Jean El-Mouhoub Amrouche Une personalité, une oeuvre multiple Image de soi et altérité coloniale Le dilemme d'une solidarité controversée Le poète de l'Algérie immémoriale Le passeur kabyle La saga des Amrouche Le voleur de feu Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche Une littérature d'exil et d'angoisse S'émouvoir et se confesser en kabyle L'homme qui pleurait en berbère L'écrivain retrouve sa colline La résurrection de Jean Amrouche Les lumières de l'éternel Jugurtha Un homme à la grande dimension humaine

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29 mars 2003
Une biographie admirablement documentée révèle
les tourments du grand critique algérien.
C'est parce qu'elle n'a pas
été convaincue par la sentence de Dominique Aury : "Son œuvre n'existe pas", que Régine Le Baut a consacré
de nombreuses années à se pencher sur la personnalité de
Jean Amrouche. Sa trajectoire l'apparentait-elle à Roberto Bazlen, l'écrivain
triestin sans publication ? Certainement par sa finesse, par sa culture, par
son rêve infini de perfection qui le fit repousser toujours les échéances
et finalement renoncer à achever un roman, un essai, un recueil même,
si l'on excepte les poèmes de jeunesse (Cendres, Etoile secrète) et la transcription des Chants
berbères de Kabylie.
Jean Amrouche devait attacher
son nom à des entretiens-cultes (avec Claudel, Gide, Ungaretti, Mauriac,
Pierre Emmanuel entre autres). Il donnait le ton d'une certaine radio culturelle
et allait servir de modèle à d'innombrables imitateurs, en dépit
des défauts qu'on lui reprochait et dont il se défendait avec
modestie : prépondérance de sa propre voix, manières parfois
affectées. Mais c'est précisément parce que c'était
un interlocuteur profond (un "tourmenteur", comme devait dire Jouhandeau) que les écrivains se confiaient
à lui en totale liberté.
UNE CONVERSION VOLONTAIRE
Algérien né en haute Kabylie, le 7 février
1906, il acquit de lui-même une culture française exceptionnelle
et fut baptisé par sa mère et son père, comme ses frères
et sœurs (parmi lesquels Marie-Louise, dite Marguerite-Taos, qui devait devenir
chanteuse et publia romans et poèmes). Sa mère, Fadhma-Marguerite
Aït Mansour, devait à son tour raconter dans Histoire
de ma vie
(Maspero, 1972) son destin,
son éducation chez les Sœurs blanches, sa conversion volontaire. Jean
ne devait jamais oublier ce qu'il lui devait et construisit son œuvre poétique
et critique, sans cesser de la nourrir aux sources berbères. Ses parents
s'étant installés assez vite en Tunisie, c'est dans ce pays qu'il
commença sa carrière d'enseignant (après avoir été
formé à l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud), de
journaliste et d'éditeur. Il collabora avec Armand Guibert, le premier
traducteur de Pessoa, et avec Charlot, le grand éditeur d'Alger.
La biographe analyse avec une extrême précision les textes critiques
que Jean Amrouche publia dans le supplément littéraire de La Tunisie
française (entre novembre 1940 et juin 1942), dans les quelques numéros
de la revue L'Arche avec laquelle, en compagnie d'André Gide, Maurice
Blanchot, Jacques Lassaigne et Albert Camus, entre 1944 et 1946, il pensa pouvoir
faire survivre les espoirs de la NRF, mal en point pendant la guerre. Son métier
de critique lui assura une grande notoriété dont il n'était
que modérément satisfait.
"Et El-Moulhoub
chaque jour traque Jean et le tue. Et Jean chaque jour traque El-Moulhoub et
le tue. Si je me nommais seulement El-Moulhoub, ce serait presque simple. J'embrasserais
la cause de tous les fils d'Ahmed et d'Ali, j'épouserais leurs raisons,
et il me serait aisé de les soutenir en un discours cohérent.
Si je me nommais seulement Jean, ce serait presque simple aussi, je développerais
les raisons de tous les Français qui pourchassent les fils d'Ahmed en
un discours aussi cohérent. Mais je suis Jean et El-Moulhoub. Les deux
vivent dans une seule et même personne." Cette
blessure qu'il exprimait dans ses carnets de 1943 sera ravivée pendant
les affrontements sanglants de la guerre d'Algérie qui ranima le combattant
en lui. Durant la guerre d'Algérie, il tentera un dialogue intègre,
honnête, lucide avec Camus, Mauriac, Jules Roy, Sartre, Leiris, Césaire,
mais n'hésita pas à écrire, lui qui défendit si
ardemment la culture française : "En un mot, je ne crois plus à l'Algérie
française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs
de l'histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant
sa pensée, ses songes, aux sources de l'Islam, ou il n'y aura rien."
Au cœur des combats qui ne
s'embarrassaient guère de demi-mesures, il fit entendre une voix raisonnable
et ferme :"Il
ne saurait être question pour moi de renier, et à plus forte raison
de haïr la France, qui est la patrie de mon esprit et d'une part, au moins,
de mon âme. Mais il y a la France tout court, la France d'Europe, et l'autre,
celle dont le colonialisme a fait un simulacre qui est proprement la négation
de la France."
Le Monde, ici même, lui
accorda plusieurs tribunes à partir de mars 1957 et jusqu'à quelques
jours avant sa mort, le 16 avril 1962. Il avait été hospitalisé
(pour un cancer) le jour même des massacres du métro Charonne.