Le Regard de Mohamed Benchicou. Comme en Algérie - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Comme en Algérie

      JEUDI 30 NOVEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


COMME EN ALGERIE



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 30 novembre 2006
Mohamed BENCHICOU


Les dirigeants algériens qui plastronnent avec leur cagnotte pétrolière devraient méditer le dernier exemple équatorien : dans un pays où le ciel oublie de déverser sa justice et son eau mais où il pleut quand même beaucoup de dollars, la fortune gérée dans l'iniquité, la corruption et la tyrannie n'achètent aucune paix sociale et ne protègent d'aucune révolution. Pis, elle la précipite parfois.

C'est en tout cas ce qui s'est produit chez trois pays producteurs de pétrole sud-américains, le Venezuela, la Bolivie et, cette semaine, l'Equateur, trois nations où des régimes corrompus ont été chassés du pouvoir et remplacés, spectaculairement, sous la pression populaire, par des gouvernements de gauche. Le cas équatorien, pour être le plus récent mais aussi le plus comparable avec nos réalités, est saisissant : le nationaliste de gauche antiaméricain, Rafael Correa a remporté, dimanche dernier, les élections présidentielles sur la base d'un programme prônant des réformes radicales pour nettoyer la classe politique corrompue et insensible aux besoins de ce pays pétrolier dont, comme en Algérie, les trois quarts des habitants sont pauvres. L'Equateur ne manque pourtant pas de ressources. Comme l'Algérie, il a du pétrole dont il profite de l'envolée des cours, même s'il a quitté l'OPEP en 1992. En plus de l'Algérie, cette contrée enchanteresse de mer et de volcans qui offre à voir, entre autres, les îles Galapagos, dispose d'un fort potentiel touristique et compte sur la culture de la banane dont elle est le sixième producteur mondial. Il n'empêche que la dette extérieure y est si lourde qu'il a fallu l'aide du FMI pour stabiliser le pays et que la précarité y frappe la majorité de la population qui, comme en Algérie, regarde fondre l'avenir de ses enfants. Comme en Algérie. La cause ? La même qu'en Algérie : la corruption au plus haut niveau de l'Etat, certes aggravée par la dollarisation de l'économie par le président Jamil Mahuad avant qu'il ne soit contraint, en 2000, de démissionner après une semaine de manifestations des indigènes équatoriens qui ressemblent à s'y méprendre aux révoltes d'octobre 1988. Cela ne vous rappelle rien ? Le règne infini de la corruption et de l'injustice provoque toujours des changements politiques violents. Sur les huit présidents qu'a connus l'Equateur en 10 ans, trois ont été contraints à quitter leurs fonctions à la suite de manifestations de rue. Corruption crasse, corruption tenace, corruption banalisée. Même le président Lucio Gutiérrez, fort de l'appui américain, qui succéda à Mahuad sur un rigoureux programme anticorruption élaboré avec le FMI, n'est pas arrivé à déloger les poches malsaines de l'argent sale qui plombent le peuple dans le dénuement. Son attachement au modèle libéral américain a produit un souslibéralisme équatorien corrompu et vicié qui se nourrissait de l'argent du pétrole : c'était fatal. Cela ne vous rappelle toujours rien ? éclater. Face aux politiciens de la corruption, la "partidocracia", comme on l'appelle en Equateur, s'est formée une opposition résolue à en finir et qui a bénéficié du soutien décisif d'un peuple ulcéré par la persistance de la dégénérescence et de la rapine. C'est ce nouveau front populaire alternatif aux partis classiques inféodés à la loi de l'argent, qui a fait élire, en Equateur, Rafael Correa face à un rival de poids, Alvaro Noboa, magnat de la banane, l'homme le plus riche du pays. Noboa était favorable à la signature d'un accord de libre-échange avec les Etats- Unis et au développement de la manne pétrolière. La population a dit non et l'Equateur a rejoint le Venezuela, le Brésil, le Chili et la Bolivie dans l'arc anti-Bush qui s'est prodigieusement formé en Amérique du Sud et qui ne comptait jusque-là que la solitaire Cuba. Aux portes de New-York est née une vraie mouvance "bolivarienne" qui unit déjà Cuba, le Venezuela et la Bolivie et qui, selon toute vraisemblance, va intégrer prochainement l'Equateur dont le nouveau président a clairement laissé entendre cette sentence définitive : "Les Latino-américains, nous sommes tous bolivariens." Bien entendu, le Maghreb n'est pas l'Amérique du Sud et l'Algérie est plus proche du Gabon de Bongo que de l'Equateur de Correa. Mais il y a, partout, un tocsin qui sonne de façon identique. Car partout les enfants affamés pleurent de la même manière et, partout, la corruption se révèle l'oxygène des mêmes dictatures. De plus en plus, l'éradication de la corruption et la lutte contre les méfaits de la mondialisation vont servir de puissants catalyseurs aux changements politiques. L'ère du mensonge et de la démagogie s'épuise misérablement. La multiplication des régimes antiaméricains aux frontières des Etats-Unis montre bien que la propagande qui, selon Noam Chomsky, est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures, n'influence plus les populations abusées. Belle victoire des forces et des intellectuels antilibéraux qui ont, longtemps, ramé à contre-courant et qui, à l'image de Chomsky décrit par David Barsamian, ne se sont pas contentés de maudire l'obscurantisme mais aussi allumé une bougie pour que nous puissions y voir. Pour toutes ces raisons, parader avec ses fantastiques recettes pétrolières n'est plus un exercice fiable de séduction politique. Les numéros en dollars n'épatent plus les gens écrasés par l'injustice. Ils les révoltent souvent et M. Méziane ne devrait pas l'ignorer. Quand le directeur général de Sonatrach, c'est-à-dire de la plus grande firme d'un pays classé parmi les derniers pays de la planète en matière de corruption — 89e place — annonce à la Chaîne III, tout souriant, que les recettes d'exportations se situeront entre 52 et 54 milliards de dollars en 2006 et qu'il resterait 40 milliards de barils de pétrole et de gaz à découvrir, il suscite inévitablement une embarrassante question même au sein des esprits les plus conciliants : où va aller tout cet argent ? Il faut, désormais, se méfier de la redondance des chiffres. En l'absence d'une politique claire, démocratiquement élaborée et appuyée sur des méthodes de contrôle transparent, l'énumération des nombres prend les allures d'une détestable provocation. Il ne suffit plus d'exhiber le contenu du tiroir-caisse national, il faut aussi l'accompagner de projets tout aussi précis pour le bien-être de ceux qui vous écoutent. A quoi sert de nourrir, sur le sommeil des hommes, d'incessantes pluies d'illusions, de leur promettre le sort d'un peuple beau et ivre par la grâce du pétrole, de faire miroiter Dubaï où l'or noir a su fixer le nomade dans de nouvelles citadelles érigées sur les haillons des tentes bédouines, à quoi sert de bercer les âmes désabusées quand elles savent que le réveil se fera sur le cri du gosse affamé ? Chomsky : partout la propagande est en train d'agoniser. Il faut nous préparer, ici aussi, tôt ou tard, à l'aube sud-américain. A la terrible facture d'un demi-siècle de corruption.


L'autre liberté retrouvée


Des amis lecteurs me reprochant de ne pas donner de mes nouvelles post-carcérales, je consens à écorcher la modestie et à les informer de ma plus récente péripétie, qui n'est sans doute pas la plus triste. Après 40 mois d'interdiction de sortie du territoire national, dont 24 passés en prison sur injonction de Bouteflika et de Zerhouni, j'ai enfin pu, mardi, prendre un avion pour l'Europe, l'Amérique et le Liban où m'attendent des médecins et des amis à l'écoute de l'Algérie. Des premiers j'espère enfin une guérison de la lourde maladie neurologique qui a eu tout le temps de s'installer durant mon incarcération. Une infamie de plus à l'actif des tristes commanditaires de mon embastillement, de la police des frontières qui s'est livrée à une odieuse besogne, des procureurs et des juges Djamel Aïdouni, Fella Ghezloun et Amer Belkherchi qui ont, sans scrupules, exécuté les basses consignes politiques, légitimé une manipulation et enfermé un journaliste pour ses écrits. Des seconds, parlementaires européens, hommes politiques, journalistes et écrivains espagnols, américains, libanais et français qui m'invitent à parler des luttes et des espoirs de mon pays, j'attends surtout une écoute féconde. Quoi qu'en pensent les âmes cocardières, l'opinion internationale doit être affranchie des réalités insupportables que vivent, ou plutôt que subissent, les Algériens face à un totalitarisme algérien qui ne dit pas toujours son nom et qui, au nom de vagues projets patriotiques, réprime ce que le pays a de plus noble et de plus authentique, ses cadres, ses syndicalistes, ses femmes, ses jeunes, ses intellectuels, ses enseignants et ses journalistes. Aimer l'Algérie, aujourd'hui, c'est plaider pour son droit à la liberté et à la démocratie, c'est l'aider à abattre le mur du mensonge et de la démagogie qui soutient au-dessus de sa tête cette intolérable chape du silence. J'ai donc, après trois ans et demi d'arbitraire, recouvré le droit élémentaire de voyager de nouveau, de me mouvoir enfin parmi les esprits amis aux quatre coins du monde. Cette autre liberté retrouvée, je la dois à une fratrie inoubliable qui a bravé les tempêtes de lâcheté pour se porter au secours d'une voix écrasée, empêchant que l'incarcération d'un journaliste ne se passe dans l'indifférence. Cette petite communauté généreuse est de chez nous. Elle porte le nom d'hommes et de femmes de cette terre orgueilleuse, ceux qui renvoient à la majesté ancestrale, Fatma- Zohra, Yacine, Mokhtar, Malika, Hamid, Belaïd, Abdelkrim, Nadia, cours indomptables par lequel s'est irrigué le Comité Benchicou pour les libertés jusqu'à ne savoir que faire d'un sang si chaud ; elle s'appelle Maâmar, Hakim, Saïda, Fouad, Nacer ou Badreddine, patronymes d'une amitié sans bornes derrière laquelle se réfugient des confrères particuliers, ceux du Soir d'Algérie, qui ont offert le gîte à ma solitude et le couvert à ma faim d'écrire. Elle se nomme Arezki, Joelle, Claude, Saïd, Mina, amitiés inébranlables de l'exil, quand il fallut secouer les apathies sous la grisaille parisienne. Elle répond au nom des frères que j'ai laissés à El-Harrach et qui m'ont évité de sortir brisé du cachot de Yazid Zerhouni. Elle a le visage de ces milliers de lecteurs qui ont partagé avec mes enfants la détresse de l'absence puis la joie des retrouvailles. De cette graine d'âmes résolues qui ne se contentent pas de maudire l'obscurantisme mais qui allument une bougie pour que nous puissions y voir, de cette graine généreuse poussera, inéluctablement, un printemps algérien. Je leur en suis reconnaissant, pour moi et pour l'époque, proche, où on citera le printemps algérien pour désigner l'inexorable fin de l'hiver, avec ces mots simples : «Comme en Algérie»




P S : Je viens d'apprendre avec douleur la disparition d'un confrère sensible et talentueux, arraché aux siens par une cruelle maladie. Khaled Mahrez nous quitte à l'âge où il avait encore tellement de choses à nous dire. A l'APS, où nous avons écrit nos premières dépêches puis au Matin où nous avions assouvi nos plus beaux désirs de liberté, il a toujours été un modèle de compétence et de rectitude. Son départ est de ceux, irremplaçables, qui laissent d'éternelles cicatrices. A sa femme Zhor et à sa famille, je transmets toute ma sympathie en ces moments pénibles.


 
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