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Le Regard de Mohamed Benchicou. Bernardo me le paiera

      JEUDI 07 DECEMBRE 2006   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


BERNARDO ME LE PAIERA



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 07 décembre 2006
Mohamed BENCHICOU


Une journaliste condamnée à mort par les terroristes ; deux syndicalistes menacés de lourdes peines de prison ; un reporter local chassé de son emploi pour avoir reconnu son ancien tortionnaire. Nous ne sommes pas en Algérie. Nous sommes en Espagne, trente ans après Franco, l'Espagne qui tremble pour ses libertés et qui honorait cette femme et ces hommes pour s'être exprimés, les Asturies vivantes et solidaires dont j'ai reçu l'an dernier, dans ma prison d'El- Harrach, le Prix international Voz del Occidente 2005 de la liberté d'expression, distinction remise cette année à la journaliste russe assassinée, Anna Politovskaia, terre d'amitié que je suis retourné voir cet automne pour mon premier voyage à l'étranger depuis 40 mois.

Le directeur de la Voz del Occidente, David Pinero, un solide quinquagénaire, entièrement voué à la liberté de la presse, ne cherche à dissimuler aucune des anxiétés espagnoles : il passe sur son pays de gros nuages qui assombrissent les libertés et il veut que cela se sache. Or, précisément, de cette Espagne qui ne cache ni ses angoisses ni ses tourments et qui nous invite à regarder l'envers des cartes postales, nous devrions, nous Algériens, retenir une précieuse leçon : les libertés restent toujours une conquête fragile qui grandit au lait de la vigilance et se materne par un combat incessant. Car cette Espagne du Real Madrid et d'Almodovar, cette Espagne à l'apparence insouciante, bleutée par la Méditerranée et bronzée au soleil divin, cette Espagne-là a toujours peur. Hier c'était de la dictature franquiste. Aujourd'hui c'est de l'inhumanité d'une certaine mondialisation et de la barbarie du terrorisme. Candido Carnero et Juan Martinez Morala, deux syndicalistes définitivement révoltés par les injustices faites aux hommes, sont récompensés ce soir-là par le Prix citoyen 2006 de la liberté d'expression, une consécration pour avoir dénoncé, au péril de leur liberté, le libéralisme sauvage qui enfonce leur région dans la misère. Nos deux leaders ont entraîné les travailleurs dans d'imposantes manifestations contre le démantèlement des chantiers navals asturiens et la suppression de centaines de postes de travail. Le procureur d'Oviedo, furieux, a requis contre eux l'incroyable peine de 6 années et demie de prison ferme ! Ils ne s'en émeuvent pas outre mesure. Entre la poire et le fromage, ils s'invitent aimablement à ma table et engagent le débat par une sympathique litote : «Nous, nous sommes seulement menacés de prison, mais vous, vous y avez passé deux ans à Alger, alors on aimerait vous serrer la main et parler plutôt de vous, d'accord ?». Derrière la franche modestie, se cache en fait une grande vérité cachée que ma fille Nassima, traductrice des délires de son père, arrive à débusquer : Candido Carnero et Juan Martinez Morala ont fait de longues années de prison sous Franco pour «activisme politique et syndical» enfermement accompagné, bien entendu, de tortures qui ont laissé dans le regard des deux hommes ce brin de mélancolie indélébile et quelques rides qui creusent à jamais leurs visages. Aguerris par le parti communiste de Camacho dont Carnero était un des bras droits, ils s'emploient aujourd'hui, à l'approche de la soixantaine, à épuiser leur infinie détermination au service de la dignité des travailleurs et semblent tirer de cette lutte éternelle comme une seconde jeunesse. Ils veulent tout savoir de l'Algérie et de ses combats, curieux à la lecture d'un passage de mon discours : «On sait tout sur l'Algérie de Bouteflika sauf qu'elle partage, avec d'autres dictatures, un triste record mondial : celui du plus grand nombre de journalistes emprisonnés. Dans le même temps, des centaines de syndicalistes, d'opposants, de citoyens mécontents sont traduits devant une justice aux ordres et un nombre d'entre eux jetés en prison. Aussi de ma prison, ai-je reçu votre Prix 2005 comme un geste de solidarité envers toute la presse algérienne ainsi qu'envers tous les Algériens persécutés pour leur attachement à la liberté, travailleurs, intellectuels, syndicalistes, femmes et mouvements citoyens qui luttent pour la liberté et la démocratie». Ils s'émerveillent de la vitalité de cette société algérienne qu'ils croyaient asservie à toutes sortes de dominations. Ils veulent jeter les ponts, au-dessus de la Méditerranée, avec ces syndicalistes algériens autonomes dont ils aimeraient connaître l'expérience et qu'ils souhaiteraient aider dans leur résistance. Ils me demandent des noms. Je leur parle de Badaoui, des syndicalistes enseignants, Redouane Osmane, Farid Cherbal, des mouvements citoyens de Kabylie et d'ailleurs. «Nous voudrions les récompenser l'année prochaine par un prix et leur dire qu'ils ne sont pas seuls dans leur combat pour la démocratie en Algérie. Accepteront-ils ?» Je promets de livrer le message. L'Espagne, 70 ans après les Brigades internationales, reste un envoûtant gîte pour l'espoir. Le délicieux vin andalou achève d'installer dans nos têtes une complainte gitane et Federico Garcia Lorca soufflait à l'oreille de chacun : «Nous devons être jeunes et vaincre.» Pourquoi pas ? Isabelle San Sebastien, elle, est une dame comme on aimerait en rencontrer souvent dans nos moments d'incertitude. Une femme au regard altier et serein qui rappelle Dolores Ibàrruri, la pasionaria. Journaliste au quotidien El Mundo dont elle est une des plumes vedettes, cette brillante francophone résiste farouchement à sa condition de femme traquée par les terroristes de l'ETA qui l'ont condamnée à mourir. Elle vit depuis 7 ans, à Madrid, sous la protection d'une garde rapprochée. Elle en souffre. «Je n'ai plus d'intimité. Je passe ma vie aux côtés de deux policiers qui m'accompagnent partout. Mais le plus dur est de résister à la tentation d'en faire mes confidents. Je n'y parviens pas toujours.» Recluse dans une existence de retranchement, elle refuse de plier et mène un admirable combat solitaire contre la peur et le chantage. «J'écris comme avant, sans tenir compte de leurs menaces, car c'est par ma plume que j'existe. Oui le risque est réel. L'ETA a déjà tué trois confrères.» Dolores Ibàrruri ne parlait pas autrement : «Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux.» Isabelle paye la rançon des mots dits librement. Elle semble définitivement faire partie de ceux qui ne supportent pas qu'on leur parle de journalisme autrement qu'en connaissance de cause. Et pour cela, la revue La Voz del Occidente l'a élue pour le Prix national de la liberté d'expression 2006. Elle n'ignore rien du calvaire des journalistes algériens dont elle a appris, dans sa chair, à subir les blessures. Nous étions, ce soir-là, à la veille du douzième anniversaire de l'assassinat de Saïd Mekbel. Isabelle s'étonne que le harcèlement persiste toujours contre la presse algérienne. «Vous voyez une issue ?» demande-t-elle comme si, d'avance, elle avait peur de la réponse. Elle suit attentivement celle que je lui propose : «Le régime algérien poursuivra sa persécution jusqu'à atteindre ses deux objectifs majeurs : dissuader toute critique contre un régime qui s'est avéré l'un des plus corrompus de la planète ; rétablir l'ordre ! ancien, le système unique, par la domestication des contre-pouvoirs — presse libre, syndicats libres et partis — nés des révoltes d'Octobre 1988.» Isabelle comprend que la curiosité des journalistes n'indispose pas que les terroristes, mais qu'elle peut aussi fortement embarrasser les gouvernants. Avec, au bout, la même sentence : la prison et, parfois, la mort. Forte de cette vérité, elle rejoint en Espagne le camp qui doute et qui réclame la vérité sur les attentats de Madrid du 11 mars 2004. «Je ne crois pas que ce soit Al Qaïda ni encore moins l'ETA qui ait commis le massacre. Nous sommes nombreux à penser qu'il s'agit d'une machination des services secrets de différents pays.» Que faire ? Quitter nos pays ? Elle me dévisage. Ma version paraît lui convenir : «Les Algériens refusent de troquer la terreur terroriste contre la terreur totalitaire. Ils ne demandent qu'à vivre chez eux, dans la dignité et la liberté. Ecoutons-les. Ce n'est pas en cautionnant des régimes totalitaires qu'on travaillera à l'intérêt des nations occidentales. C'est l'injustice et la corruption, oxygène des dictatures, qui font fuir les gens vers l'Europe. Le meilleur moyen de stabiliser les populations du sud reste encore de les soutenir dans leur combat pour la démocratie.» Elle prend note. Une heure du matin : c'est l'heure pour elle de rejoindre Madrid, flanquée de ses deux gardiens. «On va s'écrire ?» Certainement. Et comment parler de Vicente Bernardo de Quirios autrement qu'en faisant l'éloge de la désinvolture ? Ce journaliste à l'allure volontiers débonnaire est le premier à rire de sa mésaventure : son journal, El Commercio, l'a suspendu après un article virulent sur le nouveau chef de la Sécurité des Asturies dont il a révélé qu'il n'était autre qu'un des tortionnaires sous le régime de Franco. « Mais je suis bien placé pour le savoir, j'en fus l'une des victimes au temps où j'étais étudiant !» proteste- t-il en rigolant du scandale qu'il vient de susciter. Les audaces du journaliste se suffisant parfois à elles-mêmes, il est parfois recommandé de s'en réjouir en s'en gaussant plutôt que de s'en vanter. Il reçoit, pour ce courage, le Prix régional 2006 de la liberté d'expression. C'est la preuve que la démocratie espagnole se porte encore bien. En Algérie, pour cette même révélation du passé de tortionnaire d'un dignitaire du régime, il serait tombé dans un traquenard de la Police des frontières, échoué devant les juges Aïdouni, Fella Ghezloun et Belkherchi et passé deux ans en prison. Pour rester dans la bonne humeur, je lui demande la traduction de Bernardo me lo paiera. Interloqué, il me répond, avant de s'esclaffer : «Bernardo me lo pagara».


 
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