Le Regard de Mohamed Benchicou. Constitution : l'exemple d'Abrika - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Constitution : l'exemple d'Abrika

      JEUDI 28 SEPTEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


CONSTITUTION, L'EXEMPLE D'ABRIKA



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 28 septembre 2006
Mohamed BENCHICOU


Au sortir d’un été fade et sans relief mais qui nous invitait pourtant à intervenir dans notre propre avenir et à trouer le silence autour de la nouvelle Constitution qu’on nous prépare, à quoi s’amuse la société qui pense ? Dans sa majorité, elle semble retomber dans sa première fascination, celle d’attendre le changement par le haut, le hobby s’accompagnant d’une curieuse façon d’aimer le pays pour soi-même.

Il y a ceux, éminents esprits, qui s’épuisent à déceler dans le timbre de la voix présidentielle quelque motif indiscutable de conclure à l’imminence de la succession, ce qui est sans doute la manière la plus originale mais aussi la plus typiquement arabe de faire de la prospective politique. Sous les cieux des fils d’Ismaël en effet, du Golfe d’Oman aux côtes de Mauritanie, deux mille cinq cents ans après l’invention de la démocratie, les régimes arabes n’admettent toujours l’alternance qu’en deux circonstances fort précises : la mort du souverain ou son renversement. Ne soyons donc pas trop sévères envers les nouveaux paparazzi du lapsus significatif. Ils savent que, dans l’immédiat du moins, l’après- Bouteflika repose surtout sur l’impuissance de la médecine. Il y a aussi les immortels bookmakers politiques, une catégorie d’observateurs très avisés soucieuse de gagner du temps sur son époque et qui n’attend pas l’avis médical pour prononcer le trépas du régime actuel et anticiper sur le suivant. Vous les reconnaîtrez à leur façon inimitable de trouver des qualités à Ahmed Ouyahia, ce qui est en soi une bien audacieuse entreprise, à leur style consommé de se rappeler au bon souvenir de leurs anciens ennemis ou, plus prosaïquement, à la gravité qu’ils empruntent dans le débat autour de la capitale question du patrimoine de l’ancien chef du gouvernement. Ils guettent un mot, une formule, une boutade de la bouche du chef du RND qui signifierait aux ouailles impatientes l’avènement proche de la nouvelle régence. Et cela leur suffit. Et puis, heureusement, il y a les autres, minoritaires certes, discrets et sans grands talents pour le tapage politique, mais qui, plutôt que de passer l’été à épier l’évolution de l’ulcère présidentiel, l’ont consacré à se fabriquer une idée sur leur sort et sur le nôtre, à contester aux gouvernants le droit de penser pour nous et à le clamer publiquement au milieu d’une scène nationale divertie par les débats accessoires et qui ne les a écoutés que d’une demioreille. Les syndicats et le mouvement citoyen des arouch sont de ceux-là. Les premiers, qu’ils soient de l’industrie mécanique ou de l’enseignement, se sont battus ces quatre derniers mois, un peu seuls il est vrai, pour une notion bien algérienne de la justice sociale, c'est-à-dire celle qui parle à la fois du pain, de la dignité et de l’avenir dans la modernité et la démocratie. Si quelques problèmes pédagogiques ont été réglés au cours de cette rentrée scolaire et si votre bambin a retrouvé une école avec un peu plus de moyens et de sérénité, nous le devons à ces hommes et à ces femmes qui ont planché tout l’été sur le pacte social et sur les problèmes de l’école algérienne. Bien entendu, pareille effronterie a un coût : pas moins de 65 syndicalistes sont attendus par le juge pour répondre du délit de «désobéissance civile». Le pouvoir, qui adore tout contrôler, y compris la façon de construire notre bonheur, n’aime pas que des citoyens réfléchissent sans le consulter. Les arouch, eux, ont passé l’été à créer un admirable et singulier événement : ils devancent le pouvoir et proposent, sous forme de mémorandum, leur propre vision des prochains amendements à la Constitution algérienne afin qu’elle soit, disent-ils, celle d’une vraie «République démocratique et sociale». Le mouvement citoyen dont des observateurs mal informés ou malintentionnés ont annoncé trop vite l’adhésion inconditionnelle au projet de révision constitutionnelle, partent des dérives de la dernière décennie et des dures réalités vécues par la société ainsi que de ses revendications, pour avancer des préalables aussi résolus qu’intransigeants : en plus de reconnaître le statut officiel de la langue amazighe (par la modification des articles 3 et 78), la prochaine Constitution doit aussi consacrer la laïcité en séparant la religion de la politique (par la modification de l’article 2), appuyer la désignation démocratique des représentants du peuple (par la modification des articles 10 et 11), déverrouiller l’accès à la magistrature suprême, séparer effectivement les pouvoirs pour asseoir le régime démocratique (par la modification des articles 82 et 101), garantir clairement et de manière explicite les droits et les libertés qui doivent échapper à toute pression ou chantage, notamment la liberté de la presse (en l’intégrant en tant que telle dans l’article 36 ), le multipartisme qui doit être renforcé (par la modification de l’article 42), la liberté citoyenne qui fait l’objet de plusieurs propositions. On peut répliquer qu’il ne s’agit, ici, que d’une bouteille à la mer et qu’il faudrait s’armer de solides illusions pour croire qu’elle trouvera écho auprès d’un pouvoir arrogant et autiste. Il reste que l’initiative estivale des arouch a apporté d’ores et déjà 3 gros éclairages sur l’obscure et léthargique scène nationale. La première, et on le devinait déjà, est que la Kabylie ne se reconnaîtra pas dans une révision constitutionnelle qui ne répondrait pas à ses propositions inspirées pour l’essentiel de la plate-forme d’El-Kseur. Le pouvoir est donc prévenu d’un boycott massif du référendum qu’il prépare. La seconde est qu’en dépit des diversions et des pressions multiples qui s’abattent sur la société, cette dernière, par ses vecteurs les plus déterminés, arrive à dire son mot sur la révision constitutionnelle. Ce n’est pas peu. Tout pouvoir ambitionne de donner secrètement raison à Napoléon Bonaparte qui a laissé cette franche pensée : «Il faut qu'une constitution soit courte et obscure. Elle doit être faite de manière à ne pas gêner l'action du gouvernement. » Et le pouvoir algérien, qui a eu à citer souvent Napoléon Bonaparte comme référence, doit nourrir cette ambition plus que toute autre ! Bref, le «mémorandum pour une République sociale et démocratique» que vous pouvez lire intégralement dans la Dépêche de Kabylie du samedi 23 septembre, loin d’être le script absolu, demeure juste l’exemple de ce qu’on peut encore faire quand tout paraît désespéré. Le troisième éclairage qui pointe de cet épisode, et le plus important sans doute, est qu’à travers cette magnifique obstination des syndicats, du Mouvement citoyen et de nombreuses autres associations méconnues, se profile l’embryon d’une société civile algérienne, authentique, qui croit en elle, qui pense par elle-même et qui s’impose comme alternative à l’hégémonie du pouvoir et aux résignations massives. Il faut se persuader de nos capacités ignorées. Depuis Alfred Sauvy on sait que «l'opinion publique est souvent une force politique, et cette force n'est prévue par aucune Constitution». Et l’économiste et sociologue français sait de quoi il parle : c’est lui qui a parlé le premier de «tiers-monde » en référence au tiers Etat. Les esprits futés, à l’époque, ont commencé par rire de l’hypothèse d’un conglomérat de pays démunis qui viendrait perturber la double hégémonie américaine et soviétique. Et le tiers-monde a fini non seulement par exister, mais par survivre à toutes les lucidités.


 
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