Matoub Lounès. 13 ans déjà que le barde a été assassiné - Site perso de Mohamed ZIANE-KHODJA

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Matoub Lounès. 13 ans déjà que le barde a été assassiné

Kabylie > Matoub Lounès > 2011
      SAMEDI 25 JUIN 2011   >>     1994 | 1995 | 1998 | 1999 | 2000 | 2001 | 2003 | 2004 | 2005 | 2006 | 2007 | 2008 | 2009 | 2010 | 2011 | 2012 | 2013


       


Matoub Lounès

13 ANS DEJA QUE LE BARDE A ETE ASSASSINE


© Le Matin Dz | Samedi 25 juin 2011
Yacine K.

C’était le 25 juin 1998. L’été dardait sa chaleur crue sur la Kabylie. Matoub Lounès venait de rentrer de France, heureux comme un jamais d’avoir achevé l’album le plus abouti, le plus complet de carrière artistique. Lettre ouverte au…, son œuvre majeure, allait sortir dans quelques jours. Il était venu aussi revoir sa femme Nadia, qui n’arrivait pas à obtenir son visa pour la France. Mais pas seulement, Lounès comme aiment l’appeler ses fans, ne pouvait se passer longtemps de la Kabylie. On lui avait bien conseillé de ne pas rentrer, "d'attendre que les choses se passent". Mais non, on ne pouvait dicter une conduite à ce Rebelle. Il n'écoutait que son coeur et sa conscience.

Jeudi 25 juin donc, Matoub enfile son costume bleu et sa chemise rose pâle et sort sa Mercedès de chez lui, appelle sa jeune épouse et ses deux belles-soeurs (*). Il "descend" à Tizi Ouzou. L’été, la ville des Genêts est réputée pour son atmosphère lourde, la chaleur accablante. Ils mangent au Concorde, une des tables de la ville des Genêts. Lounès ne touche presque pas à son repas. Avait-il quelque appréhension ? Les quatre ne tardent pas au restaurant. Début d’après midi, ils reprennent le chemin sinueux du retour. Dans la voiture, Lounès glisse son dernier album dans le lecteur. Sa voix de roc gémit aux notes de sa mendole. Le verbe est corrosif. Il sait que sa chanson D’aghrru, (trahison, un détournement de l’hymne national) va susciter les foudres des gardiens des constantes. Important à rappeler : le gouvernement allait mettre en application l’arabisation généralisée à partir du 5 juillet. Qu’importe ! Matoub Lounès roule sur cette route qu’il connaît si bien.

“Juste, après l’intersection, sur la route à deux voies, on a croisé un tracteur et peut-être deux ou trois voitures, puis, plus rien. Pas le moindre véhicule. Pourtant à l’heure du déjeuner, il y a toujours du trafic sur cette route, la principale reliant Tizi Ouzou à Taourirt Moussa. Nous n’avons pas pensé une seconde que ce silence pouvait cacher quelque chose de suspect. Puis, d’un seul coup, un bruit insolite, comme une sourde pétarade, s’est mêlé à la mélodie, c’était la chanson “Lettre ouverte” qui passait, celle où Lounès reprend l’hymne national algérien avec des paroles à lui. Il allait dans un virage très serré, difficile à négocier, on ne peut le prendre qu’en seconde. Je portais la kalachnikov de Lounès sur mes genoux” raconte son épouse.

Les dernières minutes de l’icône de la chanson kabyle sont épiques. Les lâches allaient s’en prendre à plusieurs comme une meute d’hyènes à un homme seul. Nadia poursuit son récit : "…J’ai réalisé qu’on nous tirait dessus. Les salves provenaient des deux côtés de la route. J’ai ramassé la Kalachnikov pour la tendre à Lounès et au même moment, j’ai découvert que mon visage était en sang”. La voiture était arrosé de tirs d’armes automatiques. Lounès essaye d’accélérer pour échapper aux tirs nourris. “Démarre Matoub ! Démarre !”criaient les belles-sœurs de Lounès assises à l’arrière. Mais le moteur ne répondait plus. Lounès prend l’arme qui était sur les genoux de sa femme et commence à tirer à partir de la fenêtre. Les détonations sont infernales. Matoub tente de sortir de la voiture. Nadia l’en empêche. Un deuxième groupe prend la voiture à revers. A cours de balles, il lâche son Kalachnikov et sort son pistolet. Trop nombreux, trop lâches, ses sicaires ne lui laissent aucune chance. Il est hâché par une rafale.

Le perturbateur dans la perturbation, le porte-drapeau de la chanson contestataire, l’ami du peuple, des gueux, des gens en colère, des fous et des femmes venait d’être assassiné en plein jour sur cette terre qu’il chérissait plus que tout au monde. La nouvelle a ricoché comme une balle dans les cœurs. Rapidement en Algérie, et à l’étranger les agences de presse reprennent l’information de la mort de Matoub Lounès en priorité. Les journaux des chaînes françaises s’ouvrent sur son assassinat. Jacques Chirac en voyage en Afrique avait rendu un vibrant hommage dans un message de condoléances à sa famille. En Algérie, l’ENTV poursuit son œuvre de crétinisation, de nihilisme primaire et servile. Ignorant l’importance de la perte de cet artiste, elle parle de tout… de rien en somme. Des autorités, aucun mot. Mais Lounès et ses fans étaient en rupture avec tout ce qui est officiel. Personne ne pouvait s’attendre à un message du président ni du ministère de la culture.

Les jours suivants la Kabylie s’embrasent. Des dizaines de manifestations ont lieu partout. L’hôpital de Tizi Ouzou où était évacuée la dépouille du chanteur est envahi par des milliers de jeunes fans. Le jour de son enterrement, des centaines de milliers d’hommes et de femmes sont venus lui rendre un dernier hommage. La foule s’étendait sur plusieurs kilomètres. La route qui menait de la capitale de la Kabylie à Taourirt Moussa était bondé de monde. Jamais sans doute cette région n’avait connu pareille affluence. Jamais enterrement n’avait connu autant de monde. C’était l’avant-dernier hommage des admirateurs du poète. Le dernier est d’écouter toujours ses chansons. Il y a quelques jours cinq éditeurs véreux ont été condamnés par la justice pour pillage de l’œuvre de Lounès. Beaucoup ont profité de sa mort pour repiquer son œuvre et la vendre sans retenue.

Qui a tué Matoub Lounès ?

Reste à trouver ses assassins et les passer en jugement. Depuis dix ans, deux prévenus sont en prison. Malik Madjnoune et Abdelhakim Chenoui réclament un jugement. Mais le procès est renvoyé depuis pas mal d’années. Dans ce crime, la justice ne semble pas avoir pris le chemin le plus court pour savoir qui est véritablement derrière l’assassinat de Matoub Lounès. A chaque veille du 25 juin, on promet un procès, puis on le renvoie.



* Reconstitution à partir du témoignage de son épouse Nadia.

 
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