Le Regard de Mohamed Benchicou. Ali et Chakib - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Le Regard de Mohamed Benchicou. Ali et Chakib

      JEUDI 18 JANVIER 2007   >>     2006 | 2007

«[...] Faut-il renoncer à informer, à dire et écrire librement ? Non. Aujourd'hui plus que jamais, non ! Cette flamme qui nous a fait, hier à l'heure de la lame assassine, relever les défis et donner la force de croire et de continuer, nous anime toujours. Elle peut vaciller, jamais s'éteindre. J'en suis convaincu. J'ai raison de croire, comme vous avez raison de croire et de continuer: la presse algérienne sera libre ou ne le sera pas...»

Mohamed BENCHICOU


       


ALI ET CHAKIB



© Le Soir d’Algérie | Jeudi 18 janvier 2007
Mohamed BENCHICOU


Profitant de ce que Blida renouait avec une vieille vocation qui consiste à divertir les bidasses et les âmes solitaires, le pouvoir algérien osait, cette semaine, un autre coup fumeux : tuer dans l’œuf un second scandale Khalifa en précipitant la dissolution de BRC, la société des copains, spécialisée dans les travaux pétroliers et les fausses factures. La bête est noyée avant qu’elle ne dévoile ses secrets.

Depuis quand met-on fin à l’activité d’une firme qui fait l’objet d’une enquête de l’Inspection générale des finances ? Les esprits avisés qui peuplent notre presse, et qu’on dit intraitables sur la question des deniers publics, ont pourtant épargné les amis du chef de l’Etat des foudres de leur redoutable curiosité. Le scandale y est pourtant parfait : la surfacturation et les faux marchés ont englouti les milliards de Sonatrach mais aussi ceux du Trésor public. Mais, définitivement convertis aux charmes de la comptabilité bancaire et, semble-t-il, davantage passionnés par le fabuleux destin de Youcef Akli, le caissier principal d’El Khalifa Bank que par le non moins fabuleux passé de Chakib Khelil, le ministre patenté de Bouteflika que tout accuse dans cette sordide affaire BRC, nos vigilants observateurs n’ont pas vu l’intérêt à s’emparer d’une si révoltante intrigue d’Etat. Je connais Youcef Akli pour l’avoir côtoyé dans la prison d’El-Harrach. C’était au temps où Le Matin passait pour un dangereux calomniateur insensible aux règles de la déontologie et qui accablait de ses médisances les honnêtes gouvernants et les honorables amis du président. Le temps où Chakib Khelil nous faisait condamner à 3 mois de prison pour avoir dit le quart de la vérité sur ses accointances avec BRC et où la chanteuse Amel Wahby nous traînait devant le juge pour l’avoir soupçonnée de recel du pactole Khalifa. Depuis, on découvre, Dieu merci, qu’il arrivait au Matin de révéler des choses avérées et cela suffit pour nous réconcilier avec l’idée que le journalisme sert parfois à quelque chose. Mais revenons à Youcef Akli, devenu la coqueluche des journalistes aux dépens de Chakib Khelil. Je ne crois pas trahir un secret en révélant que ce fils de Staouéli, aux allures débonnaires mais qui, se revendiquant d’une tradition citadine aux règles bien établies, s’oblige à une admirable modestie, qu’Akli donc est le premier étonné de ravir la vedette au ministre de l’Energie ! Il faut, pour se hisser à un aussi splendide exploit, une double condition, parfaitement réunie sous nos cieux. D’abord une justice rompue à l’art du vaudeville et qui s’intéresse plus aux gérants des caisses qu’à ceux qui piquent dedans. Ensuite des journalistes qui, semblant avoir perdu tout estime pour leur métier, s’abandonnent au lynchage des faibles pour rester dans les bonnes grâces des puissants. Pourquoi écorner la réputation de Chakib Khelil et perdre l’amitié de quelques ministres quand Akli, le fils de Staouéli, est tout indiqué pour faire un parfait détenu de substitution ? Et à quoi bon s’étonner de l’absence, dans ce procès à deux vitesses, quand quelques cadres de la banque sont déjà désignés pour remplir avantageusement l’abattoir ? L’affaire Khalifa va se solder par la condamnation des lampistes et l’acquittement des copains parce que, entre autres raisons, elle est jugée dans les pires moments pour l’opinion publique, c'est-à-dire en l’absence d’un regard impartial de la presse algérienne. Cette dernière, en dépit des résistances de ces trois dernières années qui ont permis d’éviter une abdication totale, s’est réduite à une banale entreprise commerciale soumise aux lois du marché soit à un instrument de basse puissance soumis à la règle totalitaire de la propagande du régime. Comment espérer, dans ces conditions, voir triompher la vérité dans les affaires qui impliquent les hommes du régime, celle de Khalifa comme celle de BRC, et qui ne sont rien d’autre que des procès du régime ? On rétorquera certes, et avec quelques raisons, que l’opinion n’est pas dupe et que, loin de refléter l’état d’esprit du public, la plus grande partie de la presse algérienne ne reflète que l’état d’esprit de ceux qui la font. Il reste que la société algérienne, lasse et muselée, se résigne à être distraite, à l’occasion du procès de Blida, par une presse édentée et par quelques dizaines d’amuseurs cyniques, qui font de leur mieux pour assurer le spectacle. Et qui dira que le procès Khalifa n’est que le maquillage judiciaire d’un caprice politique de Bouteflika ? Certes le bakchich Khalifa était gigantesque et Moumen Khalifa, qui cultivait d’énormes appétits, s’en servait pour les satisfaire en arrosant les cercles du pouvoir dont il s’achetait le silence ou la complicité. Mais cette subornation ne gênait personne et aurait régné de belles années supplémentaires si l’ambitieux businessman n’avait, brusquement, décidé un jour de fâcher le président Bouteflika par son initiative, précoce et irréfléchie, de lancer deux chaînes de télévision. C’est par cet acte d’hostilité impardonnable envers le président Bouteflika, inquiet de voir un homme d’affaires se doter d’un si redoutable pouvoir qu’il pouvait mettre au service de ses rivaux politiques, que Moumen est devenu le dangereux aventurier qu’on connaît aujourd’hui et que la décision de liquider son groupe a été prise par le président lui-même. Tout le reste, à commencer par le procès de Blida, n’est qu’habillage juridique d’une décision politique. Un habillage avec, toutefois, des «lignes rouges» : il n’est quand même pas question de pousser la plaisanterie sur une inculpation des dignitaires et des proches du président ! Akli et ses compagnons d’infortune suffiront. Et il se trouve des amuseurs impénitents et quelques gazettes décorées pour se prêter à ce ballet d’alligators. On se consolera à l’idée que, comme vient de le montrer l’épisode BRC, il arrive toujours l’impensable, aux pires sauriens : se mordre la queue.


 
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