Jean El-Mouhoub Amrouche Une personalité, une oeuvre multiple Image de soi et altérité coloniale Le dilemme d'une solidarité controversée Le poète de l'Algérie immémoriale Le passeur kabyle La saga des Amrouche Le voleur de feu Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche Une littérature d'exil et d'angoisse S'émouvoir et se confesser en kabyle L'homme qui pleurait en berbère L'écrivain retrouve sa colline La résurrection de Jean Amrouche Les lumières de l'éternel Jugurtha Un homme à la grande dimension humaine

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16 avril 2003
"N'est-ce pas El Mouhoub que certains silences
sont plus près de ton cœur que l'éloquence à fleur de cortex ?
Et puis quoi ? dire de toi des choses pour célébrer un anniversaire
c'est comme un blasphème. Non, c'est pire. C'est des mots que l'on prononce
l'oraison funèbre, mais Jugurtha, n'est-ce pas, ne meurt pas, il disparaît
seulement derrière l'horizon puis, le moment d'après, fondre sur
l'ennemi assez vain pour le croire évanoui. Mais, nous dont tu sais fraternelle
l'attente, nous savons qu'un jour, demain peut-être, l'horizon te redonnera
ce nom, frappé de jeunesse à jamais. "C'est là un
extrait d'une lettre adressée par M. Mammeri à Taos Amrouche
le 5 octobre 1971 à propos de Jean El Mouhoub Amrouche, frère
de Taos.
La saga féconde et inégalée des Amrouche trouve chez El Mouhoub le summum de l'universalité, c'est la culture franco-kabyle portée au pinacle de la réflexion intellectuelle de l'époque, car qui a eu l'heure et le privilège d'avoir des entretiens avec les sommités littéraires du 20e siècle à l'image de Paul Claudel, André Gide et François Mauriac ? Ces entretiens enregistrés sur disques après leur passage à la radio (ORTF) sont considérés comme des références de débats philosophiques et de critique littéraire.
Né en 1906 à Ighil Ali (wilaya de Béjaïa), Jean El Mouhoub Amrouche part en Tunisie en famille pour suivre le père qui y travaille aux chemins de fer. Il fait ses études au collège Alaoui de Tunis. La vie familiale pendant la période tunisienne est retracée avec force détail par sa sœur Taos dans "la rue des Tambourins" (ed. La table ronde, 1960).
Il rejoint par la suite l'école normale de Saint-Cloud où il étudie jusqu'en 1929. En 1930, il enseigne au lycée de Sousse (Tunisie) où il a eu l'écrivain Albert Memmi comme élève. Celui-ci fait allusion à Jean Amrouche dans son roman "La statue de sel" (ed. Carrée, 1963) sous le nom de Marrou. Jean Amrouche donnait des conférences au cercle de l'Essor à Tunis. Il se lie d'amibié avec Armand Guibert avec qui il fait plusieurs voyages en Europe. En 1943, il entre au ministère de l'Information à Alger, puis à l'ORTF (Office de la radio et de la télévision française). En 1944, il fonde aux Lassaigne la revue "L'arche" sous le patronage d'André Gide. Après 1945, il se retrouve directeur littéraire aux éditions "Charlot" à Paris. En 1958, il devient rédacteur en chef du journal parlé à l'ORTF et réalise des entretiens historiques avec Claudel, Mauriac, Gide, Ungaretti. Il animait sur les mêmes ondes, une émission intitulée "Des idées et des hommes". En 1959, il donna sa démission à cause des pressions qui s'exercèrent sur lui pour ses positions politiques. Ses positions politiques étaient la défense de la course algérienne pendant la guerre de libération. Il sera réintégré dans son poste en 1960 et servira de médiateur entre de Gaulle et Ferhat Abbas. Il est mort le 16 avril 1962, un mois après Mouloud Feraoun, d'une leucémie. Il est inhumé à Sargé-sur-Braye, dans le département de Loir-et-Cher.
Poète, analyste et essayiste, Jean El Mouhoub Amrouche était considéré comme le chef de file de sa génération. Les éditeurs de l'"Authologie maghrébine" (Hachette, 1965) écrivent à propos de J. Amrouche : "Homme de culture et de synthèse, son œuvre qui plonge très effectivement dans la tradition de son peuple, est imprégnée d'un universalisme spirituel et sensible, reflet de ses maîtres : Kafka, la tour du pin, Nerval. Si, comme il l'a écrit, le poète est celui qui a le don d'Asefrou, il reste un de ces grands inspirés qui ont su rendre clair, intelleigible, ce qui ne l'est pas".
Il faut aussi avoir présent à l'esprit que parmi ceux qui l'ont fortement inspiré, il y a sa mère Fadhma n'Ath Mansour qui lui a légué les poèmes qui deviendront "Chants berbères de Kabylie" (ed. Charlot 1946). Il dit quelque part que tant qu'un homme n'a pas perdu sa mère, il est toujours poète quelque part, cette mère gardienne des traditions, du patrimoine oral et qui ne s'est jamais "sentie bien chez-elle ni avec les Arabes ni avec les Français malgré 40 ans d'exil" comme elle l'écrit dans "Histoire de ma vie" (Maspéro, 1968). C'est El Mouhoub qui l'a poussée, par son insistance à mettre noir sur blanc ses souvenirs d'une vie difficile, déchirée, une vie d'apatride.
L'un des écrits les plus percutants de Jean Amrouche est l'étude-essai intitulée "L'éternel Jugurtha-propositions sur le génie africain" (in revue l'Arche, février 1946) rééditée par les éditions "Présence africaine". Dans ce livre, l'auteur parlait du maghrébin des années 40 en le nomment Jugurtha : ce sont les qualités éternelles du maghrébin-méditerranéen, faisant partie du pays de l'insoumission (blad siba, selon la théorie d'Ibn Khaldoune) qui, lorsqu'il aime quelqu'un ou quelque chose, il l'étreint à mort, et lorsqu'il le déteste, il le voue aux gémonies. Jean Amrouche annonce le Jugurtha qui va ébranler l'ordre colonial huit ans plus tard.
Pour lui, c'est l'éternelle révolte et l'éternelle rébellion de Jugurtha, du maghrébin qui est à l'œuvre, une année après, en 1947, Jean Amrouche réédite "Chants berbères de Kabylie" déjà publié en 1939. Ce sont des poèmes qu'il a traduits du kabyle et qu'il a recueillis auprès de sa mère Fadhma. Il n'y avait que la version française. Dans une réédition récente (L'Harmattan, 1988), Tassadit a "habillé" le texte de la version kabyle d'origine. Dans un "Chant d'exil" faisant partie de l'ouvrage, J. Amrouche écrit :
Eboulez-vous,
montagnes
Qui des miens m'avez séparé
Laissez à mes yeux la voie libre,
Je m'acharne en vain à l'ouvrage,
Mon
cœur là-bas est prisonnier.
Paix et
salut, ô mon pays !
Mes yeux ont parcouru
des mondes
Ma vue est un orage de printemps
Dans le tumulte des neiges fondantes
Mère,
ô mère bien-aimée,
Ah !
l'exil est un long calvaire !
Le spécialiste de littérature maghrébine, Jean Déjeux, écrit à propos de J. Amrouche : "Amour du beau langage, magie du verbe et goût de paraître, brillant essayiste, militant fougueux et ardent de la cause algérienne, conférencier éloquent et charmeur, mais aussi humeur parfois ombrageuse, ton désinvolte ou trop cérémonieux, tel fut cet auteur qui avait acquis du prestige. Il exprima son déracinement et sa quête du paradis perdu et des ancêtres dans les deux recueils de poèmes, puis son réenracinement dans les "Chants berbères de Kabylie". Il était, selon Henri Kréa, "la réincarnation intellectuelle de Jugurtha". Selon Aimé Césaire, il y a deux vertus chez J. Amrouche : vers l'amont, la fidélité, vers l'aval, l'espérance.