monde la connaît. Arrestations, manifestations s’enchaînaient et le 20 avril El Hadi Khediri, alors patron de la DGSN, envoya les CNS pour investir le campus universitaire. L’effet fut effroyable et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre ! Toute la région kabyle  (puis une partie de l’algérois) se trouva impliquée et prit la rue d’assaut. Des rumeurs des plus alarmantes circulaient. Quelques mois plus tard, 24 détenus sur des centaines d’autres étaient présentés devant la cour de sûreté de l’Etat. Avec le recul, je reste convaincu que sans la mobilisation de l’émigration qui a alerté l’opinion internationale et notamment les médias européens, certains de ces prévenus auraient risqué la peine capitale. L’assassinat des 126 jeunes du Printemps noir confirme, si besoin est, cette crainte de l’époque. C’est que, en ces temps-là, l’Algérie était encore sous l’influence du boumédianisme triomphant. Le sombre colonel-président n’avait pas hésité à éliminer physiquement ses adversaires : Mohamed Khider, Krim Belkacem (Medeghri ?), pour ne citer que les plus célèbres. Pour comprendre la portée des évènements du Printemps berbère, il est nécessaire de se replacer dans le contexte de ces années là.

Le contexte de l’époque

Au plan politique, l’Algérie, indépendante depuis peu (18 ans), ne se préoccupait pas de mettre en place un Etat de droit fondé sur des élections libres et sur la reconnaissance de l’ensemble de ses réalités culturelles et politiques. Le régime algérien s’inspirait largement du nacérisme (socialo-arabisme) et du communisme version Pays de l’est. Sa légitimité se résumait à de vagues références révolutionnaires. Il ignorait le censensus populaire et son corrolaire, la cohésion sociale. La censure permettait d’étouffer toute expression divergente et les hommes du sérail s’estimaient seuls à avoir une idée exacte de “l’avenir radieux” du peuple pour reprendre l’expression du célèbre écrivain dissident russe Alexandre Zinouiev, expression devenue le titre d’un de ses ouvrages majeurs.

Au plan culturel, beaucoup de pays dont la France jacobine également modèle de nos élites dirigeantes, ne toléraient pas le pluralisme. Une société sans divisions, sans spécificités régionales, un Etat tout-puissant, omniprésent était la représentation unique que se faisaient les tenants du système en place. La violence institutionnelle se drapait du voile socialiste et révolutionnaire. Du coup, l’Algérie est officiellement arabe, le Maghreb aussi et aucune autre référence n’était tolérable. L’ethnocentrisme est le terme technique de la psychologie sociale pour désigner cette vue des choses selon laquelle notre propre groupe est le centre de tout, tous les autres groupes sont évalués par rapport à lui. Chaque groupe nourrit sa propre vanité, se considère comme supérieur, exalte immédiatement ses références et considère les autres avec une bonne dose de mépris. Chaque groupe considère que sa propre langue, ses propres coutumes sont les seules valables et toute autre expression culturelle provoque sa méfiance. L’ethnocentrisme conduit un peuple et surtout ses prétendus représentants à survaloriser tout ce qui, dans sa culture, le différencie des autres. C’est donc une attitude qui consiste à faire du groupe de son appartenance le prototype de la nation, voire de l’humanité ! C’est ainsi qu’à l’époque du Printemps berbère, l’arabo-centrisme érigé en idéologie du nouvel Etat algérien, confère au concept de la culture arabo-islamique un caractère absolu, une norme exclusive pour le pays. Dans une telle situation, l’attitude des dirigeants consiste à “répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques... (des autres), considérées comme sauvages...”, comme le dit le célèbre anthropologue Levi Strauss. Dans les années 1970-80, il y avait pour le régime algérien une certaine impossibilité à admettre le fait même de la diversité culturelle, soit tenue pour aussi valables.

Dans le contexte du printemps 1980, les tenants du régime se jetaient hors de la culture tout ce qui ne se conformait pas à la norme arabo-musulmane au sens politique étroit qu’ils lui donnaient. Le fait berbère était frappé de vice de forme et ne pouvait alimenter le patriotisme verbal dont se nourrissait le régime. Revendiquer la langue et la culture berbères, c’était, pour les dirigeants d’alors, refuser d’adhérer au sentiment de loyauté dont avait besoin la nation, nouvellement indépendante ! C’est se situer dans l’out-group et refuser d’épouser les ambitions du FLN parti-Etat entièrement dévouées à l’intérêt du peuple ! Ce qu’il faut comprendre à travers mon propos, ce n’est pas de justifier l’attitude des dirigeants de l’époque en stipulant que l’ethnocentrisme est une attitude universelle mais, 26 ans après le printemps berbère et 5 ans après le printemps noir, il est utile de mesurer l’ampleur de la régression que peut provoquer l’arabo-centrisme pour le pays.

L’ethnocentrisme et tous les ethnocentrismes représentent la racine des intolérances des nationalismes chauvins, des xénophobes et des racines. Ils rendent compte des manifestations d’attitude, entre groupes culturellement différents et particulièrement lorsqu’un groupe possède les moyens politiques de domination, quand la survie d’un groupe est menacée, un certain degré d’ethnocentrisme est quelques part “nécessaire” : La peur de ne désagréger, de disparaître produit de sentiment de sarvalorisation de sa propre culture, de ses propres valeurs et croyances. Ainsi, s’il advenait que les Kabyles (les berbères en général) cessent de croire dans les inestimables richesses de leur langue, de leurs culture, ils cesseraient vite d’exister. C’est cette menace de désagration finale qui a présidé à l’irruption du MCB et un peu plus de 20 ans plus tard, à l’émergence des archs !

Aujourd’hui quelles solutions pour sortir de la crise ?

Quand on observe les plate-formes de Yakourène (1980) et celle d’El Kseur (printemps noir), un point central et général reste récurrent : l’alternance au pouvoir comme mode idéal de gestion du destin de l’Algérie. Si le contexte du Printemps berbère était celui du parti unique, celui du Printemps noir et frappé du sceau du pluralisme politique quelle que soit la faiblesse de celui-ci. L’alternance au pouvoir est tout simplement un transfert de rôle menant de grands partis ou coalition majoritaires à exercer tantôt le pouvoir tantôt le rôle d’opposition. Un tel système est-il viable en Algérie ? L’arrêt du processus électoral en Algérie de 1992 montre bien que les dirigeants de l’époque ne croyaient pas encore à la cohérence de ce système ici et maintenant. L’alternance doit garantir aux groupes qui perdent le pouvoir la possibilité, légal, électorale, d’y accéder à nouveau si tel est le choix du peuple. Cette garantie à surtout besoin que la confiance s’instaure dans notre pays et c’est à la classe dirigeante d’aujourd’hui de travailler dans ce sens. L’alternance politique a besoin d’un consensus minimum entre les grandes forces politiques sur les relations internationales, la politiques de défense la pérennité de la République etc… C’est le minimum requis pour assurer la continuité de l’Etat quelle que soit la couleur politique de l’alternance. Là aussi, c’est à la classe dirigeante actuelle de mettre en place les réformes nécessaires pour stabiliser les institutions. Cela suppose que toute nouvelle majorité doit gérer la société en faisant des réformes qui ne démontèlent pas de fond en comble les structures en place. Cela a été possible en Turquie avec l’arrivée des “Islamistes”. Qu’en sera-t-il en Palestine ? Le respect de ces conditions passe nécessairement par le dialogue entre toutes les forces politiques y compris lorsqu’elles ont des projets de société diamétralement opposés. C’est au prix de ce dialogue qu’un nouveau contact pour l’Algérie est possible. A mes yeux c’est la peur  des plates-formes des mouvements printaniers de Kabylie.

Pour Tamazight quel compromis possible

Les mouvements de 1980 et 2001 sont certes des mouvements culturels. Mais comme je viens de le souligner, ils portent en eux des aspects politiques majeurs. La culture berbère est bien sûr envisagée comme un acquis socio-historique à sauvegarder. Mais elle est aussi un élan créatif, une “recherche-action”, un mouvement lié aux besoin de mutations des rapports sociaux. La culture berbère, aussi ancienne soit-elle, forte en son sein (ne serait-ce que sa différence), un processus dynamique novateur, une vision du monde, une manière autre de décrypter les réalités du pays. Pour  que les Algériens puissent s’en servir il faut travailler à rendre officiel son véhicule : la langue. Un des freins psychologiques, qui ont empêché le chef de l’Etat de consacrer le berbère comme langue officielle, est celui de mettre cette langue, toujours réprimée, au même niveau que l’arabe, langue impériale pour lever ce frein qui continue de creuser la fossé entre la Kabylie et les représentants de l’Etat. Je propose à ces derniers et aux militants berbères un compromis possible. Faire du berbère une langue nationale et officielle et de l’arabe une langue officielle internationale. Débloquer de la sorte la situation permettait aux uns et aux autres de sortir de la crise par la grande porte et laisser à la génération suivante le soin d’ajuster une telle disposition selon l’évolution du dialogue national. Alors, et seulement alors, l’Algérie pourra enfin construire le présent à partir du futur et en associant l’ensemble de ses enfants.
Après tout, les rêves ont souvent débordés sur des réalités tangibles. Alors rêvons !


Ali André Mecili : ancien officier du MALG. A rejoint le maquis du FFS (1963-65) alors qu’il était cadre de la SM. Il fut exécuté en plein Paris le 7 avril 1987 par les services algériens.


 
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