
LA SAGA DES AMROUCHE
Djamal AMRANI
I - Fadhma Aït Mansour Amrouche
Fadhma Aït
Mansour, originaire de Tizi Hibel, est née présumée en
1882. Sa mère était de Taourirt Moussa dans les proches environs.
Leur histoire est douloureuse, voire dramatique. C'est un cas des plus aigus
et des plus pénibles de la colonisation française en Algérie.
La conversion au christianisme, l'exil, le déchirement et la mort vont
parsemer, ponctuer son itinéraire.
C'est en 1946 que Fadhma écrit son livre Histoire de ma vie qui sera publié en 1968 chez Maspero à
Paris. Elle meurt le 9 juillet 1967 en Bretagne. Son mari, lui, était
issu d'Ighil Ali en petite Kabylie. Mais, écoutons. La mère de
Fadhma avait épousé un homme plus âgé qu'elle : il
avait un frère beaucoup plus jeune, sans enfant, qui voulait léguer
ses biens à sa propre femme. Le frère aîné tend une
embuscade à l'écart du village à son cadet et le tue. Il
y a refus par l'aîné que le patrimoine familial passe à
une autre branche. Mais, tendons l'oreille à ce que nous raconte Fadhma
elle-même.
"L'année
de sa mort, disait ma mère, il y eut une récolte miraculeuse.
De mémoire d'homme, on n'avait vu les figuiers si chargés de fruits,
les treilles de grappes, ni les épis si beaux."
Quand nous allions
aux champs, il disait en soulevant les branches : "Regarde, femme, regarde tous les biens que
Dieu nous donne !"
Et moi de répondre
doucement : "Ma
ne der !" (si nous vivons).
"Il ne devait
pas voir mûrir les figues, ni les raisins. La moisson était à
peine rentrée qu'il mourut."
Après la mort de son mari, ce frère aîné de Fadhma
veut alors que sa sœur vienne habiter chez leur mère avec ses enfants.
Elle refuse. Son frère la renie publiquement. "Son mari n'était encore pas mis en
terre que mon oncle maternel, Kaci Aïth Larbi u Saïd, venait trouver
ma mère et lui ordonne :
"Quitte cette maison. Viens chez nous avec tes enfants. Notre mère
les élèvera et toi, tu te remarieras."
"Je resterai
avec mes enfants dans ma maison", lui répondit-elle, bravant ainsi
son frère et la coutume. Mon oncle qui était très grand
arracha une tuile du toit et la lui lance, heureusement sans l'atteindre. Il
alla droit à la Tajmaât et, prenant l'assistance à témoin,
il déclara : "A dater de ce jour, je renie ma sœur Aïni. Elle
est exclue de notre famille : quoi qu'elle fasse, quoi qu'il advienne d'elle,
nous nous désintéressons de son sort. Elle nous est étrangère."
Quand la mère, autrement dit la grand-mère de Fadhma, meurt, on
interdit à sa fille de la voir une dernière fois.
La mère est veuve et elle vit avec ses deux enfants. "Quand elle avait besoin de l'aide d'un homme,
elle devait le payer bien cher. L'hiver, au temps des olives, elle rendait cinq
journées de ramasseuse pour une seule de gauleur. Mais elle était
jeune, imprudente. Dans sa propre cour habitait un jeune homme de la même
famille de son vieux mari. Il l'aimait et elle l'aimait. Et ce qui devait arriver
arriva." "Elle fut enceinte et l'homme nia être le père."
Tout se fait sous le signe du code coutumier du groupe. La sanction de la transgression
est la mort, soit physique, soit par exclusion. "La nuit de ma naissance, ma mère était
couchée seule, avec ses deux petits ; personne auprès d'elle pour
l'assister ou lui porter secours ; elle se délivra seule et coupa le
cordon ombilical avec ses dents. Une seule vieille vint le lendemain avec un
peu de nourriture."
"Le neuvième
jour après ma naissance, ma mère me mit dans son giron contre
sa poitrine, car il avait neigé, prit ses enfants chacun d'une main et
elle alla déposer une plainte contre mon père entre les mains
du procureur de la République, elle voulait que mon père me reconnaisse
et me donne son nom. Lui refusait, car il était fiancé à
une fille du village d'une puissante famille qui le menaçait de le tuer
s'il abandonnait cette fille et il avait peur."
Des parents, les
frères de son mari, vont essayer de chasser la mère de Fadhma
du village, de garder les enfants et leur future succession. La justice va finalement
protéger les biens qui restent à la mère et aux enfants.
La recherche de paternité étant interdite à l'époque,
la mère va essayer de se débarrasser de Fadhma. Fadhma est une
fille illégitime. Elle va en souffrir dès sa prime enfance.
Le monde est méchant, et c'est "l'enfant de la faute qui devient martyr de la société,
surtout en Kabylie. Que de coups, que de bousculades, que de souffrances n'ai-je
pas subies ! Il arrivait, lorsque je sortais dans la rue, que je sois renversée
et piétinée".
Ce sont la misère et la souffrance qui amènent la mère
de Fadhma à rechercher quelque aide dans le contact avec les sœurs blanches.
Fadhma est confiée vers 1885-86 aux religieuses des Ouadhias. Sa mère
la retire, car elle y subira les pires sévices.
"De toute
cette époque de ma vie, je vois surtout une image affreuse : celle d'une
toute petite fille debout contre le mur d'un couloir. L'enfant est couverte
de fange, vêtue d'une robe de toile de sac, une petite gamelle pleine
d'excréments est pendue à son cou, elle pleure. Un prêtre
s'avance vers elle : la sœur qui l'accompagne lui explique que la petite fille
est méchante, qu'elle a jeté les dés à coudre de
ses compagnes dans la fosse d'aisance, qu'on l'a obligée à y entrer
pour les y rechercher ; c'est le contenu de la fosse qui couvre son corps et
remplit la gamelle".
La mère de Fadhma se remarie à un jeune et vaillant homme. En
1886, Fadhma ira suivre des cours dans une école de filles à Fort-National
qui devient Cours normal.
En 1892, Fadhma obtient son certificat d'études, une Algérienne
de région obtient son Brevet élémentaire. Quand sa mère
meurt, c'est la rupture totale avec le village natal. Elle va travailler à
l'hôpital des Sœurs blanches de Aït Mangueleth. L'emprise des missionnaires,
en grand partie catholiques, est forte dans la région. Elle ira à
la messe. Elle se marie alors qu'elle est toujours chez les sœurs. Elle est
baptisée dans la religion catholique le jour même de son mariage,
en 1899. Elle a 16 ans, son mari 18. La famille Amrouche est originaire de Ighil
Ali. Les rapports de Fadhma avec sa belle-mère ne sont pas toujours aisés.
"Nous étions
en 1906. Il avait beaucoup neigé et il faisait très froid. Nous
habitions la maison aux provisions qui était maintenant vide. Je me demande
comment nous avons pu subsister cette année-là, car nous n'avions
aucune ressource. Mon beau-père s'était fâché avec
nous parce que mon mari lui avait refusé le droit de faire circoncire
mes enfants. Belkacem (c'est le mari) s'était plaint à l'Administrateur
et celui-ci, par la voix du caïd, avait intimé l'ordre à
mon beau-père de laisser les enfants tranquilles. A la suite de cet affrontement,
il avait voulu nous chasser de la maison".
La vie de Fadhma est alors ponctuée de naissances, d'exil et de déménagements.
Avec son mari, elle s'installe à Tunis. Souvent aux vacances, la famille
retourne à Ighil Ali. Elle a eu quatre garçons et une fille. Elle
commence par en perdre deux de tuberculose. Son mari meurt.
C'était
un samedi soir, le 27 décembre 1958. Je m'étais endormie, il était
(son mari) rentré de bonne heure, mais c'était au moment des courtes
journées; nous avions reçu des lettres de bonne année :
il y en avait une qui lui avait fait de la peine et il se mit à pleurer
d'une façon désespérée. Quand j'essayais de le consoler,
il me dit : "laisse-moi pleurer ça me soulage !".
... Le 3 janvier 1959, c'était un samedi. Le soir, mon mari avait achevé
la lecture de son journal devant le poêle, à la lueur de la petite
lampe à pétrole, car on avait abattu les poteaux électriques.
Toute la journée, il avait été dehors, chez les marchands
du village, chez Hubert. Au moment du couvre-feu, il était venu m'embrasser
pour me dire bonsoir et il se mit au lit en me disant : "je vais vite m'endormir...".
Au bout de deux heures, je l'entends se lever et me dire : "j'étouffe,
j'étouffe". Je lui répondis : "sors prendre l'air sur
le balcon". Je l'entendis encore me dire : "j'étouffe".
Il alla du côté de l'escalier, au cabinet; je l'entendis encore,
puis plus rien... Et je m'inquiétai, je me levai en chemise et pieds
nus pour savoir la raison de ce silence. Je le trouvai assis sur le siège.
Je criai "Amrar ! Amrar !". Pas de réponse. Je le tirai par
les mains et essayai de le soulever, mais il était trop lourd. Je le
lâchai et courus à la fenêtre de la cuisine en appelant René
Zahoual. "René viens vite ! Amrouche se trouve mal, j'ai peur !"
René fit le tour et j'allai lui ouvrir la porte de la rue. Il prit mon
mari dans ses bras et le coucha dans son lit. "Faut-il aller chercher le
docteur militaire ?" Mais, il avait senti que le cœur avait cessé
de battre. Il appela sa mère qui me tint compagnie. Pendant la nuit,
je me levai plusieurs fois pour voir s'il avait froid, et je tirai sur lui les
couvertures, mais il n'avait plus besoin de rien. "
C'est en 1930 qu'elle entreprend, avec Jean et Marguerite Taos, de fixer et
de traduire ses chants, hérités des ancêtres qui, dit-elle
"m'avaient
permis de supporter l'exil et de bercer ma douleur. "
En 1940, elle a perdu ses trois fils : Louis, Paul, Noël. C'est alors qu'elle
composa 7 poèmes, dont 5 à la mémoire de ses garçons
disparus et 2 autres destinés à Taos, alors pensionnaire à
la Casa Velasquez. Ce sont ces poèmes qui seront publiés 25 ans
plus tard en appendice dans Le
Grain magique.
Fadhma s'éteint le 9 juillet 1967.
Je suis comme l'aigle blessé
L'aigle blessé entre les ailes
Tous
ses enfants se sont envolés
Et il ne cesse
de pleurer
Pitié ô Maître des
vents
Venez en aide à ceux qui souffrent
Je suis comme l'aigle des montagnes
Sur la
roche la plus, haut, dressée
Il passe ses
nuits à observer le ciel
Espérant
découvrir parmi les étoiles
Le visage
de ceux qui se sont envolés
Je prie Dieu
et les amis de Dieu
Pour que lui apparaissent en
rêve
Les enfants qui s'en sont allés
Pour qu'il les voie dans l'autre vie
Alors,
peut-être, il connaîtra la paix.
II
- Jean El Mouhoub
En 1964, Kateb Yacine dira de lui lors de la cérémonie du prix Jean-Amrouche
qui venait de lui être décerné à Florence par le
Congrès méditerranéen de la culture :
“Avec Frantz
Fanon, Jean Amrouche a été le deuxième grand nom de la
littérature algérienne qui ait disparu ces dernières années.”
Et Henri Kréa
d’annexer : “C’est
la réincarnation culturelle de Jugurtha” et qui avait été “pour l’écrivain de l’Afrique septentrionale
ce que Césaire a représenté pour ceux du monde noir”.
“Béni sois-Tu Seigneur pour
cette Annonciation
Qui chante dans nos cœurs avec
la voix de l’aube.
Avec la voix du Ciel, de la
Terre et des Mers
Pour ce frère intérieur
que tu nous a donné
Pour la voix d’Outre-Mort
qui nous guide vers Toi
Pour la révélation
des sources endormies
D’où l’or spirituel
filtre de notre sang.”
Longtemps coupé de ses racines ancestrales Jean Amrouche, brillant essayiste, conférencier éloquent, plein de fougue, poète à la recherche de son paradis perdu, autour des années 1930, retrouvait dix ans plus tard le visage de Jugurtha. En janvier 1956, il se range à notre cause et s’engage pour expliquer l’Algérie à la France. Perpétuellement déchiré, partagé entre deux mondes, essayant d’être comme il le disait lui-même “le pont, l’arche qui fait communiquer deux nations, sur lequel on marche, que l’on piétine, que l’on foule”. Selon son expression, il a “supporté cette crucifixion” jusqu’à en mourir. “Ce n’est pas par hasard que je suis malade”, confie-t-il à Jacques Berque et cela voulait dire “Ce n’est pas un hasard si je meurs”. Dans sa dramatique dualité, il a été véritablement un homme-frontière, mais en restant toujours l’éternel Jugurtha. Et voilà comment il est né, nous raconte sa mère Fadhma. “J’attendais mon troisième enfant. C’est le 7 février 1906 que naquit Jean El Mouhoub par une tempête de neige. Dans la nuit, je fus prise de douleurs et pendant que Douda se tenait près de moi, ma belle-mère alla chercher la sage-femme. Je souffrais beaucoup de coliques après l’accouchement, j’avais pris froid sans doute.” Jean Amrouche est né d’une famille catholique, nous le savons. Celle-ci a dû émigrer en Tunisie. C’est le poète Armand Guibert qui le fait connaître et fait publier ses premières œuvres.
“J’ai longtemps cherché la
perte de mon âme
Livré aux démons
sourds qui perdent toute vie,
O mon Dieu,
Que je ne sais plus bien les chemins au cours calme
Qui mènent aux Saints Lieux.
Oubli,
plongée du corps au plus triste du gouffre
Dans la joie sans nom, où tous les souffles brûlent
!
O dans des bras durs qu’enlacent les bras souples,
Possédés un instant du délire
sacré.
Cris et heurts de ma chair contre
une chair qui souffre
Dans l’univers crispé
de nos corps enivrés !
J’ai trop souvent
pleuré sur le corps d’une femme
Je me suis
confié aux choses passagères
Mais
le don absolu de ma jeunesse,
Oui, tout cela, mon
Dieu
Des cendres le noyaient.
J’ai longtemps
cherché dans le corps d’une femme
Le cantique
muet d’où Ton nom est banni
O mon Dieu,
Que j’ai oublié des sentiers au cours calme
Qui mènent aux Saints Lieux.
J’ai si
longtemps cherché l’oubli de ma présence,
De perdre à jamais, pour renaître
en autrui
Que Toi, qui m’habitais au secret de
mes membres
Toi, mon Dieu
Ton sourire est
noyé au fond de mon corps lourd.”
En 1943,
Jean Amrouche entrait au ministère de l’Information à Alger, puis
à la Radiodiffusion française, toujours à Alger.
En 1939, avaient paru à Tunis Les Chants berbères de Kabylie, tandis qu’en 1944, à Alger, naissait L’Arche, une revue publiée sous le patronage d’André
Gide et de Jacques Lassaigne.
Chants d’exil
“Eboulez-vous montagnes
Qui
des miens m’avez séparé,
Laissez
à mes yeux la voie libre,
Vers le pays de
mon père bien-aimé
Je m’arrache en
vain à l’ouvrage :
Mon cœur là-bas
est prisonnier.
Paix et salut, ô mon pays
!
Mes yeux ont parcouru des mondes
Ma vue
est un orage de printemps
Dans le tumulte des neiges
fondantes.
Mère, ô mère bien-aimée,
Ah ! l’exil est un long calvaire !”
Chants du berceau
“Parmi les grands voiliers du ciel
Je t’ai choisie, aigle femelle,
Fonds sur
le lieu où je t’envoie
Sur Paris là-bas
en France.
Fais halte au berceau de ses bras ;
De tes yeux fais pleuvoir les larmes
Sur Saâdi…
Comment va-t-il ?”
D’un poète
“Il a ancré ses mains aux
continents mobiles.
Il a tué de tous ses
muscles,
Jusqu’aux craquements de ses os
Jusqu’aux
éclatements de sa chair,
De toute la force
d’un volcan grondant
Au creux de lui,
Les
continents sont demeurés immobiles ;
Il
est une île dans la mer d’ombres,
La tête
au sein des étoiles,
Les pieds emmêlés
aux racines de la terre,
Les yeux comme les yeux
des oiseaux de soleil
Avec un regard oblique.
Qui traverse et cerne les objets,
Pèse sur leur masse secrète,
Contemple leur noyau de miel et d’or mêlés
:
Et les établit avec leur volume vrai
Dans l’univers interne où il est Dieu,
Où
il est celui qui voit en Dieu
Il a les bras immenses,
Scellés étrangement à ses
épaules étroites,
De longs bras de
faucheurs qui brassent des
Fleurs invisibles
Dans les rues brumeuses des villes.
On le voit
comme une île, immobile.
Quand les marées
d’hommes obscurs
Déferlent contre ses flancs…
Et maintenant, voyez-le qui s’avance ;
Sa
tête émerge parmi les étoiles
Avec des cheveux de chaume qui rayonnent
Et ses larges yeux d’oiseaux de nuit
Fermés de biais,
Afin de mieux filtrer
le monde endormi,
Et son nez telle la proue d’un
navire.”
En 1958,
Jean Amrouche était rédacteur en chef du journal parlé
à RTF. Ses entretiens avec Paul Claudel, François Mauriac, André
Gide, Ungaretti sont bien connus et s’imposent par la qualité.
Il animait l’émission “Des
idées et des hommes”,
mais en 1959, il fut destitué de ses fonctions à cause de ses
positions politiques et l’émission fut supprimée. “Seul et à ses frais
et risques”, il avait
servi de médiateur entre le général De Gaulle et M. Abbas
alors président du GPRA. Peu avant sa mort, le 6 avril 1962, il apprenait
sa réintégration à l’ORTF. Pour ses positions, Jean Amrouche
disait n’être mandaté par personne, ne représenter que lui-même
et n’être ni le chantre ni le porte-parole de la Révolution algérienne.
Tout en se libérant lui-même, il pensait que son devoir lui imposait
un rôle de truchement. Il s’est donc adressé aux Français
avec passion pour leur dire quelques vérités amères. “Reconnaître une patrie
aux Algériens et que cette patrie soit selon leurs vœux, tel est le problème
essentiel”, écrivait-il
dans Témoignage
chrétien en
date du 8 novembre 1957.
Algérien catholique, nul mieux que lui ne pouvait sentir à quel
point les Algériens revendiquaient un nom, une identité, une patrie.
“Les Algériens
meurent depuis trois ans, ils sont résolus à mourir, à
mourir aussi longtemps qu’il sera nécessaire pour reconquérir
une patrie qui soit la leur, à laquelle ils puissent appartenir corps
et âme et qui ait son nom et sa place, humble ou glorieuse, il importe,
parmi toutes patries.”
C’est en février
1946 que parut dans L’Arche, à Alger, un texte écrit
en 1943, “L’éternel
Jugurtha”. Que nous
dit Jean Amrouche dans cet essai : “Il suppose qu’il existe un génie africain, un ‘‘faisceau
de caractères premiers’’, un tempérament spécifique.” Jugurtha représente l’Africain
du Nord, c’est-à-dire le Berbère sous sa forme accomplie. “On reconnaît d’abord
Jugurtha à la chaleur, à la violence de son tempérament.
Il embrasse l’idée avec passion ; il lui est difficile de maintenir en
lui le calme, la sérénité, l’indifférence, où
la raison cartésienne échafaude ses constructions. Il aperçoit
l’idée pure comme un éclair au flanc de l’orage. L’imagination
aussitôt s’en empare, lui donne une forme et l’exagère en vision.
Privé de la chaleur de l’enthousiasme et du ragoût de l’émotion,
Jugurtha se désintéresse du lent progrès de la pensée
abstraite. Il est poète ; il lui faut l’image, le symbole, le mythe.
Sans cesse, il passe du réel à l’imaginaire et de l’imaginaire
au réel, sans conclure ni décider, car pourquoi ceci plutôt
que cela qui en est le contraire ? Kabyle de père et de mère,
profondément attaché à mon pays natal, à ses mœurs,
à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines
que nous a transmises la tradition orale, il se trouve qu’un hasard de l’histoire
m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue
française comme langue maternelle.”
Il nous paraît important de noter cette double filiation que le poète
se reconnaît et qui a été pour lui à la source d’un
déchirement, mais à l’origine aussi d’une sensibilité singulière
qui rend le poète particulièrement attentif à tout ce qui
peut concilier l’homme à l’homme et l’homme au monde.
III
- Jean El Mouhouv
Le combat algérien
“Peut-être
la compassion du poète pour le pays malheureux rejoint-elle la quête
mystique et intemporelle qui était déjà la sienne lorsque,
en épigraphe à Etoile secrète, il écrivait ces vers
d’Ungaretti : ‘‘Je cherche un pays innocent’’.”
Dans la magistrale
introduction aux chants berbères, Jean Amrouche écrit que “l’homme dont la vie n’est
pas séparée de la vie de la mère est nécessairement
poète”.
Poète, Jean Amrouche était bien placé pour sentir mieux
qu’aucun autre “les
chants berbères”,
“le chant profond”
pour une connaturalité
affective.
Jean Amrouche, on le sait, a recueilli ses chants berbères, monodies,
vieux poèmes d’autrefois, de la bouche même de sa mère,
intensément enracinés dans l’humain. Exhalant les peines et les
joies quotidiennes, ces chants atteignent à l’universel.
Cendres a été publié
en 1934 aux Editions Mirages, Tunis, Etoile secrète aux mêmes éditions en 1937, toujours à Tunis.
Nous vous donnons lecture de son poème Adieu au pays natal.
“Dresse-toi devant moi, mon fils,
pour que je me souvienne de ta taille
Je veux aller
trouver ma famille
Un cercle de mains caressantes,
De douces mains humaines
Où l’oubli
soit enclos.
Je veux aller trouver ma vraie famille
humaine
Sous les branches bombées de l’olivier
bruni
Et les pentes à nu de ces collines
bleues
Le désespoir dormait.
Et le
ciel inclément sur ces masses perdues à
jamais
Dans la Mort impalpable et splendide,
Versait sa fraîcheur bleue
La vie légère
s’envolait des fleurs violettes des pêchers
Et dans le fond des ravins bleus
Chantait l’eau
de la Miséricorde
Je veux trouver les anges
de mes frères,
Dans le pays muet que renferme
mon cœur.
Ames, ô Ames des Morts !
Sous
le schiste trié
Les olives pleuraient sur
vos os oubliés,
Mais l’huile ensoleillée
ne pourra plus jamais,
Pourtant, jamais,
Redonner
la jeunesse à vos membres séchés.
Coulez-vous dans le ciel,
A l’heure où
l’épervier,
Autour des gouffres bleus
Enroule son vol silencieux.
Est-ce vous, ô
voyageuses de l’éternelle angoisse,
Qui
traversez la foule des étoiles innombrables,
Dans le ciel noir où mon étoile,
un jour, me fera signe ?
Mais, sa place,
Celle
de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendu au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres
ligotés
Où, où est-elle ?
Je voudrais reposer dans ma famille humaine,
Celle qui fut livrée à une sombre haine
Mais qu’un dieu délivrera sur mon Mont d’Oliviers
Pareil aux troncs noueux des arbres de chez nous
Ces sépulcres offerts au soleil dévorant,
Ces femmes ravinées dont les mains sont
tendues
Aujourd’hui, aujourd’hui, j’abandonne ce
lieu
Où j’ai cru si longtemps que mes pieds
poseraient
Pour jamais, avinées dont les
mains sont tendues
Non vers ce ciel trop pur,
Mais vers les mains fermées des enfants en allés
Vers le pays de l’or et du travail facile.
J’appareille aujourd’hui vers une autre colline,
Un pays jamais vu par des regards humains,
Sous
un arbre aux bras longs comme un regard de mère…”
Un an avant
sa mort, Jean Amrouche se demandait au cours d’un dialogue : “Ayant conscience d’être parmi les hybrides
culturels : l’Algérie pourra-t-elle effectivement remplir ce que nous
espérons, devenir cette nation multiraciale qui dépassera les
antagonismes de race et les antagonismes religieux, deviendra-t-elle ce qui
n’existe nulle part au monde, c’est-à-dire la patrie de l’Homme où
ses composantes religieuses, linguistiques, passionnelles et mythologiques seront
dépassées ? C’est cela la grande question.”
Lorsqu’il publia ses deux recueils de poèmes Cendres (1934) et Etoile
secrète (1937),
Jean Amrouche avait vingt-huit et trente ans. Son paysage intérieur était
celui de l’abandon et de la misère. Il se repliait sur la poésie,
c’est-à-dire sur la solitude. Cette œuvre, lyrique par excellence et
d’une extrême sensibilité, mais quelque peu doloriste, émanait
donc d’un adolescent ombrageux, d’un jeune homme plein d’angoisse, de secret
et qui accompagnait ses pas d’une mélopée ininterrompue. L’auteur
a surtout voulu ici parler de l’enfance, dont le souvenir était pour
lui de plus en plus envahissant ; peindre l’enfant qu’il avait été
et le pays natal.
“Je ne suis qu’un enfant perdu parmi les hommes, enfants perdus qui ont perdu
leur enfance ? Il perdure une empreinte creuse, une blessure mal fermée
d’où le sang perle goutte à goutte, une saveur acide et pure,
un avant-goût de paradis, une saveur de souvenir que le temps n’a pu submerger.
C’est quelque part loin dans l’âme, en un lieu mal défini, dans
les halliers secrets du cœur…”
“Comprends-tu ? Je suis orphelin, nous sommes tous orphelins. Connais-tu mon
père et ma mère ? Ou me montres-tu ma patrie ? Car je n’ai ni
père ni mère ,je suis orphelin sans patrie.” “Je ne suis pas de
ce pays, je ne suis pas de votre monde. Je suis un homme et je suis Dieu ; je
ne suis ni homme ni Dieu, car l’homme pleure d’être Dieu et Dieu souffre
d’être un homme parmi les hommes.”
“De vous, qui traîne à
vos genoux
Et vous supplie
Et crie vers vous
Parce qu’il a trop mal que son cœur soit vide de
vous.
O mer, sein du monde,
Immense et doux,
étendu sans commencement,
O mer, éternelle
soulevée
Eternelle élevée,
Fille de Dieu.”
Jean Amrouche,
comme nous l’avons déjà noté, a assumé sa dramatique
dualité et est mort d’une double fidélité. Il a supporté
cette crucifixion jusqu’à en mourir. Ainsi dit, son itinéraire
devient un voyage de ressourcement à travers une passion. S’il écoute
la voix des ancêtres berbères, le poète est avant tout frustré
de son paradis perdu, comme tout poète, et sa qualité de chrétien
vient caractériser spirituellement sa quête, bien des poèmes
de ses deux recueils Cendre (1934) et Etoile secrète (1937) sont comme des prières.
Ainsi cette prière pour être débarrassé de soi-même.
“Mais le don absolu de ma jeunesse
Oui, tout cela, mon Dieu,
Des cendres les
noyaient.”
Jean Amrouche
publiera en 1960 Tunisie de la grâce, un poème où nous retrouvons
les images bibliques chères à l’auteur. Il y a chez lui le malaise
du poète de ne pouvoir atteindre l’harmonie primordiale. Sa poésie
était, en lui appliquant le mot de René Char “la vie future à l’intérieur de l’homme
requalifié”
et sa première passion fut cette tragédie du poète frustré
de son paradis, l’autre passion qui a interféré fut celle de l’homme
colonisé “ayant
mal à l’Algérie et mal à la France, autant et de la même
manière à l’une qu’à l’autre”.
Jean Amrouche a combattu pour “la
fondation de l’homme, pour la réinvention de l’homme et la métamorphose
de la vie”. Sa foi
s’est manifestée en cela très lucidement et authentiquement.
Il est né, nous l’avons déjà dit, le 7 février 1906
à Ighil Ali. Il meurt à Paris le 16 avril 1962, trois mois avant
l’indépendance de son pays natal.
A l'homme le plus pauvre
A celui
qui va demi nu sous le soleil dans le vent
La pluie
ou la neige
A celui qui depuis sa naissance n'a
jamais eu le ventre plein
On ne peut cependant
ôter ni son nom
Ni la chanson de sa terre
natale
Ni ses souvenirs ni ses rêves
On ne peut l'arracher à sa patrie humaine
ni lui arracher sa patrie.
Pauvre affamé
nu il est riche malgré tout de son nom
D'une
patrie terrestre son domaine
Et d'un trésor
de fables et d'images que la langue
Des aïeux
porte en son flux comme un fleuve porte
La vie.
Aux Algériens on a tout pris
La
patrie avec le nom
Le langage avec les divines
sentences
De sagesse qui règlent la marche
de l'homme
Depuis le berceau
Jusqu'à
la tombe
La terre avec les blés les sources
avec les jardins
Le pain de la bouche et le pain
de l'âme
L'honneur
La grâce de
vivre comme enfant de Dieu frère des hommes
Sous le soleil dans le vent la pluie et la neige
On a jeté les Algériens hors de toute
patrie humaine
On les a fait orphelins
On les a fait prisonniers d'un présent sans mémoire
et sans avenir
Les exilant parmi leurs tombes de
la terre
Ancêtres de leur histoire de leur
langage et de la liberté.
Ainsi
Réduits
à merci
Courbés dans la cendre sous
le gant su maître
Colonial
Il semblait
à ce dernier que son destin allait s'accomplir
Que l'Algérien en avait oublié son
langage son nom
Et l'antique souche humaine qui
reverdissait
Libre sous le soleil dans le vent
la pluie et la neige
En lui
Mais on ne peut
affamer les corps
On ne peut battre les volontés
Mater la fierté la plus dure sur l'enclume
du mépris
On ne peut assécher les
sources profondes
Où l'âme orpheline
par mille radicelles invisibles
Suce le lait de
la liberté.
Alors vint une grande saison
de l'histoire portant dans ses flancs
Une cargaison
d'enfants indomptés.
Qui parlèrent
un nouveau langage
Et le tonnerre d'une fureur
sacrée
On ne nous trahira plus
On ne
nous mentira plus
On ne nous fera plus prendre
des vessies peintes
De bleu de blanc de rouge
Pour les lanternes de la liberté
Nous voulons
habiter notre nom
Vivre ou mourir sur notre terre
mère
Nous ne voulons pas d'une patrie marâtre
Et des riches reliefs de ses festins
Nous
voulons la patrie de nos pères
La mélodie
de nos songes et de nos chants
Sur nos berceaux
et sur nos tombes
Nous ne voulons plus errer en
exil
Dans le présent sans mémoire
et sans avenir
Ici et maintenant
Nous voulons
Libres à jamais sous le soleil dans le vent
La pluie ou la neige
Notre patrie : l'Algérie.
La poésie
de Jean Amrouche est essentiellement la recherche d'un langage primordial. Mais
c'est moins par les mots que par les rythmes que le langage se définit.
Le mot n'existe que dans un mouvement qui l'exhausse ce qui n'est pas sans rappeler
les strophes de Saint-John Perse.
“ Palmes
Pour qui le frémissement
de nos mains retombées
Et votre sourd sanglot
dans le vertige de la nuit ?
Viendra-t-il, l'enfant
nu, à l'œil immense,
Etendre son désir
le long de vos silences
Et par le ciel sans nom
L'amour inespéré va-t-il naître
Puis s'élancer dans le plein des étoiles
?”
“ J'ai cru que l'écriture portait en
elle une vertu d'exorcisme, mais rien ne me délivre
de mon démon... Il n'est pas de délivrance
par la parole. A moins qu'il n'existe, au-delà
du verbe humain, des Maîtres Mots, un langage
primordial porteur de vie surnaturelle ”.
Les poèmes sont autant d'offrandes lyriques, mais cette poésie de l'âme chez Amrouche est étrangement charnelle. Les êtres et les choses sont doublement vivants, à la fois réels et signes allusifs d'une autre réalité.
“ Il est une île dans la mer
d'ombres.
La tête au sein des étoiles
Les pieds emmêlés aux racines de la
Terre... ”
A son mysticisme profondément enraciné dans les formes concrètes de la vie, s'intègre une grande tendresse pour le monde humain et pour l'enfance :
“ Je voudrais être assis au
milieu des enfants
je ne suis qu'un enfant perdu
parmi les hommes
enfants perdus qui ont perdu leur
enfance...
Et le poète se confond alors avec ce messager, l'absent, médiateur entre l'homme et Dieu :
“ Je ne suis pas de ce pays, je ne
suis pas de votre monde
Je suis un homme et je
suis Dieu, je ne suis ni homme ni Dieu, car l'homme
pleure d'être Dieu et le Dieu souffre d'être
un homme parmi les hommes”.
Jean Amrouche ne reste cependant pas à l'écart du mouvement poétique de notre guerre de libération. Lisons Ebauche d'un chant de guerre, dédié à la mémoire de Ben M'hidi :
Ah ! pour un mot de ma langue
Pour la seule grâce d'un mot
De schiste ou
d'argile
(le vent le porte tel l'oiseau des rêves)
pour cette flèche empennée de foudre
pour l'éclair de la liberté.
Pour ce mot orphelin
Cueilli aux lèvres
sèches de l'Ancêtre
Goutte de sang
sur le rose de l'enfance
Etincelante dans la roue
du soleil
Pour ce mot de musique âpre
Et de timbre sauvage
Cri orphelin des entrailles
immémoriales
Pour cette parole sombre et
fixe
Comme un regard de veuve berçant son
enfant
Assassiné
Pour ce mot de tendresse
ovale
Formé d'exil qui rompt l'exil
Pour cette goutte de lait bleu
Pour l'ombre sur
l'œil sans paupière
Et l'eau de Zem-Zem
aux lèvres mortes
Du pèlerin au désert
Pour ce mot rond pour le zéro
Sceau
sacré transmis d'âge en âge
De deuil en deuil
De tombe en herbe
Pour un
mot à la mer
Pour l'horizon cette fleur
de sel
Pour le sourire du passé
Pour
le surgeon de l'arbre sec
Pour une braise sous
la cendre
Pour cet enfant de l'avenir
Pour
le navire du retour
Pour le repos d'une nuit
Et pour cette escale d'un jour
Pour cette main
sur la fièvre et
Pour l'ombre sous la palme
Pour ce salut sans équivoque
Et pour
ce signe d'or pur
Pour le baptême d'un instant
Et ces fiançailles des frères
Pour la présence au temps des morts
D'une
parole souveraine
Pour ce rien sans feu ni lieu
Pour cet élixir de l'absence
Ou ce
ni cendre chair ni sang
Brume de l'aube ou de serein
Sous-bois ni mirage ou parole de vent
Essaim
de songe ni d'abeilles
Ne se mêlent au pur
néant
Pour la neige à peine entrevue
Entre deux gifles de la nuit
Pour cet appel
on ne sait où
Pour ce soupir du cœur profond
Pour une rose de ténèbres
Au
fond de l'âme
Pour la jeunesse brandie
Et le printemps irrésistible
Pour l'agneau
blanc
Pour l'agneau noir
Pour l'angle pur
de ce regard
Et ce col promis au couteau
Pour
un seul jour
Au dernier soir
Gloire et grâce
Amine Amane
Connaissance
Aube de sang
aube d'azur
Au libre jour
Un mot d'eau vive
Dans la main
Le cœur du monde...
Le désir d'harmonie entre le monde et l'homme devient souffrance, quand le poète prend conscience de l'exil de son peuple hors du rythme circulaire de la vie éternellement recommencée.
IV - Marguerite Taos
“Nous n’avons d’autre messagère
Que la gazelle du thym
Qu’elle atteigne le
Sahara et nous dise
Le métier du bel adolescent
Jeune homme, prends soin de toi
Le soleil
de l’été est piquant.”
Marguerite
Taos Amrouche est née en 1913 à Tunis. Formée à
la double culture berbère et française, elle est la première
romancière de langue française. Conjointement, elle s’attache
à perpétuer la tradition orale de son peuple. Elle est la seule
fille sur cinq enfants.
Elle chantera des poèmes au Festival de Fès en 1939, au Festival
de Volubilis en 1964, au Festival des arts nègres en 1966 à Dakar.
Elle fit un séjour en 1941 à la Casa Velasquez de Madrid.
Elle a assuré à la Radiodiffusion française une chronique
hebdomadaire en langue kabyle consacrée au folklore oral et à
la littérature maghrébine. L’œuvre de Marguerite Taos reflète
sa double préoccupation. D’une part, dans ses romans, Jacinthe noire (1947), Rue des Tambourins (1960), elle exprime le besoin d’émancipation des jeunes
femmes étouffées par les rigueurs de la tradition. C’est une quête
de reconnaissance de la personnalité qui ne va pas sans déchirement.
D’autre part, elle s’est attachée à faire revivre le folklore
oral berbère. Elle a recueilli des contes que sa mère Fadhma lui
a fidèlement rapportés suivant les formes consacrées. Cela
a donné Le
Grain magique, publié
en 1966. Elle a rassemblé des monodies berbères qu’elle a interprétées
avec une âpreté dramatique impressionnante. Mais ce sont surtout
les chants qu’elle a immortalisés à travers trois disques grâce
à sa voix admirable.
Le
Grain magique
“O Aïcha ma fille
Que mon conte soit beau
Et se déroule
Comme un fil.”
L’on raconte
qu’aux temps anciens, il existait une veuve entourée de sept enfants
qui se suivaient de près. Elle était très pauvre et sa
tâche était rude. Le jour elle travaillait pour autrui, et la nuit,
elle travaillait pour elle.
Elle se rendait à la fontaine de grand matin et puis au bois d’où
elle rapportait des fagots et de l’herbe pour ses lapins et sa chèvre.
Elle aidait à couper l’orge et le blé à l’époque
des moissons et elle allait glaner aux champs. L’été, ceux qui
possédaient des jardins de montagnes, l’envoyaient leur cueillir des
légumes et des fruits. Elle revenait chargée de raisins, de figues,
de pêches et de poires et on lui en donnait un plein panier pour la payer
de sa peine. L’hiver, elle ramassait les olives et recevait de l’huile en échange.
Elle parvenait ainsi à nourrir et à élever ses sept enfants.
Quelques-uns la secondaient et venaient parfois la retrouver aux champs. Les
autres, elle les laissait à garder à l’aînée, une
fillette que les misères et les soucis avaient mûrie.
La veuve habitait une hutte, en dehors du village. Elle partait avant le lever
du soleil et n’y revenait qu’au crépuscule. C’est la nuit qu’elle triait
l’orge et le blé de chaque jour ; c’est la nuit qu’elle tissait à
la lueur d’une lampe à huile.
La saison des figues avait fui. Il n’y avait plus de grenades sur les arbres.
Le froid allait bientôt être là sur le seuil, la veuve le
sentait.
Aussi avait-elle mis sur le métier une belle couverture pour que ses
petits aient chaud l’hiver et passait-elle ses veillées à tisser.
Une nuit, elle crut sentir dans l’air comme l’odeur des olives et de la neige.
Elle avait fait dîner ses enfants et leur avait étendu des couches
près du foyer. Elle s’approcha du métier plus tôt que de
coutume et entra tenant à la main la lampe à huile. Elle tissa,
tissa jusque vers le milieu de la nuit, préoccupée de ne pas se
laisser surprendre par l’hiver. Les enfants dormaient. La hutte était
plongée dans la pénombre. Le feu qui brûlait au centre l’éclairait
faiblement et la lampe posée près du métier. Soudain, la
porte qui était restée entrouverte fut poussée et la veuve
vit une silhouette géante, formidable, pénétrer… Les pieds
foulaient le sol de terre battue. La tête touchait le toit de la chaume.
Les cheveux se dressaient vers le ciel comme un buisson d’épines. C’était
Tsériel.
Elle se dirigea vers le métier et y entra. Elle s’assit près de
la veuve et lui dit : “Pousse-toi, je viens t’aider.” Et elle se mit à
tisser. Elle tissait, tissait comme un démon, tandis que la veuve tremblait
et pensait : “Ma mère ! Ma mère ! Elle va nous avaler mes enfants
et moi !” Elles tissèrent, tissèrent toutes deux jusqu’à
ce qu’il n’y eût plus de fil. Mais l’ogresse aperçut les cordelettes.
Elle s’en empara et dit : “Nous allons les tisser et poursuivre notre tâche.”
Quand il n’y eut plus de cordelette, Tsériel et la veuve sortirent du
métier et s’assirent près du feu. La veuve ajouta une bûche
et de hautes flammes jaillirent.
Un moment après, la veuve sentit une démangeaison à la
tête. Elle saisit par le milieu un brandon et se gratta avec l’extrémité
qui ne flambait pas. Tsériel voulut l’imiter. Mais c’est la partie incandescente
du brandon qu’elle appliqua sur sa tête. Ses cheveux prirent feu en un
“éclair et le buisson épineux qu’ils étaient ne fut plus
que flamme. Elle s’élança au-dehors et se mit à courir,
poursuivie par tous les chiens du voisinage. Le vent rabattit les flammes vers
ses épaules. Le feu gagna ses vêtements et descendit jusqu’à
ses pieds. Elle ne fut bientôt qu’une torche en plein vent qui courait,
qui courait en clamant par les chemins : “La mare où éteindre
ces flammes, ô Aïcha ma fille, la mare où éteindre
les flammes ?” Une torche aux prises avec l’immense hurlement des chiens et
du vent.
“Une mare se présenta enfin devant elle. Tsériel s’y jeta et s’enlisa
dans la vase !
Mon
conte est comme un ruisseau
Je l’ai confié à des seigneurs.”
Chant de danse
“Le pêcher du champ à
l’ombre,
Ensemble allons cueillir ses fruits
Le pêcher au bord du fleuve,
Ses pêches
mûrissent à l’automne.
Le pêcher
du champ à l’ombre
Le cœur refuse de l’oublier
Le pêcher au bord du fleuve
Manger ses
fruits vous rend heureux.”
Chant de méditation
“La mort saborde avec courage
Et se regarde avec orgueil
Le rire des ennemis
est seul redoutable
Comme une amulette d’argent
Le bien-aimé repose au fond d’une tombe
O mes yeux, emplissez-vous de sang.”
En 1968,
Marguerite Taos Amrouche a été invitée officiellement chez
nous pour faire une conférence sur Jean son frère, à l’université
d’Alger. Elle ne put chanter au Festival culturel panafricain en 1969 parce
qu’elle avait posé en termes clairs, lors de son dernier séjour,
le problème de l’amazighité.
Elle meurt à Paris le 2 avril 1976. Après le décès
de Jean et de sa mère, elle resta la dernière héritière.
C’est sous le prénom de Marie-Louise qu’est publié chez Charlot,
par la sœur de Jean Amrouche,
Jacinthe noire en
l947 (le roman sera réédité sous le prénom de Taos
en 1972). Le récit se passe dans une maison d’étudiantes catholiques
à Paris, où Maïté, la narratrice, réside et
où un jour arrive de Tunis une jeune fille étrange et fascinante,
Reine. La différence de Reine est mal acceptée et elle est marginalisée.
Reine revendique cette différence : “Nous sommes des exilées, des solitaires.
Chacun de nous part à la découverte et il est son propre guide.”
Reine, que l’un de ses amis compare à une jacinthe sombre, est chassée
de la pension pour “envoûtement”, détournement d’âme, version
magique et pudique du racisme environnant. Taos Amrouche apparaît à
travers toute son œuvre romanesque comme un cas, n’en finissant plus de s’introspecter
et de se faire souffrir. Cas douloureux, à la limite du maladif, d’un
être enfermé sur lui-même, dans ses problèmes, qui
se dévoile tout en se dissimulant.
Pour l’héroïne des romans, en grande partie autobiographiques, de
Taos Amrouche, la solitude est pathétique, absolue. Dans Jacinthe noire, l’auteur écrit qu’en dépit
de son éducation chrétienne, elle ne différait guère
de sa vieille grand-mère restée musulmane et que la messe lui
apparaissait comme un mystère incompréhensible.
Dans Rue des
Tambourins, elle
montre que le christianisme a jeté la famille dans l’aventure et que
les convertis ne pouvaient mettre l’essentiel en commun avec les musulmans.
Le prosélytisme lui fera toujours horreur. L’héroïne demeure
donc seule, sur sa soif, dans l’attente d’une innocence, d’un paradis ou d’un
pays secret à découvrir. Quant à L’Amant imaginaire, c’est le roman des Atrides, selon les termes mêmes de l’auteur, tellement on s’y
déchire : haine et jalousies, rêves incestueux. Nous ne sortons
pas du narcissisme pathologique. “Etre tout pour soi-même et avoir le sentiment de vivre
en enfer.” Il s’agit
dans ses romans d’une confession intime, où le Moi égotiste se
fait souffrir presque par masochisme, du moins c’est l’impression ressentie
à chaque instant en lisant ces pages brûlantes de passions : une
saison dans la vie d’Amina (nom de l’héroïne) où le drame
de la solitude exaspérante et désespérée se répète
dans un affrontement de passions. “La fidélité de Taos Amrouche à ceux de
sa terre, à leur sagesse et à leur poésie est une fidélité
douloureuse, une fidélité d’exil. Quand Taos Amrouche se met à
chanter, ce n’est pas une chanteuse qu’on entend… C’est l’âme d’une civilisation
qui, large s’épand, se reprend, se retrouve et, généreusement,
se donne à tous… Et l’événement le plus attendu c’est la
parution enfin de L’Amant
imaginaire,
roman dont le manuscrit a connu les plus étranges aventures ; L’Amant imaginaire qui a soulevé, avant
de naître, tant de haine hypocrite, qu’il a failli ne jamais voir le jour.” (Josiane Durandeau, Le Monde du
25 mai 1975)
Sources:
du
09 - 13 avril 2003