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Journalistes algériens. Après le glaive, l'écrou

      JEUDI 09 JUIN 2005  >>     2005


       


Journalistes algériens


APRES LE GLAIVE, L'ECROU



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 09 juin 2005
Arezki METREF


Le14 juin, Florence Aubenas et Hussein Hanoun Al-Saadi bouclent leur 160ème jour de captivité. On ne sait quel sort leurs geôliers leur ont réservé, mais il faut garder espoir. Malgré le silence fait d’anxiété et d’espérance, la mobilisation pour leur libération ne fléchit fort heureusement pas. Elle ne doit pas faiblir, car l’envoyée spéciale de Libération – et son guide –se sont rendus à Bagdad missionnés par nous tous, citoyens usant de leur droit à l’information, lecteurs préoccupés par l’état du monde. Leur kidnapping est un rapt contre la liberté. Leur enlèvement est un condensé tragique et insupportable des atteintes à notre droit d’être informés. La liberté de la presse étant un principe universel, sa défense doit l’être également.

A ce jour, le bilan des journalistes locaux tués à Bagdad, depuis seulement le début de l’année, est de dix. Chaque journaliste tué emporte avec lui un peu de cet oxygène qui fait de l’homme informé un homme un peu plus libre.

Le 14 juin, il reste encore une centaine de journalistes en prison à travers le monde. Ils sont dans le dernier endroit où un journaliste doit être. La place d’un journaliste n’est pas en prison. Le 14 juin, Mohammed Benchicou, directeur du quotidien algérien Le Matin, commémore à la prison d’El Harrach le 365ème jour de son arrestation au sein même du tribunal devant lequel il comparaissait en prévenu libre.

Partout dans le monde, la liberté de la presse se détériore au fur et à mesure que montent des groupes informels producteurs de violence, et se consolident des régimes autoritaires qui, sous prétexte qu’ils font face à cette violence, musellent toute source d’information qui leur échappe. L’histoire de l’Algérie de ces quinze dernières années en fait le pays où l’étau fonctionne avec le plus d’efficacité. Alors qu’il commence à peine à sortir d’une séquence de violence politique décennale au cours de laquelle des dizaines de journalistes ont payé de leur vie le choc brutal entre deux projets de société, le pays met encore à la « une » de la presse, la presse elle-même.

Le pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, confortablement réélu en avril 2004, tente d’enraciner de nouveau cette culture de l’unanimisme qui diabolise toute dissonance en infraction à l’éthique, et toute critique en atteinte à l’image du pays et à ses dirigeants. Au cours de ce qu’on nomme « la décennie rouge » qui s’étale de 1993 à 2003, quelque 70 professionnels de la presse ont été tués, souvent pour indocilité à la perspective théocratique promise par les intégristes. « Vous nous combattez par la plume, nous vous passerons par le glaive », tel était le funeste programme des tenants de la république islamique. Le nouveau pouvoir, arrivé après la bataille, donne l’impression de subvertir la sentence : « Vous combattez pour la liberté par la plume, nous vous combattrons par l’écrou », semble-t-il dire.

Lors du premier mandat de l’actuel président de la République adoubé en 1999, le traitement des délits de presse est durci par la pénalisation. L’outrage au chef de l’Etat est sanctionné par le Code pénal. La justice transforme sa nature instrumentale de bras séculier du pouvoir politique en zèle pur et simple dans la défense du Prince. La mésaventure qui est arrivée au caricaturiste Dilem en dit long sur la propension de certains magistrats à donner des gages de fidélité aux hommes du pouvoir. Le procureur requiert un an de prison ferme contre le dessinateur pour outrage au premier magistrat du pays. Le grief consistait en l’usage du diminutif « Boutef ». Dilem n’a aucun mal à prouver que ce que le procureur considérait comme une offense constituait la clé du message que le comité de soutien au candidat Bouteflika avait imprimé lors de la campagne pour l’élection présidentielle d’avril 2004. On pouvait lire sur les affiches et les tee-shirts : « Avec Boutef, c’est mieux ». Dilem écope quand même d’une amende de 500 euros.

La mise en coupe réglée de la presse s’emballe avec la réélection d’Abdelaziz Bouteflika contre lequel une partie de la presse privée avait pris, il est vrai, position. Mais le candidat critiqué à tout l’air d’être vengé par le président irascible. La mise sous contrôle politique de la presse a atteint son point culminant avec l’incarcération de Mohammed Benchicou, qui concrétise aux yeux des professionnels la menace de la prison. La fiction, développée par ce même pouvoir, selon laquelle le directeur du Matin serait condamné pour des accusations de droit commun plutôt que pour ses écrits, est démentie jour après jour par l’acharnement contre Le Matin et par le harcèlement qui se poursuit contre les journalistes. Si Mohammed Benchicou était emprisonné pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec le ton de son journal, comment comprendre que ce dernier ait fini par succomber à une de ces manœuvres que Reporters Sans Frontières qualifie à raison de « subterfuges commerciaux et financiers pour sanctionner les journaux irrévérencieux » ?

En août 2004, la conjonction d’un redressement fiscal inopiné et l’injonction de l’imprimeur d’Etat sommant Le Matind’acquitter la totalité de ses créances ont fini par avoir raison de son équilibre. L’assassinat de ce titre est l’acte inaugural d’un processus liberticide. Le Soir d’Algérie, un autre titre privé, est condamné à 350 000 euros. L’amende est suspendue comme une épée de Damoclès. Il suffit qu’il fasse preuve de la moindre indépendance de ton pour que l’épée s’abatte. Le harcèlement des journalistes prend des proportions surréalistes. Tous les mardis, au tribunal d’Alger, des condamnations sont prononcées. Le rituel du mardi devient une fatalité tout autant qu’une banalité. Quelque 200 plaintes, impliquant des dizaines de journalistes, sont en instruction. Plus de 100 procès sont ouverts. Les peines pleuvent dru. 8 journalistes sont condamnés en première instance à des peines de prison ferme. Les peines de prison avec sursis ne se comptent plus. Les amendes totaliseraient de quoi faire cesser d’exister tous les titres privés. Le cumul des réquisitoires atteint des siècles de prison.

Mohammed Benchicou a été extrait 24 fois en 3 mois de sa cellule pour répondre de nouvelles affaires. Fouad Boughanem, directeur du Soir d’Algérie, se rend tous les mardis au tribunal d’Alger pour s’entendre condamner à propos de l’une des cinquante plaintes qui pèsent sur lui. Dilem traîne tant de procès qu’il ne doit plus savoir de quoi il s’agit. C’est à n’en plus finir ! Abrous Outoudert, qui n’est plus directeur du quotidien Liberté depuis des années, continue à être convoqué pour d’anciennes affaires, certaines remontant à 1999. Comme pour confirmer la nature politique du harcèlement judiciaire, la plupart des procès portent sur l’outrage au chef de l’Etat ou sur le dévoilement d’affaires de corruption. La dénonciation de cette dernière par la presse atterrit souvent, au tribunal, en plaintes pour diffamation. Miracle des mots ! Le problème reste la qualification des délits. Les délits de presse sont traités par des magistrats qui ne sont pas spécialistes en la matière. Ce qui donne toute latitude à la justice de sévir de façon draconienne inique.

Les faits décrits ici montrent la réalité du harcèlement. Le glissement entre journaliste et délinquant est en train de se produire. L’Algérie est en train de réaliser cette prouesse de faire de ses journalistes les ennemis publics numéros un. Le sort de la presse privée est sérieusement en jeu. Si elle existe encore, c’est sans doute que le pouvoir n’a pas trouvé la formule pour s’en débarrasser. Même si le mouvement de solidarité avec les victimes de ce harcèlement a fini par devenir visible depuis un an, les choses ne sont pas allées de soi. La méfiance à l’égard de la presse algérienne, qui s’exprime par l’indifférence de la corporation, notamment en France, laisse perplexe. Cela ressort sans doute d’une lecture sans nuances de la genèse et de l’évolution de la presse privée en Algérie. Il y a quelques années, lorsque les journalistes étaient revolvérisés, égorgés, décapités, une certaine absence de solidarité, ou de simple compassion, était expliquée par le doute sur l’identité des assassins. Comme si d’être assassiné par les intégristes ou des forces plus troubles diminuait de l’horreur de l’élimination. Toutes proportions gardées, on rencontre aujourd’hui les mêmes préventions.

Il est légitime de vouloir ne pas être dupe de l’engagement, par des voies opaques, de certains journalistes, et même de certains titres de la presse algérienne, dans des combats et des affaires qui n’ont rien à voir avec la noblesse de la démocratie. C’est que dans le microcosme de cette presse surgie un peu trop vite du magma d’une société algérienne en mutation violente, il y a de tout. La presse privée est un raccourci de la société algérienne. Pour autant, doit-on lancer le commode « tous pourris ! » et rentrer chez soi avec la conscience apaisée du savon qui a tout lavé sur son passage ? Il est moins normal, en revanche, de lier tout ce qui se passe en Algérie à ces luttes de clans si féroces que personne n’est présumé capable d’y échapper. Tout se passe comme s’il n’était pas une seule femme ou un seul homme qui puisse se battre pour des principes, sans être soupçonné d’être phagocyté par des clans, des officines, des intérêts mafieux.

Il faut mettre un terme à ces schématisations, en commençant par relire dans ses enjeux principiels l’emprisonnement de Mohammed Benchicou et le harcèlement contre les journalistes. L’acharnement contre les journalistes révèle, en creux, les tares congénitales de la (re)naissance d’un pouvoir autocratique soluble dans les apparences de démocratisation données en gage de bonne conduite aux maîtres du monde. C’est aussi dans cela que la situation faite aux journalistes algériens puise son universalité. C’est pour cela qu’elle doit concerner tous les démocrates qui croient en la nécessité du pluralisme. En Algérie, le peu de libertés arraché au prix du sang est repris, dans un demi silence et une grande débandade, par des censeurs pénétrés de l’idée qu’ils accomplissent des actes messianiques. Bientôt, si on n’y prenait garde, le demi silence deviendra un silence total.


 
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