Jean El-Mouhoub Amrouche Une personalité, une oeuvre multiple Image de soi et altérité coloniale Le dilemme d'une solidarité controversée Le poète de l'Algérie immémoriale Le passeur kabyle La saga des Amrouche Le voleur de feu Ighil Ali, comme un poème de Jean Amrouche Une littérature d'exil et d'angoisse S'émouvoir et se confesser en kabyle L'homme qui pleurait en berbère L'écrivain retrouve sa colline La résurrection de Jean Amrouche Les lumières de l'éternel Jugurtha Un homme à la grande dimension humaine

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19 mai 2005
Une grande partie de la littérature francophone produite par des écrivains kabyles est inspirée du patrimoine oral. C’est un phénomène commun à plusieurs auteurs algériens et africains
Qu’auraient été le roman et la poésie
de Mohamed Dib si on lui enlevait l’âme et le charme tlemcéniens
? Que serait devenue l’œuvre de Malek Haddad sans les fragrances et les couleurs
de Constantine ?
Quelle que soit la manière — consciente ou inconsciente — dont est utilisé
le substrat culturel originel, il donne à l’esthétique générale
du texte son identité, son souffle est son halo ; en définitive,
il lui confère sa dimension civilisationnelle qui l’inscrit dans la culture
universelle.
Le phénomène prend une valeur encore plus prononcée quand
les auteurs en question se penchent sur la matière brute de leur culture
d’origine pour en réhabiliter les éléments les plus essentiels
par les moyens technologiques modernes liés à l’écriture.
Si Saïd Boulifa, Bensedira, Taous Amrouche, Mammeri, Feraoun, Malek Ouary,
… ont essayé de faire revivre ce patrimoine en faisant la recension permise
par les conditions de leurs époques respectives et en procédant
à la traduction française de ces produits. Le résultat
obtenu finit toujours de faire des émules tant sont nombreux et diversifiés
les pièces poétiques, les contes, les apologues et les aphorismes
jaillis des tréfonds de l’histoire culturelle kabyle.
Nous nous souviendrons toujours de cette image de Malek Ouary qui compare un
chercheur qui récolte et traduit les textes kabyles anciens à
un oiseleur qui met en cage le produit de ses conquêtes, les oisillons
vivants ; c’est triste, déplore-t-il, mais il vaut mieux un oisillon
encagé mais vivant qu’un oisillon libre et perdu. Dans la même
crainte d’une possible altération du texte originel, Mouloud Mammeri
parle de la traduction «la moins infidèle possible», sachant,
depuis l’Antiquité, que traduire, c’est quelque part trahir.
Parmi les écrivains et hommes de lettres qui se sont penchés sur
la littérature kabyle orale, Jean El Mouhoub Amrouche est sans doute
l’un des mieux inspirés au vu d’une sensibilité poétique
exacerbée par les déchirements identitaires et les fidélités
difficilement conciliables. Kabyles, Français, Maghrébin, il a,
sa vie durant, essayé de concilier ces diverses «vocations».
Il a pu théoriser cette position dans son Eternel Jugurtha, un essai
paru en 1946 dans la revue L’Arche.Jean Amrouche se révélera un
poète d’une grande sensibilité chez qui se joint le souci de la
perfection formelle. Ses deux premières recueils de poèmes, Cendres
(Tunis-1/934) et Etoile secrète (Tunis-1937) ont été accueillis
par la critique de l’époque comme un événement littéraire
majeur en langue française. Il décrit, dans Etoile secrète
le poète comme quelqu’un qui a «ancré ses mains aux continents
immobiles. /Il est une île dans la mer d’ombre/la tête au sein des
étoiles/les pieds emmêlés aux racines de la terre. Dans
l’univers où il est dieux/où il est celui qui voit Dieu. /Il a
des bras immenses/scellés étrangement à ses épaules
étroites (…) On le voit comme une île, immobile/Quand les marées
d’hommes obscurs/déferlent contre les flancs».
Comme dira Aimé Césaire, la religion de Jean Amrouche est la poésie.
«Il fut en quête d’un langage inaccessible, primordial, celui qu’un
mystique comme Ibn Arabi a approché. Pour cela, Jean Amrouche traverse
par moment le verbe biblique pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne
acquise depuis des siècles à l’Islam (Tahar Benjelloun)».
«Petit Kabyle chrétien, j’étais (…) renégat pour
les musulmans, carne vendetta (viande vendue) pour les Italiens, bicot au regard
des Français», écrit-il dans L’Eternel Jugurtha.
Langue de la terre et de la mère
Ecrivain francophone accompli, Jean Amrouche parle de
«monstres culturels» pour définir sa condition double d’héritier
de la culture kabyle et d’intellectuel français, de religion chrétienne
et de famille élargie musulmane, comme le rappelle Daniela Merolla de
l’université de Leyde/Inalco-CRB dans Hommes et femmes de Kabylie (Edisud-2001). Mais, comme il l’avouera plus tard, il ne sait
pleurer qu’en berbère. C’est la langue des intimes profondeurs et de
l’insondable moi. C’est pourquoi il a eu une oreille attentive aux légendes,
poésies et récits que lui a transmis, de façon naturelle
et spontanée, sa mère, Fadhma Ath Mansour Amrouche. Sur ce plan,
Jean El Mouhouv constituera le complément incontournable de sa sœur,
Taous. Son Chants berbères de Kabylie parut, pour la première
fois à Tunis en 1939, aux éditions Monomotapa. Ce sont des poèmes
traduits du kabyle dont la première motivation, soutient Merolla, “relève
du poétique et du spirituel : Amrouche écrit que la beauté
et la pureté des chants kabyles, en tant que création orale des
hommes et des femmes qui ont chanté à l’unisson du monde, on peut
toucher à l’unité de la création et de l’être, dont
on a été séparé par la «civilisation»”
Exil, douleur, sentiment de déréliction humaine ; ce sont là
des états et des sensations qui mettent les hommes en “communauté”,
dans un destin partagé dans l’universelle angoisse : “La grande douleur
de l’homme est d’être - et d’être séparé... La mère
qui nous a nourris de sa chair, la terre maternelle qui nous recevra sont les
corps qui nous rattachent au non-être, ou si l’on veut, à l’origine
ineffable, au Tout dont nous nous sentons cruellement séparés.
Ainsi, l’exil et l’absence ne sont que les manifestations dans le temps d’un
exil qui les transcende, d’un exil métaphysique. Par-delà, le
pays natal, par-delà la mère terrestre, il faut percevoir l’ombre
faiblement rayonnante du Paradis perdu, et l’Unité originelle”, écrit
l’auteur des Chants.
Ces chants recueillis de sa mère matérialisent quelque part ce
lieu filial, affectueux avec la mère considérée comme un
des maillons de la longue chaîne des aèdes de Kabylie. “Je ne saurai
pas dire le pouvoir d’ébranlement de sa voix, sa vertu d’incantation”,
dit-il à propos de Fadhma Ath Mansour. Il ajoute : “Mais, avant que j’eusse
distingué dans ces chants la voix d’un peuple d’ombres et de vivants,
la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le mode d’expression
singulier, la langue personnelle de ma mère”.
Poésie souvent anonyme, dite dans des circonstances particulières
de la vie dure et austère des habitants de Kabylie, ces chants ont pu
trouver le creuset fertile dans la sensibilité et la plume de Jean El
Mouhoub qui en a fait un bréviaire précieux en traduction française.
“(Ma mère) chante à peine pour elle-même ; elle chante surtout
pour endormir et raviver perpétuellement une douleur d’autant plus douce
qu’elle est sans remède, intimement unie au rythme des gorgées
de mort qu’elle aspire. C’est la voix de ma mère, me direz-vous et il
est naturel que j’en sois obsédé et qu’elle éveille en
moi les échos assoupis de mon enfance ou les interminables semaines durant
lesquelles nous nous heurtions quotidiennement à l’absence, à
l’exil, ou à la mort”, avoue Jean El Mouhoub.
Paroles immaculées des bardes
Tous les thèmes relatifs à la vie des montagnards y passe : complaintes d’exil, chants des berceuses, douleur de la séparation, poids du labeur, instants de méditation...
“Eboulez-vous montagnes
Qui des miens
m’avez séparé,
Laissez à mes yeux la voie libre,
Vers le pays de mon père bien-aimé.
Je m’acharne en vain
à l’ouvrage;
Mon cœur là-bas est prisonnier.
Paix
et salut, ô mon pays !
Mes yeux ont parcouru des mondes.
Ma
vue est orage de printemps
Dans le tumulte des neiges fondantes.
Mère, ô mère bien-aimée,
Ah ! l’exil est
un long calvaire !”
Pour un lecteur kabyle, des Chants berbères de
Kabylie, dans sa première édition telle que publiée du
vivant de l’auteur, le premier sentiment est certainement celui d’un autre exil,
l’exil dans la langue de traduction, ce qui signifie nonobstant le génie
du traducteur — une forme de légitime frustration de ne pas pouvoir connaître
la version originale en kabyle des poèmes traduits.
Cette “lacune”, si on peut se permettre ce mot, est comblée depuis 1988
par le travail de recherche accompli par Tassadit Yacine qui a pu réaliser
une édition bilingue du recueil aux éditions l’Harmattan. En reconstituant
le texte kabyle, Tassadit Yacine offre une occasion précieuse aux jeunes
générations pour se pénétrer de la quintessence
de la culture kabyle. En cela, elle poursuit un travail déjà bien
lancé par feu Mouloud Mammeri, lui qui nous a fait rencontrer “en direct”
la parole lyrique de Si Mohand U M’Hand et le verbe sapiential de cheikh Mohand
Oulhocine.
Ressusciter Jean Amrouche en kabyle, c’est aller dans le sens de l’histoire
et des nouveaux acquis de la culture berbère en Algérie. Si le
travail de traduction des œuvres du patrimoine oral est toujours une avancée
pour faire connaître notre culture auprès des autres peuples, la
transcription de ces mêmes œuvres sur des supports modernes est un impératif
que commande la sauvegarde des produits du patrimoine immatériel, patrimoine
souvent anonyme même si, de temps à autre, on peut “coller” un
nom ou un visage à une composition célèbre.
Replonger dans les formes et les mots originels des Chants berbères de
Kabylie est, à coup sûr, un exercice fabuleux qui consiste à
faire le chemin inverse de l’auteur. Le nouveau lecteur et l’ancien traducteur
se croisent sur les chemins qui mènent à l’universalité
de la condition humaine, des sensations profondes et, en apothéose, de
la poésie.
Tassadit Yacine conclut son introduction : “Publier donc la version originale
de ces textes, c’est à coups sûrs réaliser le vœu profond
du poète, de celle qui les lui a dictés et, par-delà eux,
celui des hommes et des femmes pour qui ces musiques et ces rythmes sonnent
comme l’écho des voix profondes sans lesquelles ils ne seraient pas ce
qu’ils sont”.