Jean El-Mouhoub Amrouche Une personalité, une oeuvre multiple Image de soi et altérité coloniale Le dilemme d'une solidarité controversée Le poète de l'Algérie immémoriale Le passeur kabyle La saga des Amrouche Le voleur de feu Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche Une littérature d'exil et d'angoisse S'émouvoir et se confesser en kabyle L'homme qui pleurait en berbère L'écrivain retrouve sa colline La résurrection de Jean Amrouche Les lumières de l'éternel Jugurtha Un homme à la grande dimension humaine

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25 octobre 2005
Ce matin, j’ai rendez-vous avec Malek Boudjemâa à la librairie Haroun d’Akbou. Gérant d’une boîte d’informatique, il est par ailleurs très impliqué dans la vie associative de la région. Il m’a promis qu’à défaut de me conduire lui-même à Ighil Ali, il me mettra entre les mains d’un ami. On prend un café, dans le coin. Malek me présente à Bessaïd Khiari, qui se dévoue comme guide. La gestuelle aristocratique, réservé, Bessaïd a plusieurs casquettes. Il est enseignant, correspondant d’El Watan, membre de l’association Taos et Jean Amrouche. Il a écrit, en outre, des articles de qualité sur la “tribu Amrouche”, selon le mot de Mouloud Mammeri. Accoudés au comptoir de ce café d’Akbou, Malek me parle de l’histoire de la kalâa des Aït Abbas, cette citadelle naturelle qui abrite le tombeau d’El Mokrani, et des bistrots clandés épars dans la forêt de chênaies de Boni, au-dessus d’Ighil Ali.
Aussitôt que l’idée de ce périple s’est concrétisée,
j’ai pensé que je devais retourner à Ighil Ali avec Abdelkrim
Djaâd. Non seulement parce qu’il y est né et que sa famille y demeure,
mais aussi à cause de cette passion que je l’ai toujours entendu mettre
à en parler. Nous n’avons malheureusement pas trouvé le temps
commun pour faire ce voyage ensemble. Pour refaire, plutôt, ce voyage.
Nous l’avons fait naguère, dans des circonstances qui, en nous frappant
dans notre proximité amicale, annonçaient la tragédie qui
allait endeuiller le pays. A la sortie d’Akbou, une plaque sur la route d’Alger
nous informe qu’Ighil Ali est à 20 kilomètres. Une autre nous
donne l’altitude : Akbou, 250 m. Arrivés là-haut, à Ighil
Ali, nous aurons grimpé à 650 m. Dans la voiture, nous sommes
dans le vif du sujet. Bessaïd Khiari me raconte la genèse de l’association
qui s’appelait, au départ, Taos Amrouche. On a dû ajouter le prénom
du frère, Jean. Naturel ! Nous sommes sur la rive gauche de la Soummam.
Après Amirouche, ex-Riquet, nous quittons la route nationale et commençons
à escalader les contreforts des Bibans. La luxuriance de la végétation
reste dans la vallée. Après Aflis, changement brutal de décor
: nous zigzaguons à travers des collines sur lesquelles des oliviers
étalent leur ombre noueuse. Dans les vallonnements, encore et toujours
des oliviers. Les trois communes des Aït Abbas, c’est-à-dire Ighil
Ali, Aït Rezine et Boudjellil, totalisent 500 000 oliviers. Le Printemps
noir a touché l’arch des Aït Abbas. Ighil Ali a été
secoué par des émeutes qui, au bout du compte, ont contraint les
gendarmes à s’en aller. Les autres communes des Aït Abbas ont connu
des événements similaires. Les effets de cette séquence
dramatique de l’histoire de la Kabylie sont encore en action. La détermination
avec laquelle les populations, à travers notamment les associations,
se réapproprient le présent et leur passé est une de ces
conséquences. Après un ultime virage, nous entrons dans Ighil
Ali. La première chose que Bessaïd tient à me montrer, c’est
la plaque en marbre sur laquelle est gravée l’inscription suivante :
“Ecole Jean-Amrouche, écrivain et patriote, 1906- 1962”. C’est une plaque
et rien de plus. Mais qu’elle soit sur ce mur, c’est une victoire sur l’amnésie
organisée et l’exclusion. La précision selon laquelle Jean Amrouche
était patriote fait partie de ces choses superflues qu’il faut néanmoins
rappeler. Il faut escalader quelques marches d’un escalier extérieur
pour accéder au local de l’association Taos et Jean Amrouche. Derrière
un ordinateur, Ikhlef, son président, s’enquiert de ce que je voudrais
voir. Des livres, par centaines, font plier des étagères en bois.
Une étiquette rouge portant un numéro de classement est collée
sur la côte de chaque livre. Deux jeunes filles entrent. Elles se renseignent
pour une adhésion. Puis c’est au tour d’un homme d’entrer. A 74 ans,
Dda Cherif est le doyen des Amrouche. Une barbe poivre et sel orne son menton.
Il est vêtu d’une chemise grise sous un bleu-Shangaï délavé.
Une chéchia blanche brodée est posée sur la tête.
Il a l’allure du paysan que l’oisiveté désarme. Retraité
des PTT, Dda Cherif est encore hyperactif. Il vaque chaque jour aux menues tâches
grâce auxquelles, depuis des millénaires, les montagnards survivent
dans la pire des adversités. Il se souvient de cette nuit neigeuse de
janvier 1959. On est venu le chercher parce que l’oncle Belkacem, le père
de Jean, était mourant. Depuis 1956, Jean ne vient plus rendre visite
à ses parents, Belkacem et Fadhma, rentrés en 1953 à Ighil
Ali après que le père eut obtenu sa retraite des chemins de fer
tunisiens. Jusqu’à un certain moment, il venait chaque été
en vacances. Il adorait, se souvient Dda Cherif, marcher dans la montagne, du
côté de Tala El Hadj, une terre qui appartenait à son grand-père,
Ahmed. Ses positions en faveur de l’indépendance de l’Algérie
sont de plus en plus nettes. Le 27 janvier 1956, il déclare sans ambages
à la salle Wagram à Paris : “C’est contre la France des colonialistes,
contre l’anti-France, que les maquisards d’Algérie, mes frères
selon la nature, ont dû prendre les armes.” Depuis lors, sa position se
radicalise et rend périlleuses ses visites familiales à Ighil
Ali. L’année d’avant, Belkacem préférait, en raison de
la façon dont était reçues ses opinions, quitter Ighil
Ali où il était systématiquement raflé par l’armée
française, pour se rendre en France. C’est Jean qui le rassure. Il lui
dit : “Ne crains rien !.” Il le ramène à la maison. Dda Cherif
veille, avec des amis et des membres de la famille, Belkacem Amrouche. Le lendemain,
il construit, avec l’aide de Debouh Iber, la tombe de ce patriarche qui, après
avoir passé sa vie à ne finir un exil que pour en commencer un
autre, est enterré dans la terre de ses ancêtres. Depuis Jugurtha,
exhumé par Jean comme le “veilleur intérieur” de l’éternité,
ces derniers campent l’âme berbère dans la résistance. Les
Amrouche, Jean et Taos en particulier, ont imposé la culture berbère
comme composante de l’universalité. C’est pourquoi la réappropriation
par les jeunes, à l’encontre des étroitesses des pouvoirs engoncés
dans l’inculture et la négation, de leur travail et de leurs blessures
est un acte de perpétuation de cette résistance. Du ton discret
des humbles, Dda Cherif n’hésite pas une seconde quand je lui demande
ce que lui inspire l’œuvre titanesque accomplie par Jean el Mouhouv et Taos,
grâce à Fadhma, la mère, consistant à porter à
hauteur du siècle la culture et l’identité berbères de
tout temps minorées. Il répond : “De la fierté.” Bessaïd
Khiari m’entraîne à présent dans le vieux village d’Ighil
Ali. Nous traversons la place du marché. A droite, l’entrée de
la mosquée blanche est une enfilade d’arcades ogivales bleu clair. On
croirait l’ombre du ciel reproduite dans sa teinte d’origine. Des camionnettes
proposent des légumes de saison. En face, une maison patinée avance
d’un pas un balcon sur la place. Le parapet est en fer. Au premier, la porte
et les fenêtres, peintes du même gris, sont fermées. En bas,
une porte bleue est également fermée. Une autre ouvre sur une
minuscule gargote d’où sort un fumet de friture. On entrevoit les collines
pelées derrière lesquelles court la forêt de Boni. C’est
du haut de ce balcon que Ferhat Abbas, leader de l’UDMA, harangua ses sympathisants
en 1936. Pour entrer dans le village, il faut grimper un raidillon. Nous sommes
devant une superbe porte en bois rustique sur laquelle sont sculptées
les figures géométriques de l’artisanat berbère. Une œuvre
d’art ! “C’est un jeune ébéniste qui l’a réalisée.”
On ne fait plus guère de ces portes, autrefois spécialité
des Aït Abla. Le village des Ablaoui est une bague dans un doigt de la
montagne. “Un site magnifique”, dit Bessaïd. “Mais le village est vide
en raison d’un conflit entre tribus qui a eu lieu il y a deux siècles”,
dit encore Bessaïd. A l’aide d’une grosse clé, il ouvre la porte.
Nous entrons dans une vaste salle peinte en blanc. “C’est le nouveau local de
notre association. Nous l’avons construit nous-mêmes sur un terrain de
la commune. Il n’y pas un centime de l’Etat là-dedans. Nous avons appris
à nous prendre en charge”, dit-il avec une fierté compréhensible.
Nous enfilons une rue étroite, bordée de part et d’autre de maisons
aux murs en pierre de taille couleur terre. Parfois, les façades sont
cimentées et laissées en l’état. Pendant que nous parcourons
cette venelle qui va bientôt connaître une inflexion courbe, Bessaïd
répond enfin à la question que je lui avais posée sans
doute prématurément. “Azrib n’at djaad (le quartier de la famille
Djaâd”), me dit-il en désignant une limite imaginaire. A l’approche
d’un porche, nous entrons dans “azrib Iamrache” (le quartier de la famille Amrouche).
Sous le porche, des banquettes ont été maçonnées
le long des murs. C’est tajmaït la plus ancienne d’Ighil Ali. “Elle date
d’au moins quatre siècles”, me précise Bessaïd. On la traverse
en emportant des bribes de discussions d’un groupe de jeunes. On tourne à
gauche à l’intersection de deux venelles et on tombe sur une maison en
ruine. La porte est fermée. On peut y entrer par le trou fait par l’effondrement
des pierres, mais on préfère récupérer la clé.
Quelqu’un a essayé de colmater la brèche dans le mur en posant
un sommier, des chambranles de portes et fenêtres, des solives. Un parent
Amrouche vient nous ouvrir. Sur la porte, les entailles géométriques
des Aït Abla sont élimées par le temps sans gommer ce que
l’ouvrage a pu avoir de fastueux. Même en ruine, la maison de Belkacem
Amrouche, le père de Jean et de Taos, garde quelque chose de sa somptuosité
première. Un chien à la robe noire tachetée de blanc est
attaché à un mur. A l’intérieur, le temps a fait le travail
d’un ouragan. Comme ceux qui donnent sur la rue, les murs qui ouvrent sur la
cour intérieure sont éventrés. L’escalier qui, dans un
coin de la cour, menait à la chambre haute, finit dans le vide. C’est
sans doute à partir de cette pièce qui n’existe plus que le 21
juillet 1950, Fadhma, la mère, écrivait ceci à Jean, qui
se trouvait à Paris : “(…) J’écris à côté
de la fenêtre, j’ai dû tirer un peu les volets car la lumière
est aveuglante. Le grand figuier est chargé de fruits, mais ils sont
loin d’être murs. J’habite l’étage seulement. Je ne rentre presque
jamais dans les pièces du bas, trop d’ombres les occupent, elles sont
restées dans l’état où les a laissées ta grand-mère
; sur les murs on voit encore les traces de ses mains.” Entassés dans
un capharnaüm, un buffet en bois peint, un coffre de voyage, un arrosoir
de jardin en fer blanc emplissent le creux de ce qui devait servir de salle
commune. Dans la cour, recouvrant un lavabo ébréché surnageant
sur les gravats, des brouettes rouillées indiquent que, à un moment,
quelqu’un a tenté de mettre de l’ordre dans cette désolation.
Par le trou du plafond, le soleil illumine la pièce sombre du bas. Et
comme un flash, ce rayon évoque “le rayon primoradial/ comme la clé
des songes”, chanté par Jean Amrouche comme une tension pour dissoudre
la “salve nocturne de l’âme”. Partout dans la maison et dans la cour,
les belles pierres ocre dont son faits les murs gisent comme des ruines qui
rendraient illusoire de voir un jour cesser l’exil qui semble le destin de la
“tribu Amrouche”. Mais dans ce décor de finitude, l’espoir flotte comme
un présage de résurrection. Au bout d’un moment, sans que l’on
sache d’où il est sorti, on voit sourire un enfant vêtu d’une gandoura
blanche immaculée. Au milieu des gravats, deux figuiers étendent
leurs branches chargés de vie dans la décrépitude de l’abandon.
C’est sans doute à propos de l’un de ces arbres que Belkacem, dans une
lettre écrite le 28 août 1958, disait à son fils : “Nous
mangeons depuis une douzaine de jours les figues que nous cueillons tous les
matins du figuier de la cour de la maison. Elles sont succulentes et nous en
profitons.” L’instinct du migrateur a fait pressentir à Jean Amrouche,
enlevé par l’exil à l’âge de 4 ans d’Ighil Ali, le nid de
la tribu où sa famille est enracinée depuis plusieurs siècles,
que la dédicace qu’il a inscrite en haut de son poème La Mort
(Cendres) résumera un jour la réalité de cette “maison
désertée, aux tombes ancestrales qui n’habiteront pas (son corps)”.
9. Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche, in KABYLIE STORY II, Arezki Metref, Casbah éditions - Le Soir d’Algérie, 111 pages (2005)