
«Chants berbères de Kabylie» de Jean Amrouche en édition bilingue*
S'ÉMOUVOIR ET SE CONFESSER
EN KABYLE
Amar NAÏT MESSAOUD
Une grande partie de la littérature francophone produite par des écrivains kabyles est inspirée du patrimoine oral. C’est un phénomène commun à plusieurs auteurs algériens et africains
Qu’auraient
été le roman et la poésie de Mohamed Dib si on lui enlevait
l’âme et le charme tlemcéniens ? Que serait devenue l’œuvre de
Malek Haddad sans les fragrances et les couleurs de Constantine ?
Quelle que soit la manière — consciente ou inconsciente — dont est utilisé
le substrat culturel originel, il donne à l’esthétique générale
du texte son identité, son souffle est son halo ; en définitive,
il lui confère sa dimension civilisationnelle qui l’inscrit dans la culture
universelle.
Le phénomène prend une valeur encore plus prononcée quand
les auteurs en question se penchent sur la matière brute de leur culture
d’origine pour en réhabiliter les éléments les plus essentiels
par les moyens technologiques modernes liés à l’écriture.
Si Saïd Boulifa, Bensedira, Taous Amrouche, Mammeri, Feraoun, Malek Ouary,
… ont essayé de faire revivre ce patrimoine en faisant la recension permise
par les conditions de leurs époques respectives et en procédant
à la traduction française de ces produits. Le résultat
obtenu finit toujours de faire des émules tant sont nombreux et diversifiés
les pièces poétiques, les contes, les apologues et les aphorismes
jaillis des tréfonds de l’histoire culturelle kabyle.
Nous nous souviendrons toujours de cette image de Malek Ouary qui compare un
chercheur qui récolte et traduit les textes kabyles anciens à
un oiseleur qui met en cage le produit de ses conquêtes, les oisillons
vivants ; c’est triste, déplore-t-il, mais il vaut mieux un oisillon
encagé mais vivant qu’un oisillon libre et perdu. Dans la même
crainte d’une possible altération du texte originel, Mouloud Mammeri
parle de la traduction «la moins infidèle possible», sachant,
depuis l’Antiquité, que traduire, c’est quelque part trahir.
Parmi les écrivains et hommes de lettres qui se sont penchés sur
la littérature kabyle orale, Jean El Mouhoub Amrouche est sans doute
l’un des mieux inspirés au vu d’une sensibilité poétique
exacerbée par les déchirements identitaires et les fidélités
difficilement conciliables. Kabyles, Français, Maghrébin, il a,
sa vie durant, essayé de concilier ces diverses «vocations».
Il a pu théoriser cette position dans son Eternel Jugurtha, un essai paru en 1946 dans la revue L’Arche.Jean Amrouche se
révélera un poète d’une grande sensibilité chez
qui se joint le souci de la perfection formelle. Ses deux premières recueils
de poèmes, Cendres (Tunis-1/934) et Etoile secrète (Tunis-1937) ont été accueillis par la
critique de l’époque comme un événement littéraire
majeur en langue française. Il décrit, dans Etoile secrète le poète comme quelqu’un qui a «ancré ses mains aux continents immobiles.
/Il est une île dans la mer d’ombre/la tête au sein des étoiles/les
pieds emmêlés aux racines de la terre. Dans l’univers où
il est dieux/où il est celui qui voit Dieu. /Il a des bras immenses/scellés
étrangement à ses épaules étroites (…) On le voit
comme une île, immobile/Quand les marées d’hommes obscurs/déferlent
contre les flancs».
Comme dira Aimé Césaire, la religion de Jean Amrouche est la poésie.
«Il fut en quête
d’un langage inaccessible, primordial, celui qu’un mystique comme Ibn Arabi
a approché. Pour cela, Jean Amrouche traverse par moment le verbe biblique
pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne acquise depuis
des siècles à l’Islam (Tahar Benjelloun)».
«Petit Kabyle
chrétien, j’étais (…) renégat pour les musulmans, carne
vendetta (viande vendue) pour les Italiens, bicot au regard des Français», écrit-il dans L’Eternel
Jugurtha.
Langue de la terre et de la mère
Ecrivain
francophone accompli, Jean Amrouche parle de «monstres culturels» pour définir sa condition double d’héritier
de la culture kabyle et d’intellectuel français, de religion chrétienne
et de famille élargie musulmane, comme le rappelle Daniela Merolla de
l’université de Leyde/Inalco-CRB dans Hommes et femmes de Kabylie (Edisud-2001). Mais, comme il l’avouera plus tard,
il ne sait pleurer qu’en berbère. C’est la langue des intimes profondeurs
et de l’insondable moi. C’est pourquoi il a eu une oreille attentive aux légendes,
poésies et récits que lui a transmis, de façon naturelle
et spontanée, sa mère, Fadhma Ath Mansour Amrouche. Sur ce plan,
Jean El Mouhouv constituera le complément incontournable de sa sœur,
Taous. Son Chants berbères
de Kabylie parut, pour
la première fois à Tunis en 1939, aux éditions Monomotapa.
Ce sont des poèmes traduits du kabyle dont la première motivation,
soutient Merolla, “relève
du poétique et du spirituel : Amrouche écrit que la beauté
et la pureté des chants kabyles, en tant que création orale des
hommes et des femmes qui ont chanté à l’unisson du monde, on peut
toucher à l’unité de la création et de l’être, dont
on a été séparé par la «civilisation»”
Exil, douleur, sentiment de déréliction humaine ; ce sont là
des états et des sensations qui mettent les hommes en “communauté”,
dans un destin partagé dans l’universelle angoisse : “La grande douleur de l’homme est d’être - et
d’être séparé... La mère qui nous a nourris de sa
chair, la terre maternelle qui nous recevra sont les corps qui nous rattachent
au non-être, ou si l’on veut, à l’origine ineffable, au Tout dont
nous nous sentons cruellement séparés. Ainsi, l’exil et l’absence
ne sont que les manifestations dans le temps d’un exil qui les transcende, d’un
exil métaphysique. Par-delà, le pays natal, par-delà la
mère terrestre, il faut percevoir l’ombre faiblement rayonnante du Paradis
perdu, et l’Unité originelle”, écrit l’auteur des Chants.
Ces chants recueillis de sa mère matérialisent quelque part ce
lieu filial, affectueux avec la mère considérée comme un
des maillons de la longue chaîne des aèdes de Kabylie. “Je ne saurai pas dire le pouvoir
d’ébranlement de sa voix, sa vertu d’incantation”, dit-il à propos de Fadhma Ath Mansour. Il ajoute
: “Mais, avant que j’eusse
distingué dans ces chants la voix d’un peuple d’ombres et de vivants,
la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le mode d’expression
singulier, la langue personnelle de ma mère”.
Poésie souvent anonyme, dite dans des circonstances particulières
de la vie dure et austère des habitants de Kabylie, ces chants ont pu
trouver le creuset fertile dans la sensibilité et la plume de Jean El
Mouhoub qui en a fait un bréviaire précieux en traduction française.
“(Ma mère) chante
à peine pour elle-même ; elle chante surtout pour endormir et raviver
perpétuellement une douleur d’autant plus douce qu’elle est sans remède,
intimement unie au rythme des gorgées de mort qu’elle aspire. C’est la
voix de ma mère, me direz-vous et il est naturel que j’en sois obsédé
et qu’elle éveille en moi les échos assoupis de mon enfance ou
les interminables semaines durant lesquelles nous nous heurtions quotidiennement
à l’absence, à l’exil, ou à la mort”, avoue Jean El Mouhoub.
Paroles immaculées des bardes
Tous les thèmes relatifs à la vie des montagnards y passe : complaintes d’exil, chants des berceuses, douleur de la séparation, poids du labeur, instants de méditation...
“Eboulez-vous
montagnes
Qui des miens m’avez séparé,
Laissez à
mes yeux la voie libre,
Vers le pays de mon père bien-aimé.
Je m’acharne en vain à l’ouvrage;
Mon cœur là-bas est
prisonnier.
Paix et salut, ô mon pays !
Mes yeux ont parcouru
des mondes.
Ma vue est orage de printemps
Dans le tumulte des neiges
fondantes.
Mère, ô mère bien-aimée,
Ah ! l’exil est un long calvaire !”
Pour un lecteur
kabyle, des Chants berbères
de Kabylie, dans sa première
édition telle que publiée du vivant de l’auteur, le premier sentiment
est certainement celui d’un autre exil, l’exil dans la langue de traduction,
ce qui signifie nonobstant le génie du traducteur — une forme de légitime
frustration de ne pas pouvoir connaître la version originale en kabyle
des poèmes traduits.
Cette “lacune”, si on peut se permettre ce mot, est comblée depuis 1988
par le travail de recherche accompli par Tassadit Yacine qui a pu réaliser
une édition bilingue du recueil aux éditions l’Harmattan. En reconstituant
le texte kabyle, Tassadit Yacine offre une occasion précieuse aux jeunes
générations pour se pénétrer de la quintessence
de la culture kabyle. En cela, elle poursuit un travail déjà bien
lancé par feu Mouloud Mammeri, lui qui nous a fait rencontrer “en direct”
la parole lyrique de Si Mohand U M’Hand et le verbe sapiential de cheikh Mohand
Oulhocine.
Ressusciter Jean Amrouche en kabyle, c’est aller dans le sens de l’histoire
et des nouveaux acquis de la culture berbère en Algérie. Si le
travail de traduction des œuvres du patrimoine oral est toujours une avancée
pour faire connaître notre culture auprès des autres peuples, la
transcription de ces mêmes œuvres sur des supports modernes est un impératif
que commande la sauvegarde des produits du patrimoine immatériel, patrimoine
souvent anonyme même si, de temps à autre, on peut “coller” un
nom ou un visage à une composition célèbre.
Replonger dans les formes et les mots originels des Chants berbères de Kabylie est, à coup sûr, un exercice fabuleux
qui consiste à faire le chemin inverse de l’auteur. Le nouveau lecteur
et l’ancien traducteur se croisent sur les chemins qui mènent à
l’universalité de la condition humaine, des sensations profondes et,
en apothéose, de la poésie.
Tassadit Yacine conclut son introduction : “Publier donc la version originale de ces textes, c’est à
coups sûrs réaliser le vœu profond du poète, de celle qui
les lui a dictés et, par-delà eux, celui des hommes et des femmes
pour qui ces musiques et ces rythmes sonnent comme l’écho des voix profondes
sans lesquelles ils ne seraient pas ce qu’ils sont”.
* Chants berbères de Kabylie, Jean Amrouche, en édition bilingue, L'Harmattan - 1989, de Tassadit Yacine
Jeudi 19 mai 2005 / 897