Jean El-Mouhoub Amrouche     Une personalité, une oeuvre multiple     Image de soi et altérité coloniale     Le dilemme d'une solidarité controversée     Le poète de l'Algérie immémoriale     Le passeur kabyle     La saga des Amrouche     Le voleur de feu     Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche     Une littérature d'exil et d'angoisse     S'émouvoir et se confesser en kabyle     L'homme qui pleurait en berbère     L'écrivain retrouve sa colline     La résurrection de Jean Amrouche     Les lumières de l'éternel Jugurtha     Un homme à la grande dimension humaine     

 

 

 

 

 

 

 

 09 au 13 avril 2003

 

 

                 

 I - Fadhma Aït Mansour Amrouche

Fadhma Aït Mansour, originaire de Tizi Hibel, est née présumée en 1882. Sa mère était de Taourirt Moussa dans les proches environs.

Leur histoire est douloureuse, voire dramatique. C'est un cas des plus aigus et des plus pénibles de la colonisation française en Algérie. La conversion au christianisme, l'exil, le déchirement et la mort vont parsemer, ponctuer son itinéraire.

C'est en 1946 que Fadhma écrit son livre
Histoire de ma vie qui sera publié en 1968 chez Maspero à Paris. Elle meurt le 9 juillet 1967 en Bretagne. Son mari, lui, était issu d'Ighil Ali en petite Kabylie. Mais, écoutons. La mère de Fadhma avait épousé un homme plus âgé qu'elle : il avait un frère beaucoup plus jeune, sans enfant, qui voulait léguer ses biens à sa propre femme. Le frère aîné tend une embuscade à l'écart du village à son cadet et le tue. Il y a refus par l'aîné que le patrimoine familial passe à une autre branche. Mais, tendons l'oreille à ce que nous raconte Fadhma elle-même.
"L'année de sa mort, disait ma mère, il y eut une récolte miraculeuse. De mémoire d'homme, on n'avait vu les figuiers si chargés de fruits, les treilles de grappes, ni les épis si beaux."
Quand nous allions aux champs, il disait en soulevant les branches : "Regarde, femme, regarde tous les biens que Dieu nous donne !"
Et moi de répondre doucement : "Ma ne der !" (si nous vivons).
"Il ne devait pas voir mûrir les figues, ni les raisins. La moisson était à peine rentrée qu'il mourut."
Après la mort de son mari, ce frère aîné de Fadhma veut alors que sa sœur vienne habiter chez leur mère avec ses enfants. Elle refuse. Son frère la renie publiquement. "Son mari n'était encore pas mis en terre que mon oncle maternel, Kaci Aïth Larbi u Saïd, venait trouver ma mère et lui ordonne :
"Quitte cette maison. Viens chez nous avec tes enfants. Notre mère les élèvera et toi, tu te remarieras."

"Je resterai avec mes enfants dans ma maison", lui répondit-elle, bravant ainsi son frère et la coutume. Mon oncle qui était très grand arracha une tuile du toit et la lui lance, heureusement sans l'atteindre. Il alla droit à la Tajmaât et, prenant l'assistance à témoin, il déclara : "A dater de ce jour, je renie ma sœur Aïni. Elle est exclue de notre famille : quoi qu'elle fasse, quoi qu'il advienne d'elle, nous nous désintéressons de son sort. Elle nous est étrangère."

Quand la mère, autrement dit la grand-mère de Fadhma, meurt, on interdit à sa fille de la voir une dernière fois.
La mère est veuve et elle vit avec ses deux enfants.
"Quand elle avait besoin de l'aide d'un homme, elle devait le payer bien cher. L'hiver, au temps des olives, elle rendait cinq journées de ramasseuse pour une seule de gauleur. Mais elle était jeune, imprudente. Dans sa propre cour habitait un jeune homme de la même famille de son vieux mari. Il l'aimait et elle l'aimait. Et ce qui devait arriver arriva." "Elle fut enceinte et l'homme nia être le père."

Tout se fait sous le signe du code coutumier du groupe. La sanction de la transgression est la mort, soit physique, soit par exclusion. "La nuit de ma naissance, ma mère était couchée seule, avec ses deux petits ; personne auprès d'elle pour l'assister ou lui porter secours ; elle se délivra seule et coupa le cordon ombilical avec ses dents. Une seule vieille vint le lendemain avec un peu de nourriture."
"Le neuvième jour après ma naissance, ma mère me mit dans son giron contre sa poitrine, car il avait neigé, prit ses enfants chacun d'une main et elle alla déposer une plainte contre mon père entre les mains du procureur de la République, elle voulait que mon père me reconnaisse et me donne son nom. Lui refusait, car il était fiancé à une fille du village d'une puissante famille qui le menaçait de le tuer s'il abandonnait cette fille et il avait peur."
Des parents, les frères de son mari, vont essayer de chasser la mère de Fadhma du village, de garder les enfants et leur future succession. La justice va finalement protéger les biens qui restent à la mère et aux enfants. La recherche de paternité étant interdite à l'époque, la mère va essayer de se débarrasser de Fadhma. Fadhma est une fille illégitime. Elle va en souffrir dès sa prime enfance.
Le monde est méchant, et c'est
"l'enfant de la faute qui devient martyr de la société, surtout en Kabylie. Que de coups, que de bousculades, que de souffrances n'ai-je pas subies ! Il arrivait, lorsque je sortais dans la rue, que je sois renversée et piétinée".
Ce sont la misère et la souffrance qui amènent la mère de Fadhma à rechercher quelque aide dans le contact avec les sœurs blanches. Fadhma est confiée vers 1885-86 aux religieuses des Ouadhias. Sa mère la retire, car elle y subira les pires sévices.
"De toute cette époque de ma vie, je vois surtout une image affreuse : celle d'une toute petite fille debout contre le mur d'un couloir. L'enfant est couverte de fange, vêtue d'une robe de toile de sac, une petite gamelle pleine d'excréments est pendue à son cou, elle pleure. Un prêtre s'avance vers elle : la sœur qui l'accompagne lui explique que la petite fille est méchante, qu'elle a jeté les dés à coudre de ses compagnes dans la fosse d'aisance, qu'on l'a obligée à y entrer pour les y rechercher ; c'est le contenu de la fosse qui couvre son corps et remplit la gamelle".

La mère de Fadhma se remarie à un jeune et vaillant homme. En 1886, Fadhma ira suivre des cours dans une école de filles à Fort-National qui devient Cours normal.
En 1892, Fadhma obtient son certificat d'études, une Algérienne de région obtient son Brevet élémentaire. Quand sa mère meurt, c'est la rupture totale avec le village natal. Elle va travailler à l'hôpital des Sœurs blanches de Aït Mangueleth. L'emprise des missionnaires, en grand partie catholiques, est forte dans la région. Elle ira à la messe. Elle se marie alors qu'elle est toujours chez les sœurs. Elle est baptisée dans la religion catholique le jour même de son mariage, en 1899. Elle a 16 ans, son mari 18. La famille Amrouche est originaire de Ighil Ali. Les rapports de Fadhma avec sa belle-mère ne sont pas toujours aisés.


"Nous étions en 1906. Il avait beaucoup neigé et il faisait très froid. Nous habitions la maison aux provisions qui était maintenant vide. Je me demande comment nous avons pu subsister cette année-là, car nous n'avions aucune ressource. Mon beau-père s'était fâché avec nous parce que mon mari lui avait refusé le droit de faire circoncire mes enfants. Belkacem (c'est le mari) s'était plaint à l'Administrateur et celui-ci, par la voix du caïd, avait intimé l'ordre à mon beau-père de laisser les enfants tranquilles. A la suite de cet affrontement, il avait voulu nous chasser de la maison".

La vie de Fadhma est alors ponctuée de naissances, d'exil et de déménagements. Avec son mari, elle s'installe à Tunis. Souvent aux vacances, la famille retourne à Ighil Ali. Elle a eu quatre garçons et une fille. Elle commence par en perdre deux de tuberculose. Son mari meurt.

C'était un samedi soir, le 27 décembre 1958. Je m'étais endormie, il était (son mari) rentré de bonne heure, mais c'était au moment des courtes journées; nous avions reçu des lettres de bonne année : il y en avait une qui lui avait fait de la peine et il se mit à pleurer d'une façon désespérée. Quand j'essayais de le consoler, il me dit : "laisse-moi pleurer ça me soulage !".
... Le 3 janvier 1959, c'était un samedi. Le soir, mon mari avait achevé la lecture de son journal devant le poêle, à la lueur de la petite lampe à pétrole, car on avait abattu les poteaux électriques. Toute la journée, il avait été dehors, chez les marchands du village, chez Hubert. Au moment du couvre-feu, il était venu m'embrasser pour me dire bonsoir et il se mit au lit en me disant : "je vais vite m'endormir...".
Au bout de deux heures, je l'entends se lever et me dire : "j'étouffe, j'étouffe". Je lui répondis : "sors prendre l'air sur le balcon". Je l'entendis encore me dire : "j'étouffe".
Il alla du côté de l'escalier, au cabinet; je l'entendis encore, puis plus rien... Et je m'inquiétai, je me levai en chemise et pieds nus pour savoir la raison de ce silence. Je le trouvai assis sur le siège. Je criai "Amrar ! Amrar !". Pas de réponse. Je le tirai par les mains et essayai de le soulever, mais il était trop lourd. Je le lâchai et courus à la fenêtre de la cuisine en appelant René Zahoual. "René viens vite ! Amrouche se trouve mal, j'ai peur !" René fit le tour et j'allai lui ouvrir la porte de la rue. Il prit mon mari dans ses bras et le coucha dans son lit. "Faut-il aller chercher le docteur militaire ?" Mais, il avait senti que le cœur avait cessé de battre. Il appela sa mère qui me tint compagnie. Pendant la nuit, je me levai plusieurs fois pour voir s'il avait froid, et je tirai sur lui les couvertures, mais il n'avait plus besoin de rien. "

C'est en 1930 qu'elle entreprend, avec Jean et Marguerite Taos, de fixer et de traduire ses chants, hérités des ancêtres qui, dit-elle "m'avaient permis de supporter l'exil et de bercer ma douleur. "
En 1940, elle a perdu ses trois fils : Louis, Paul, Noël. C'est alors qu'elle composa 7 poèmes, dont 5 à la mémoire de ses garçons disparus et 2 autres destinés à Taos, alors pensionnaire à la Casa Velasquez. Ce sont ces poèmes qui seront publiés 25 ans plus tard en appendice dans Le Grain magique.
Fadhma s'éteint le 9 juillet 1967.

 

 

II - Jean El Mouhoub

En 1964, Kateb Yacine dira de lui lors de la cérémonie du prix Jean-Amrouche qui venait de lui être décerné à Florence par le Congrès méditerranéen de la culture :
“Avec Frantz Fanon, Jean Amrouche a été le deuxième grand nom de la littérature algérienne qui ait disparu ces dernières années.” Et Henri Kréa d’annexer : “C’est la réincarnation culturelle de Jugurtha” et qui avait été “pour l’écrivain de l’Afrique septentrionale ce que Césaire a représenté pour ceux du monde noir”.

 

 

Longtemps coupé de ses racines ancestrales Jean Amrouche, brillant essayiste, conférencier éloquent, plein de fougue, poète à la recherche de son paradis perdu, autour des années 1930, retrouvait dix ans plus tard le visage de Jugurtha. En janvier 1956, il se range à notre cause et s’engage pour expliquer l’Algérie à la France. Perpétuellement déchiré, partagé entre deux mondes, essayant d’être comme il le disait lui-même “le pont, l’arche qui fait communiquer deux nations, sur lequel on marche, que l’on piétine, que l’on foule”. Selon son expression, il a “supporté cette crucifixion” jusqu’à en mourir. “Ce n’est pas par hasard que je suis malade”, confie-t-il à Jacques Berque et cela voulait dire “Ce n’est pas un hasard si je meurs”. Dans sa dramatique dualité, il a été véritablement un homme-frontière, mais en restant toujours l’éternel Jugurtha. Et voilà comment il est né, nous raconte sa mère Fadhma. “J’attendais mon troisième enfant. C’est le 7 février 1906 que naquit Jean El Mouhoub par une tempête de neige. Dans la nuit, je fus prise de douleurs et pendant que Douda se tenait près de moi, ma belle-mère alla chercher la sage-femme. Je souffrais beaucoup de coliques après l’accouchement, j’avais pris froid sans doute.” Jean Amrouche est né d’une famille catholique, nous le savons. Celle-ci a dû émigrer en Tunisie. C’est le poète Armand Guibert qui le fait connaître et fait publier ses premières œuvres.

 

 

En 1943, Jean Amrouche entrait au ministère de l’Information à Alger, puis à la Radiodiffusion française, toujours à Alger.
En 1939, avaient paru à Tunis
Les Chants berbères de Kabylie, tandis qu’en 1944, à Alger, naissait L’Arche, une revue publiée sous le patronage d’André Gide et de Jacques Lassaigne.

 

 

En 1958, Jean Amrouche était rédacteur en chef du journal parlé à RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, François Mauriac, André Gide, Ungaretti sont bien connus et s’imposent par la qualité.
Il animait l’émission
“Des idées et des hommes”, mais en 1959, il fut destitué de ses fonctions à cause de ses positions politiques et l’émission fut supprimée. “Seul et à ses frais et risques”, il avait servi de médiateur entre le général De Gaulle et M. Abbas alors président du GPRA. Peu avant sa mort, le 6 avril 1962, il apprenait sa réintégration à l’ORTF. Pour ses positions, Jean Amrouche disait n’être mandaté par personne, ne représenter que lui-même et n’être ni le chantre ni le porte-parole de la Révolution algérienne. Tout en se libérant lui-même, il pensait que son devoir lui imposait un rôle de truchement. Il s’est donc adressé aux Français avec passion pour leur dire quelques vérités amères. “Reconnaître une patrie aux Algériens et que cette patrie soit selon leurs vœux, tel est le problème essentiel”, écrivait-il dans Témoignage chrétien en date du 8 novembre 1957.
Algérien catholique, nul mieux que lui ne pouvait sentir à quel point les Algériens revendiquaient un nom, une identité, une patrie.
“Les Algériens meurent depuis trois ans, ils sont résolus à mourir, à mourir aussi longtemps qu’il sera nécessaire pour reconquérir une patrie qui soit la leur, à laquelle ils puissent appartenir corps et âme et qui ait son nom et sa place, humble ou glorieuse, il importe, parmi toutes patries.”
C’est en février 1946 que parut dans L’Arche, à Alger, un texte écrit en 1943, “L’éternel Jugurtha”. Que nous dit Jean Amrouche dans cet essai : “Il suppose qu’il existe un génie africain, un ‘‘faisceau de caractères premiers’’, un tempérament spécifique.” Jugurtha représente l’Africain du Nord, c’est-à-dire le Berbère sous sa forme accomplie. “On reconnaît d’abord Jugurtha à la chaleur, à la violence de son tempérament. Il embrasse l’idée avec passion ; il lui est difficile de maintenir en lui le calme, la sérénité, l’indifférence, où la raison cartésienne échafaude ses constructions. Il aperçoit l’idée pure comme un éclair au flanc de l’orage. L’imagination aussitôt s’en empare, lui donne une forme et l’exagère en vision. Privé de la chaleur de l’enthousiasme et du ragoût de l’émotion, Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée abstraite. Il est poète ; il lui faut l’image, le symbole, le mythe. Sans cesse, il passe du réel à l’imaginaire et de l’imaginaire au réel, sans conclure ni décider, car pourquoi ceci plutôt que cela qui en est le contraire ? Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses mœurs, à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises la tradition orale, il se trouve qu’un hasard de l’histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle.”
Il nous paraît important de noter cette double filiation que le poète se reconnaît et qui a été pour lui à la source d’un déchirement, mais à l’origine aussi d’une sensibilité singulière qui rend le poète particulièrement attentif à tout ce qui peut concilier l’homme à l’homme et l’homme au monde.

 

III - Jean El Mouhouv

Le combat algérien

“Peut-être la compassion du poète pour le pays malheureux rejoint-elle la quête mystique et intemporelle qui était déjà la sienne lorsque, en épigraphe à Etoile secrète, il écrivait ces vers d’Ungaretti : ‘‘Je cherche un pays innocent’’.
Dans la magistrale introduction aux chants berbères, Jean Amrouche écrit que “l’homme dont la vie n’est pas séparée de la vie de la mère est nécessairement poète”.
Poète, Jean Amrouche était bien placé pour sentir mieux qu’aucun autre “les chants berbères”, “le chant profond” pour une connaturalité affective.
Jean Amrouche, on le sait, a recueilli ses chants berbères, monodies, vieux poèmes d’autrefois, de la bouche même de sa mère, intensément enracinés dans l’humain. Exhalant les peines et les joies quotidiennes, ces chants atteignent à l’universel.
Cendres a été publié en 1934 aux Editions Mirages, Tunis, Etoile secrète aux mêmes éditions en 1937, toujours à Tunis.
Nous vous donnons lecture de son poème Adieu au pays natal.

 

 

Un an avant sa mort, Jean Amrouche se demandait au cours d’un dialogue : “Ayant conscience d’être parmi les hybrides culturels : l’Algérie pourra-t-elle effectivement remplir ce que nous espérons, devenir cette nation multiraciale qui dépassera les antagonismes de race et les antagonismes religieux, deviendra-t-elle ce qui n’existe nulle part au monde, c’est-à-dire la patrie de l’Homme où ses composantes religieuses, linguistiques, passionnelles et mythologiques seront dépassées ? C’est cela la grande question.”
Lorsqu’il publia ses deux recueils de poèmes Cendres (1934) et Etoile secrète (1937), Jean Amrouche avait vingt-huit et trente ans. Son paysage intérieur était celui de l’abandon et de la misère. Il se repliait sur la poésie, c’est-à-dire sur la solitude. Cette œuvre, lyrique par excellence et d’une extrême sensibilité, mais quelque peu doloriste, émanait donc d’un adolescent ombrageux, d’un jeune homme plein d’angoisse, de secret et qui accompagnait ses pas d’une mélopée ininterrompue. L’auteur a surtout voulu ici parler de l’enfance, dont le souvenir était pour lui de plus en plus envahissant ; peindre l’enfant qu’il avait été et le pays natal. “Je ne suis qu’un enfant perdu parmi les hommes, enfants perdus qui ont perdu leur enfance ? Il perdure une empreinte creuse, une blessure mal fermée d’où le sang perle goutte à goutte, une saveur acide et pure, un avant-goût de paradis, une saveur de souvenir que le temps n’a pu submerger. C’est quelque part loin dans l’âme, en un lieu mal défini, dans les halliers secrets du cœur…”
“Comprends-tu ? Je suis orphelin, nous sommes tous orphelins. Connais-tu mon père et ma mère ? Ou me montres-tu ma patrie ? Car je n’ai ni père ni mère ,je suis orphelin sans patrie.” “Je ne suis pas de ce pays, je ne suis pas de votre monde. Je suis un homme et je suis Dieu ; je ne suis ni homme ni Dieu, car l’homme pleure d’être Dieu et Dieu souffre d’être un homme parmi les hommes.”

 

Jean Amrouche, comme nous l’avons déjà noté, a assumé sa dramatique dualité et est mort d’une double fidélité. Il a supporté cette crucifixion jusqu’à en mourir. Ainsi dit, son itinéraire devient un voyage de ressourcement à travers une passion. S’il écoute la voix des ancêtres berbères, le poète est avant tout frustré de son paradis perdu, comme tout poète, et sa qualité de chrétien vient caractériser spirituellement sa quête, bien des poèmes de ses deux recueils Cendre (1934) et Etoile secrète (1937) sont comme des prières.
Ainsi cette prière pour être débarrassé de soi-même.

 

 

Jean Amrouche publiera en 1960 Tunisie de la grâce, un poème où nous retrouvons les images bibliques chères à l’auteur. Il y a chez lui le malaise du poète de ne pouvoir atteindre l’harmonie primordiale. Sa poésie était, en lui appliquant le mot de René Char “la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié” et sa première passion fut cette tragédie du poète frustré de son paradis, l’autre passion qui a interféré fut celle de l’homme colonisé “ayant mal à l’Algérie et mal à la France, autant et de la même manière à l’une qu’à l’autre”.
Jean Amrouche a combattu pour “la fondation de l’homme, pour la réinvention de l’homme et la métamorphose de la vie”. Sa foi s’est manifestée en cela très lucidement et authentiquement.
Il est né, nous l’avons déjà dit, le 7 février 1906 à Ighil Ali. Il meurt à Paris le 16 avril 1962, trois mois avant l’indépendance de son pays natal.

 

 

La poésie de Jean Amrouche est essentiellement la recherche d'un langage primordial. Mais c'est moins par les mots que par les rythmes que le langage se définit. Le mot n'existe que dans un mouvement qui l'exhausse ce qui n'est pas sans rappeler les strophes de Saint-John Perse.

 

 

Les poèmes sont autant d'offrandes lyriques, mais cette poésie de l'âme chez Amrouche est étrangement charnelle. Les êtres et les choses sont doublement vivants, à la fois réels et signes allusifs d'une autre réalité.

 

 

A son mysticisme profondément enraciné dans les formes concrètes de la vie, s'intègre une grande tendresse pour le monde humain et pour l'enfance :

 

 

Et le poète se confond alors avec ce messager, l'absent, médiateur entre l'homme et Dieu :

 

 

Jean Amrouche ne reste cependant pas à l'écart du mouvement poétique de notre guerre de libération. Lisons Ebauche d'un chant de guerre, dédié à la mémoire de Ben M'hidi :

 

 

Le désir d'harmonie entre le monde et l'homme devient souffrance, quand le poète prend conscience de l'exil de son peuple hors du rythme circulaire de la vie éternellement recommencée.

 

IV - Marguerite Taos

 

Marguerite Taos Amrouche est née en 1913 à Tunis. Formée à la double culture berbère et française, elle est la première romancière de langue française. Conjointement, elle s’attache à perpétuer la tradition orale de son peuple. Elle est la seule fille sur cinq enfants.
Elle chantera des poèmes au Festival de Fès en 1939, au Festival de Volubilis en 1964, au Festival des arts nègres en 1966 à Dakar. Elle fit un séjour en 1941 à la Casa Velasquez de Madrid.
Elle a assuré à la Radiodiffusion française une chronique hebdomadaire en langue kabyle consacrée au folklore oral et à la littérature maghrébine. L’œuvre de Marguerite Taos reflète sa double préoccupation. D’une part, dans ses romans,
Jacinthe noire (1947), Rue des Tambourins (1960), elle exprime le besoin d’émancipation des jeunes femmes étouffées par les rigueurs de la tradition. C’est une quête de reconnaissance de la personnalité qui ne va pas sans déchirement. D’autre part, elle s’est attachée à faire revivre le folklore oral berbère. Elle a recueilli des contes que sa mère Fadhma lui a fidèlement rapportés suivant les formes consacrées. Cela a donné Le Grain magique, publié en 1966. Elle a rassemblé des monodies berbères qu’elle a interprétées avec une âpreté dramatique impressionnante. Mais ce sont surtout les chants qu’elle a immortalisés à travers trois disques grâce à sa voix admirable.

Le Grain magique

“O Aïcha ma fille
Que mon conte soit beau
Et se déroule
Comme un fil.”

L’on raconte qu’aux temps anciens, il existait une veuve entourée de sept enfants qui se suivaient de près. Elle était très pauvre et sa tâche était rude. Le jour elle travaillait pour autrui, et la nuit, elle travaillait pour elle.
Elle se rendait à la fontaine de grand matin et puis au bois d’où elle rapportait des fagots et de l’herbe pour ses lapins et sa chèvre. Elle aidait à couper l’orge et le blé à l’époque des moissons et elle allait glaner aux champs. L’été, ceux qui possédaient des jardins de montagnes, l’envoyaient leur cueillir des légumes et des fruits. Elle revenait chargée de raisins, de figues, de pêches et de poires et on lui en donnait un plein panier pour la payer de sa peine. L’hiver, elle ramassait les olives et recevait de l’huile en échange. Elle parvenait ainsi à nourrir et à élever ses sept enfants. Quelques-uns la secondaient et venaient parfois la retrouver aux champs. Les autres, elle les laissait à garder à l’aînée, une fillette que les misères et les soucis avaient mûrie.
La veuve habitait une hutte, en dehors du village. Elle partait avant le lever du soleil et n’y revenait qu’au crépuscule. C’est la nuit qu’elle triait l’orge et le blé de chaque jour ; c’est la nuit qu’elle tissait à la lueur d’une lampe à huile.

La saison des figues avait fui. Il n’y avait plus de grenades sur les arbres. Le froid allait bientôt être là sur le seuil, la veuve le sentait.
Aussi avait-elle mis sur le métier une belle couverture pour que ses petits aient chaud l’hiver et passait-elle ses veillées à tisser.
Une nuit, elle crut sentir dans l’air comme l’odeur des olives et de la neige. Elle avait fait dîner ses enfants et leur avait étendu des couches près du foyer. Elle s’approcha du métier plus tôt que de coutume et entra tenant à la main la lampe à huile. Elle tissa, tissa jusque vers le milieu de la nuit, préoccupée de ne pas se laisser surprendre par l’hiver. Les enfants dormaient. La hutte était plongée dans la pénombre. Le feu qui brûlait au centre l’éclairait faiblement et la lampe posée près du métier. Soudain, la porte qui était restée entrouverte fut poussée et la veuve vit une silhouette géante, formidable, pénétrer… Les pieds foulaient le sol de terre battue. La tête touchait le toit de la chaume. Les cheveux se dressaient vers le ciel comme un buisson d’épines. C’était Tsériel.

Elle se dirigea vers le métier et y entra. Elle s’assit près de la veuve et lui dit : “Pousse-toi, je viens t’aider.” Et elle se mit à tisser. Elle tissait, tissait comme un démon, tandis que la veuve tremblait et pensait : “Ma mère ! Ma mère ! Elle va nous avaler mes enfants et moi !” Elles tissèrent, tissèrent toutes deux jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de fil. Mais l’ogresse aperçut les cordelettes. Elle s’en empara et dit : “Nous allons les tisser et poursuivre notre tâche.” Quand il n’y eut plus de cordelette, Tsériel et la veuve sortirent du métier et s’assirent près du feu. La veuve ajouta une bûche et de hautes flammes jaillirent.
Un moment après, la veuve sentit une démangeaison à la tête. Elle saisit par le milieu un brandon et se gratta avec l’extrémité qui ne flambait pas. Tsériel voulut l’imiter. Mais c’est la partie incandescente du brandon qu’elle appliqua sur sa tête.
Ses cheveux prirent feu en un éclair et le buisson épineux qu’ils étaient ne fut plus que flamme. Elle s’élança au-dehors et se mit à courir, poursuivie par tous les chiens du voisinage. Le vent rabattit les flammes vers ses épaules. Le feu gagna ses vêtements et descendit jusqu’à ses pieds. Elle ne fut bientôt qu’une torche en plein vent qui courait, qui courait en clamant par les chemins : “La mare où éteindre ces flammes, ô Aïcha ma fille, la mare où éteindre les flammes ?” Une torche aux prises avec l’immense hurlement des chiens et du vent.
“Une mare se présenta enfin devant elle. Tsériel s’y jeta et s’enlisa dans la vase !

Mon conte est comme un ruisseau
Je l’ai confié à des seigneurs.”

 

En 1968, Marguerite Taos Amrouche a été invitée officiellement chez nous pour faire une conférence sur Jean son frère, à l’université d’Alger. Elle ne put chanter au Festival culturel panafricain en 1969 parce qu’elle avait posé en termes clairs, lors de son dernier séjour, le problème de l’amazighité.
Elle meurt à Paris le 2 avril 1976. Après le décès de Jean et de sa mère, elle resta la dernière héritière.
C’est sous le prénom de Marie-Louise qu’est publié chez Charlot, par la sœur de Jean Amrouche,
Jacinthe noire en l947 (le roman sera réédité sous le prénom de Taos en 1972). Le récit se passe dans une maison d’étudiantes catholiques à Paris, où Maïté, la narratrice, réside et où un jour arrive de Tunis une jeune fille étrange et fascinante, Reine. La différence de Reine est mal acceptée et elle est marginalisée. Reine revendique cette différence : “Nous sommes des exilées, des solitaires. Chacun de nous part à la découverte et il est son propre guide.”
Reine, que l’un de ses amis compare à une jacinthe sombre, est chassée de la pension pour “envoûtement”, détournement d’âme, version magique et pudique du racisme environnant. Taos Amrouche apparaît à travers toute son œuvre romanesque comme un cas, n’en finissant plus de s’introspecter et de se faire souffrir. Cas douloureux, à la limite du maladif, d’un être enfermé sur lui-même, dans ses problèmes, qui se dévoile tout en se dissimulant.
Pour l’héroïne des romans, en grande partie autobiographiques, de Taos Amrouche, la solitude est pathétique, absolue. Dans
Jacinthe noire, l’auteur écrit qu’en dépit de son éducation chrétienne, elle ne différait guère de sa vieille grand-mère restée musulmane et que la messe lui apparaissait comme un mystère incompréhensible.

Dans Rue des Tambourins, elle montre que le christianisme a jeté la famille dans l’aventure et que les convertis ne pouvaient mettre l’essentiel en commun avec les musulmans. Le prosélytisme lui fera toujours horreur. L’héroïne demeure donc seule, sur sa soif, dans l’attente d’une innocence, d’un paradis ou d’un pays secret à découvrir. Quant à L’Amant imaginaire, c’est le roman des Atrides, selon les termes mêmes de l’auteur, tellement on s’y déchire : haine et jalousies, rêves incestueux. Nous ne sortons pas du narcissisme pathologique. “Etre tout pour soi-même et avoir le sentiment de vivre en enfer.” Il s’agit dans ses romans d’une confession intime, où le Moi égotiste se fait souffrir presque par masochisme, du moins c’est l’impression ressentie à chaque instant en lisant ces pages brûlantes de passions : une saison dans la vie d’Amina (nom de l’héroïne) où le drame de la solitude exaspérante et désespérée se répète dans un affrontement de passions. “La fidélité de Taos Amrouche à ceux de sa terre, à leur sagesse et à leur poésie est une fidélité douloureuse, une fidélité d’exil. Quand Taos Amrouche se met à chanter, ce n’est pas une chanteuse qu’on entend… C’est l’âme d’une civilisation qui, large s’épand, se reprend, se retrouve et, généreusement, se donne à tous… Et l’événement le plus attendu c’est la parution enfin de L’Amant imaginaire, roman dont le manuscrit a connu les plus étranges aventures ; L’Amant imaginaire qui a soulevé, avant de naître, tant de haine hypocrite, qu’il a failli ne jamais voir le jour.” (Josiane Durandeau, Le Monde du 25 mai 1975)