Jean El-Mouhoub Amrouche Une personalité, une oeuvre multiple Image de soi et altérité coloniale Le dilemme d'une solidarité controversée Le poète de l'Algérie immémoriale Le passeur kabyle La saga des Amrouche Le voleur de feu Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche Une littérature d'exil et d'angoisse S'émouvoir et se confesser en kabyle L'homme qui pleurait en berbère L'écrivain retrouve sa colline La résurrection de Jean Amrouche Les lumières de l'éternel Jugurtha Un homme à la grande dimension humaine

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04 avril 2002
Figures emblématiques et très controversées
de la littérature algérienne, Taos et Jean très complices
et pourtant si différents l’un de l’autre, ne s’étaient pas parlé
durant dix ans. Toutefois, les frères ennemis étaient restés
intimement liés, et le sort a fait qu’ils partent un mois d’avril chargé
d’effluves printaniers, laissant derrière eux une œuvre significative,
mais pas très connue dans leur pays d’origine.
Mouloud Mammeri disait que “le sort des Amrouche a été une fuite
harcelée, hallucinante, de logis en logis, de havre jamais de grâce
en asile toujours précaire. Ils sont toujours chez les autres étrangers,
où qu'ils soient”.
C’est dans cet état d’esprit, oppressé par l’éternelle
quête d’identité, que s’est formée ou forgée la plume
de deux grandes figures, controversées certes, mais emblématiques
de la littérature algérienne, les Amrouche, Jean identifié
à l’éternel Jugurtha, Taos, la petite reine Karomama, mais aussi
leur mère Fadhma Aït Mansour.
Car en définitive, c’est grâce au courage et à l’obstination
de leur mère que les Amrouche ont traversé les ans et les âges,
certes pas tout à fait indemnes, car amputés d’une grande partie
de leur sensibilité originelle, mais surtout investis d’une grande force
créatrice. La mère, Fadhma, n’a pas cessé d’insuffler dans
l’esprit de ses enfants, le courage et la persévérance. Un travail
sur le caractère qui a donné plus qu’elle n’espérait, car
il a engendré des êtres d’une grande créativité.
Une femme exemplaire qui nous a laissé l’un des très beau témoignage
de son temps, une autobiographie éditée chez Maspéro, L’histoire
de ma vie.
À la fin du siècle dernier, une jeune femme kabyle, la mère
de Fadhma, n’avait eu pour seule solution, afin d’échapper à l’oppression
de son village, que de mettre son enfant, illégitime, à la première
école laïque de filles d'Algérie, ouverte à Fort-National.
Ainsi, grandit la mère de Taos, chrétienne, qui va épouser
un kabyle chrétien. Dans les années trente, fuyant la misère
en Kabylie, elle émigre en Tunisie pour élever ses enfants, puis
un autre exil, cette fois-ci, en France. Un récit poignant qui décrit
largement l’enfance et l’adolescence de Jean, Taos et leurs autres frères
et sœurs.
Mais, c’est Jean et Taos qui vont incarner les déchirements et les contradictions
d’êtres viscéralement attachés à la culture kabyle
tout en tentant, et coûte que coûte, de s’exprimer au sein de la
culture française, devenue une part non moins viscérale d'eux-mêmes.
Ainsi, l’œuvre des Amrouche prendra tout son sens dans la seule expérience
vécue, aussi dramatique soit-elle, celle de l’exil, un exil qui s’impose
comme la pierre angulaire sur laquelle vont se transcrire tous les signes et
les pamphlets d’une écriture rebelle.
Et pour le lecteur qui cherchera à comprendre Jean ou Taos Amrouche,
il rencontrera, au détour d’une écriture mystique, un homme et
une femme accablés par l’exil au point où tout devient étranger,
ce qui vient de l’extérieur et ce qui vient de l’intérieur, même
leur propre parole leur est étrangère comme l’écrivit Jean
:
“Je n’ai rien dit qui fut à moi,
Je n’ai rien dit qui fut de moi,
Ah ! Dites-moi l’origine
Des paroles qui chantent en moi.”
Jean El-Mouhouv, Marguerite Taos, deux prénoms pour chacun, l’un chrétien,
l’autre kabyle, symbole effarant d’un déchirement, d’un écartèlement,
source inépuisable d’un malaise qui n’a pas cessé de tarauder
les Amrouche. Comme si ces multiples “moi”, cette vie à deux temps se
rompait en deux obliques parallèles engendrant sur leur trace tout un
conflit existentiel sans l’espoir d’une fusion, d’une rencontre au bout. En
somme, deux personnalités différentes qui se disputaient un corps.
“Je suis un homme et je suis Dieu. Je ne suis ni homme, ni Dieu, car l’homme
pleure d’être Dieu et le Dieu souffre d’être un homme parmi les
hommes.” Mais, en dépit de toute cette souffrance et de cette double,
voire triple culture : kabyle, tunisienne, française et des préceptes
d’une ou de deux religions, chrétienne, musulmane et même d’athéisme,
les Amrouche se voient par la grâce des mots et de la création
littéraire sauvés d’une errance.
“Nous voulons la patrie de nos pères
La langue de nos pères
la mélodie de nos songes et de nos chants
sur nos berceaux et sur nos tombes
Nous ne voulons plus errer en exil
dans le présent sans mémoire et sans avenir”, écrivit Jean
dans Le Combat algérien. Ces vers résument à eux-seuls
toute la problématique d’une famille algérienne en quête
d’elle-même. Une famille déracinée, incomprise, rejetée
par les uns et dénaturée par les autres et qui a vécu une
double tragédie, non seulement celle d’exilée, mais aussi de colonisée.
Car, dès leur enfance, les Amrouche ont rompu avec les traditions ancestrales,
ils ont perdu “la mémoire des mythes”, comme l’écrivait Jean Déjeux
dans Jean Amrouche, le poète.
Ce dernier, avec sa sensibilité de poète, va chercher sa vie durant
cette lumière et cette foi comme le seul moyen de faire cesser l’exil
et atténuer le déracinement.
“Entre en toi-même
Il te faut découvrir ta lumière, l’Orient secret de ton sang.”
Taos aussi a cherché puis créé les symboles et les rythmes
de sa régénération, de sa renaissance et de son retour
vers une terre ancestrale, celle de ses aïeux et d’affirmer confiante dans
son roman L’Amant imaginaire :
“Le plus beau est que je finirai par être heureuse et triompher de tant
de misère et de larmes”. Puis plus loin, comme un sursaut de conscience,
une nostalgie peut-être d’un temps qui s’en est allé emportant
joies et peines, elle écrit :
“Pour la première fois, moi aussi, l’idée du cercueil, de la boite
m’a fait frémir. Ni boite, ni vêtement, mais le contact direct
avec la terre. Héritage de l’islam”. La quête des Amrouche, celle
de Dieu, celle d’une terre confisquée, celle d’une identité complexe
avec ses différents états, kabyle, algérien, chrétien,
français. Cette quête de l’absolu a engendré des conflits
intérieurs et a insufflé, aussi aux Amrouche, une œuvre poétique
et littéraire de grande force, l’une puisant dans le mysticisme, celle
de Jean et pour Taos, plus intimiste. les Amrouche demeurent un symbole de solidarité,
de résistance et de travail. “Elle est l’air que je respire et sans lequel
je mourrais étouffé”, disait Jean à sa mère Fadhma,
à propos de cette famille, celle des Amrouche qui mérite, à
elle seule, toute une série d’écrits.
L’éternel Jugurtha et reine Karomama
Tout semble séparer les frère et sœur Jean et Taos Amrouche. Si
l’un est identifié au roi numide Jugurtha, Taos est assimilée
par sa fille à Sophonisbe. “Celle qui résiste, qui exprime jusqu’au
bout l’obstination et qui ne veut pas faire de concession. Jean était
né en 1906 et Taos en 1913. C’était son grand frère, et
pendant longtemps, ils se sont suivis de près. Mais, malgré ces
bases assez semblables, malgré le fait qu'ils aient travaillé
ensemble et fussent imprégnés tous deux des chants berbères
de Kabylie et de l’héritage maternel, c'étaient deux êtres
assez fondamentalement différents”. Ce constat laisse un peu perplexe,
car nous savons, mais sans doute pas aussi bien que la fille de Taos qui écrivait
ces mots, que Jean et sa sœur se ressemblaient par leur obstination d’exister,
d’écrire et de faire perpétuer les traditions de leur pays. Élevés
tous les deux dans une double culture, ils étaient imprégnés
tous deux aussi des chants berbères de Kabylie et de l’héritage
maternel. Jean s’adonna plutôt à la poésie dans deux essentiels
recueils Cendres et Étoiles secrètes, parus en 1934 et 1937. Mais
il fut aussi l’auteur de plusieurs essais et de textes littéraires. Taos
publia pour sa part quatre romans, donc un genre différent, Jacinthe
noire, en 1947, Rue des Tambourins, Solitude ma mère et L’Amant imaginaire,
mais aussi un recueil de conte Grains magiques, édité chez Maspéro.
Elle préserva aussi de l’oubli quelques chants kabyles admirablement
interprétés. Or, dans la mort, ces deux figures contrastantes,
qui sont restées fâchées dix ans et ont fini par se réconcilier
en 1958, sont parties un jour de printemps, choisissant le même mois,
celui d’un avril chargé d’effluves printaniers pour s’éteindre.
Jean est mort en 1962, un 16 avril et Taos, le 2 avril 1976.