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Bachir Rezzoug et les autres. Chronique de Maâmar Farah

      JEUDI 09 OCTOBRE 2008   >>     2001 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008


       


Chronique d'un terrien

BACHIR REZZOUG ET LES AUTRES *



© Le Soir d'Algérie | Jeudi 09 octobre 2008
Maâmar FARAH


Ce n’est pas nous qui le disons. C’est Reporters sans frontières, une organisation non gouvernementale respectée dans le monde entier, qui le proclame solennellement : «M. Hafnaoui Ghoul, journaliste algérien du quotidien El Youm, a été détenu pendant six mois pour "diffamation" pour avoir dénoncé la corruption et les abus des autorités locales.»

Pour récompenser sa probité et sa bravoure, Reporters sans frontières vient de lui décerner le prix «Fondation de France 2004», une distinction qui honore en fait tous les correspondants de presse, ceux qui tissent, souvent dans des conditions extrêmement difficiles et loin des sunlights, la grande toile de l’information de proximité. Ce prix est également à considérer comme un hommage posthume au regretté Belridouh, correspondant d’ El Watan à Tébessa qui paya de sa vie son inlassable quête de vérité dans le ténébreux et glauque labyrinthe des affaires louches et de la corruption. Le hasard a voulu que je rencontre Hafnaoui il y a quelques jours seulement dans les couloirs de la rédaction centrale du Soir d’Algérie, à Alger. Il était accompagné d’un oncle de Mohammed Benchicou. Ghoul, qui ne savait pas encore qu’il allait recevoir cette haute distinction, était venu de Djelfa pour remercier la presse nationale, et particulièrement Le Soir, de l’avoir soutenu au cours de la pénible épreuve qu’il vient de traverser. Il avait les larmes aux yeux lorsqu’il parlait. Emu et bouleversé, il voulait tout simplement dire «merci» à ceux qui, en français dans le texte et loin de Djelfa, ont porté le message de ce prisonnier pas comme les autres aux quatre coins du monde ; à ceux qui ont martelé, presque tous les jours, des mots d’espoir pour que la flamme portée par Ghoul et Benchicou ne s’éteigne pas ; à ceux qui ont continué de croire que le 8 avril, s’il a sanctionné démocratiquement un vote, ne pouvait pas tuer le rêve ! Hafnaoui parlait à Hakim Laâlam dans un arabe exact et notre chroniqueur lui répondait dans un arabe tout aussi correct. Hafnaoui disait à Hakim qu’il n’oublierait jamais les prises de position du Soir d’Algérie et Hakim répondait simplement que le courage et la bravoure étaient d’abord et avant tout la marque personnelle de ceux qui n’ont pas eu peur d’affronter les menaces et la prison pour mener jusqu’au bout leur mission d’éclaireur de l’opinion publique, afin que la démocratie et la liberté ne restent pas de simples slogans dans notre pays ! Ghoul, les yeux fixés sur le plancher, le visage rougi jusqu’aux tempes, n’en pouvait manifestement plus de recevoir autant d’éloges, lui, l’enfant timide des Hauts- Plateaux propulsé malgré lui dans les hautes sphères de la notoriété. Dans un coin du bureau, l’oncle de Mohammed Benchicou, qui avait les traits tirés et semblait harassé par les efforts et les démarches en vue d’obtenir la libération de son neveu, rendait le même hommage au Soir d’Algérie pour le soutien apporté au célèbre prisonnier d’El-Harrach. Il me disait, avec les mots du cœur et la sincérité du proche parent éprouvé, que la famille n’en pouvait plus, que la mère, âgée et malade, était au bord de la débâcle physique, que les enfants et l’épouse étaient marqués à vie, que le détenu lui-même courait plusieurs risques sur le plan de la santé. Que pouvais-je répondre ? Que peux dire le petit journaliste qui, depuis bientôt 35 années, écrit et publie des articles lus par de petits écoliers et lycéens qui sont devenus ministres et ambassadeurs, directeurs et milliardaires, fonctionnaires et chômeurs ? Ira-t-il jusqu’à dire à ces lecteurs devenus grands qu’ils ont tout perdu en grimpant dans la politique ou dans les affaires ? Se peut-il que tout le monde se taise, ait peur de dire la vérité ? Et vous qui défendez Mohammed Benchicou en privé, en pensant qu’il est victime d’une cabale, pourquoi vous ne le dites pas à vos supérieurs ? Levez-vous, demandez la permission et dites ce que vous avez sur le cœur ? Non, vous ne pouvez pas : il y a le poste, les honneurs, les villas, les appartements, les euros et tout le reste… Au fond, des biens matériels, des privilèges, des avantages ! Mais tout cela est éphémère, bon sang ! Vivons-nous réellement dans la démocratie que leurs journaux vantent quotidiennement ? Cette justice qui alimente discours et éditoriaux complaisants existe-telle réellement ? Se peut-il que le cœur de ceux qui dirigent soit aussi desséché ? L’esprit de revanche a-t-il tué chez eux la bonté, la générosité, la solidarité dont ils se prévalaient il n’y a pas si longtemps ? Qui apportera des réponses claires à ces questions ? La presse, jadis aventure intellectuelle, est menacée par l’argent et la majorité des titres de ce que l’on appelait presse indépendante se sont rangés dans la douce quiétude du confort éditorial qui ne leur fait courir aucun risque ! Que sont devenus les anciens révolutionnaires, les trouble-fêtes, les pagsistes, les communistes, les socialistes, les militants du FLN ? Ainsi meurent les héros sur les terrains vagues de la déloyauté, aux aurores de cette Algérie nouvelle, plus capitaliste que le capitalisme et royaume des affairistes et des affaires ! Ainsi naît une nouvelle colonie avec un drapeau libéré des couleurs étrangères mais des pratiques qui n’ont rien à envier à celles de la colonisation du XIXe siècle ! Moretti et Clubdes- Pins, paradis perdus des pieds-noirs, sont interdits aux indigènes, soidisant libérés le 5 juillet 1962 ! Pour se baigner en été, l’Algérois doit aller jusqu’à Sidi Fredj, au-delà de cet «arc fertile» où la nouvelle bourgeoisie a élevé un haut rempart pour se cacher et dissimuler des excès qui arrivent, de temps à autre, à percer le mur du silence, déversant sur les colonnes non complaisantes les flots fangeux et dégoûtants de la décadence et de la corruption ! Honte à vous ! Nourredine Naït Mazi, ancien directeur du quotidien El Moudjahid et bâtisseur infatigable de ses infrastructures techniques, porteur des nobles idéaux de progrès et de justice de la révolution de Novembre, l’homme que j’ai connu droit et fier durant plus de vingt années de travail à ses côtés, est resté fidèle à lui-même ! Oui, ce directeur qui était affublé de tous les qualificatifs — censeur, bourgeois, de droite, opportuniste — n’a pas vendu son âme ! Impassible témoin des turpitudes des uns et des autres, il regarde, avec une pointe de dédain, mais toujours avec la lucidité du juste, les «changements » intervenus chez ceux qui lui donnaient, hier, des leçons sur la lutte des classes ! Lui, qui compte les sous d’une retraite pas toujours au niveau des exigences de la vie d’aujourd’hui, possède ce que beaucoup n’arriveront jamais à avoir : la dignité ! Combien sont-ils comme lui, ces anciens cadres de la Nation, jetés dans les dédales de l’oubli, eux qui ont édifié ce pays et donné à l’Algérie le rang de puissance régionale sous le règne de feu Boumediene ? Ils n’ont pas besoin d’argent ! Ils ont besoin de la reconnaissance de la Nation pour tout ce qu’ils ont fait, durant et après la guerre de Libération. L’Algérie qui sait élever des statues aux puissants du moment est-elle devenue si ingrate qu’elle ignore et dédaigne ses anciens serviteurs ? Pour ce qui me concerne, j’ai fait le minimum : rendre visite à ce grand bâtisseur de la presse algérienne, pour lui dire «merci» et l’inviter à un hommage que quelques anciens d’ El Moudjahid comptent lui rendre bientôt ! J’aurais voulu revoir Kamel Belkacem, Belaïd Ahmed et tant d’autres encore, pour leur faire part des mêmes sentiments, mais je n’ai pas eu de chance cette fois-ci et ce sera pour la prochaine. Par contre, mon ami et frère Zoubir Souissi m’a conduit chez un autre monument de la presse nationale, durement frappé par la maladie, mais qui se bat courageusement, avec une hargne et une détermination que je voudrais saluer ici. Il s’agit de notre confrère Bachir Rezzoug, l’ancien directeur de ce grand quotidien militant militant appelé La République d’Oran où nous comptions de nombreux amis. Toujours fidèle à son poste, malgré le mal qui l’empêche de se donner à fond à sa passion, Bachir continue de nous étonner avec de merveilleuses productions journalistiques dont la dernière est une revue économique Investir qui n’a rien à envier aux plus huppées des productions internationales. Bon vent Bachir et courage ! Sur les traces de Ghoul, le chemin des hommes dignes de ma profession m’a conduit chez les aînés, dans cet Alger infernal des bouchons et des trémies bourrées de fumée suffocante. Mais il y a tellement de belles choses à voir pour celui qui sait chasser les nuages de l’oubli et de la capitulation.



*Chronique écrite en décembre 2004 et republiée en hommage à Bachir Rezzoug.

 
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