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23 juin 2005

On ne va pas bouder notre plaisir et peu importe si l’Algérie n’honore pas ses artistes, ses romanciers, ses intellectuels qui sont, ô combien, présents sur la scène internationale.

Ce sont la nation algérienne et l’identité algérienne qui s’affirment et qui s’imposent dans le concert des nations grâce à la création. L’une des romancières algériennes d’expression française la plus prolifique a été élue le 16 juin à l’Académie française. Ainsi, Assia Djebar est admise parmi les 40 « immortels ». Elle est la 5e femme à entrer à l’Académie française après Marguerite Yourcenar en 1980, Jacqueline de Romilly en 1988, Hélène Carrère d’Encausse en 1990 et Florence Delay en 2000. Quelle consécration ! Elle a été saluée par le président français, Jacques Chirac, en ces termes : « Je me réjouis de ce choix qui dit aussi notre attachement à tous ceux pour qui notre langue demeure symbole de liberté et de fraternité. C’est à l’égard de l’Algérie un nouveau témoignage de la profonde amitié de la France et des Français. » Ecrivain francophone, Assia Djebar parle dans ses ouvrages de l’Algérie, sans relâche ; les Algériennes et les Algériens sont au cœur de son immense œuvre. Elle exprime par le biais de la fiction son identité, son être le plus profond, ses racines. Réagissant à cet événement littéraire majeur, elle s’est exprimée ainsi : « L’Académie française a rendu hommage à mon entêtement d’écrivain en faveur de la littérature et pour mes racines de langue arabe, de culture musulmane. Elle a dû aussi prendre en compte mon travail pour la francophonie. » Mais il y a aussi l’imaginaire dans sa fiction qui déborde. La langue d’écriture et le style d’Assia Djebar sont d’une élégance remarquable. Elle a le sens de la formule. La romancière connaît en effet les moindres coins et recoins de cette langue française que Kateb Yacine qualifiait de « butin de guerre », et qu’elle décrit comme une « langue de l’irréductibilité », son seul territoire ! Il est vrai que ses œuvres sont complexes, parfois tortueuses, qu’il faut souvent lire et relire certains paragraphes, voire certains chapitres pour en saisir toute la nuance et toute la richesse. Il est vrai aussi qu’elle puise sa source d’inspiration dans les contes, les proverbes, les traditions populaires du mont Chenoua, s’inspirant de ses aïeules « conteuses de la geste tribale ». A cela, il est vrai aussi qu’elle use des formes les plus savantes et les plus sophistiquées. Il est vrai qu’elle peut être d’une limpidité fluide, mais dans l’instant d’après, elle peut aussi dérouter et laisser le lecteur perplexe. Le lecteur le plus averti se délecte et entre sans retenue dans son monde fictionnel, il tombe ainsi sous le charme d’une écriture évocatrice de sensations subtiles, non seulement au niveau de la sonorité des mots choisis, mais aussi au niveau de l’intellect, tant ses romans sont riches en évocations historiques, en références sociales, en expressions psychologiques. Assia Djebar possède l’art de la nuance et l’art de raconter. Le parcours d’Assia Djebar, de son vrai nom Fatima-Zohra Imalayene, est simple et compliqué à la fois, tout comme son œuvre d’ailleurs. Elle est née le 4 août 1936 à Cherchell. Son père était instituteur, il avait étudié avec Mouloud Feraoun à l’Ecole normale de Bouzaréah. Combien de fois l’ai-je entendu parler de ce père qui tenait tant à ce que sa fille fasse des études, et combien ce père était tolérant et compréhensif quand il s’agissait d’études et de savoir. Après des études secondaires à Blida, elle fut parmi les premières Algériennes à entrer à l’université d’Alger. Elle a été en tout cas la première Algérienne à être admise à l’ENS de Sèvres, à Paris. C’était en 1955. Prise dans le tourbillon de la contestation d’un colonialisme inique, elle participe à la grève des étudiants algériens de 1957 à Paris. Avec son mari, elle se rend à Tunis en 1958 où elle écrit pour le journal El Moudjahid, avec Frantz Fanon, faisant des enquêtes auprès de réfugiés algériens à la frontière. Diplômée en histoire, elle se rend au Maroc où elle enseigne à l’université de Rabat en 1959 et où elle s’occupe aussi d’activités culturelles dans le cadre d’organisations algériennes. En 1962, elle revient enfin à Alger pour enseigner l’histoire et un peu plus tard la sémiologie du cinéma à l’université d’Alger. Elle travaillera ensuite au Centre culturel algérien à Paris. Docteur ès lettres de l’université de Montpellier, romancière reconnue, elle enseigne la littérature francophone comparée d’abord en Louisiane et ensuite à l’université de New York. Aujourd’hui, elle se partage entre Paris, les USA et Alger.

Elle a touché au cinéma

Bien que reconnue en tant qu’écrivaine, il ne faut pas occulter son apport au cinéma algérien dans la mesure où elle a réalisé en 1977 un long métrage La Nouba des femmes du mont Chenoua qui a obtenu, faut-il le rappeler, le prix de la Critique à la Biennale de Venise en 1979. Elle a réalisé un second film en 1982 , La Zerda ou les chants de l’oubli. Poétesse et dramaturge, de nombreux films ont été tournés sur elle. Son œuvre littéraire est impressionnante, car Assia Djebar s’inscrit dans la durée, se qualifiant d’ailleurs de « femme écrivain ». Elle débute avec un roman court intitulé La Soif qui a eu le Prix de l’Algérienne, écrit à la manière du premier roman de Françoise Sagan Bonjour tristesse, où elle évoque l’intime et les pensées d’une jeune fille, ce qui lui a été souvent reproché dans le sens où l’histoire de cette période de guerre n’y apparaît pas du tout. Ce roman est suivi Des Impatients où elle parle également du moi, de l’intime, du couple, de la bourgeoisie algérienne sclérosée et passive. On peut qualifier ces deux romans comme étant des œuvres de jeunesse. En revanche, dans Les Enfants du nouveau monde, écrit en 1962, elle fait passer un message d’espoir pour l’égalité entre l’homme et la femme qui ont combattu côte à côte le colonialisme par le biais de personnages convaincants. A ce propos, elle dit : « Ce que j’ai voulu montrer, c’est la prise de conscience de Dalila, une jeune fille algérienne en révolte contre la tradition, son milieu, sa famille. J’ai voulu montrer combien dans ce monde calme, où rien objectivement n’avait encore changé, se développait un processus qui laissait deviner les bouleversements futurs. » Dans Les Alouettes naïves, elle décrit aussi l’espoir d’une Algérie nouvelle et chante les vertus de l’engagement. Dans les romans d’Assia Djebar, l’histoire collective rentre subrepticement dans le récit sans que les personnages s’emparent de l’histoire en tant que telle. Ensuite, il y a eu L’Amour, la fantasia dans lequel l’histoire et la fiction se mêlent et s’entremêlent, la biographie se mélange à l’histoire, le récit croise le « je » et le « nous ». Dans Ombre sultane, le couple, l’amour, l’histoire, la révolte féminine contre l’oppression... prennent toute son ampleur dans une fiction où la psychologie et l’histoire se fondent en une force révoltée. S’inspirant de peintures de Delacroix et de Picasso, elle publie un recueil de six nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement en 1980. La parole des femmes prend forme dans cette société où le machisme est de mise, paroles de femmes séquestrées, dialogue entre l’image et le texte. Assia Djebar donne vie à ses femmes peintes par Delacroix en 1834. Loin de Médine répondait à une situation historique de la vie algérienne où l’islamisme prenait de plus en plus d’ampleur. Après les événements d’octobre 1988, elle retourne à Paris après avoir rendu visite à sa fille à Alger, alors étudiante.

La décennie sanglante a remué Assia

Déchirée par ce qu’elle avait vu et vécu, elle décide de questionner l’histoire, de montrer qu’un Islam égalitaire a existé : « Je rentrai à Paris et, pour ne pas être brisée, je décidai de me confronter, armée de ma seule expérience d’historienne, à cet Islam des origines... Je me mis, d’un coup, à vivre en 632 après J.-C. à Médine, au moment où le Prophète Mohamed va mourir : problèmes de la succession politique, germes déjà de la division, rôle des épouses et des filles du Messager, des Compagnons, du premier Calife et, surtout, irruption, sur l’avant-scène, de Fatima, fille du Prophète, en véritable Antigone avec sa voix de la douleur, de la colère lucide et amère, de la protestation. De la protestation véhémente de toutes les femmes, à travers elle ! Je me plongeai dans le déchiffrement, mot après mot, chapitre après chapitre, des chroniqueurs arabes Ibn Saâd et Tabari. J’avais besoin d’entendre ainsi ma langue maternelle, dans son grain, son rythme et sa sobriété, dans ses trous aussi... Comme l’écrivait le grand Michelet pour sa vision de l’histoire de France : ‘‘Il y eut un étrange dialogue entre lui et moi, entre moi, son ressusciteur, et le vieux temps remis debout.’’ J’écrivis donc Loin de Médine, narration à plusieurs niveaux, pour me rapprocher de ce ‘‘vieux temps remis debout’’, mais aussi des passions, de la parole libre et multiple des femmes de Médine, humbles ou connues, mais transmettrices et actrices de cette histoire islamique. Après presque deux ans d’écriture, je me souviens : dans la maison paternelle, à la mi-juin 1990, tandis que j’écrivais le mot fin à mon manuscrit, je me réveillai d’un coup au présent d’Alger : trois jours après, en effet, les intégristes du FIS remportaient les élections municipales ! Et la douleur et la révolte se manifestent. » La décennie sanglante a remué Assia Djebar comme elle a remué toutes les Algériennes et tous les Algériens. Après Vaste est la prison, elle publie Le Blanc de l’Algérie que j’ai lu et relu, tant l’émotion dans ce texte roman/témoignage est forte, révoltée, survoltée, dénonciatrice. Le Blanc de l’Algérie est un cri de douleur, un cri de désespoir. Face à la perte brutale et sauvage de ses confrères, de ses amis artistes, Assia Djebar rédige cet ouvrage de toute évidence avec des larmes. Elle pleure une Algérie qui n’a pas cessé pendant un temps long d’enterrer ses morts. L’écrivain évoque avec émotion tous ces Algériens qui sont morts pour que l’Algérie devienne libre et vive dans la modernité, mais voilà, le monstre est dans le sein. Dans cet ouvrage, elle est comme ces pleureuses, mais une pleureuse sincère, exprimant une vraie douleur. Assia Djebar pleure et cherche cette Algérie traditionnellement ouverte, hospitalière, avenante. Elle explique qu’elle a essayé de « répondre à une exigence de mémoire immédiate ». En effet, elle dénonce les atrocités commises au nom d’un dogmatisme étriqué, d’un dogmatisme assassin. L’auteur hurle doucement l’ignoble tuerie de Abdelkader Alloula le dramaturge, de M’hamed Boukhobza le sociologue, de Mahfoud Boucebci le psychiatre au service des enfants, de Tahar Djaout le romancier, poète et journaliste, de Youcef Sebti le poète universitaire, de Saïd Mekbel le journaliste... Elle dénonce le génocide programmé d’intellectuels algériens, d’un peuple qui veut vivre dans la compréhension d’un monde moderne auquel elle adhère totalement et qu’elle défend de toutes ses forces. Le blanc étant la couleur du deuil, elle crie son refus du génocide page après page. Assia Djebar entreprend donc un travail méticuleux sur la mémoire qui devrait être collective, mais qui ne l’est pas, car l’histoire, dit-elle, a été occultée. Elle dénonce la mise à l’écart d’écrivains porteurs de modernité qu’ils soient francophones ou arabophones. Assia Djebar dénonce aussi la télévision algérienne qui donne la parole à des intégristes religieux venus d’ailleurs, mais qui ne donnepas ou très peu la parole aux porteurs de valeurs démocratiques. La force de cet ouvrage se situe dans le fait qu’elle transmet avec force l’idée que la culture de l’oubli mène au désespoir, à l’ignorance de soi et des autres. Assia Djebar pose une question essentielle : pourquoi une société en arrive-t-elle à vouloir éliminer physiquement ses forces vives ? Sa question est : « Où se situe la faille ? » Pourquoi les enfants de ce pays veulent-ils partir ? Assia Djebar parle des exils et interroge alors les morts : Nadia Guendouz, Taos Amrouche, Rachid Mimouni, Rabah Belamri, Albert Camus, Jean Sénac, Frantz Fanon et Josie Fanon qui s’est suicidée en 1989. Elle interroge aussi l’Emir Abdelkader, dont les cendres ont été ramenés de Damas, mais dont les idées défendant la spécificité de la culture algérienne, riche de multiples cultures, n’ont jamais été enseignées aux jeunes générations. Sa fiction interroge l’histoire qui fait mal aussi comme dans Oran, langue morte, Les Nuits de Strasbourg, La Femme sans sépulture. L’histoire, la fiction, la force de l’imaginaire et l’amour d’une langue qu’elle s’est appropriée font que la romancière possède un style, un monde, des questionnements et l’amour de l’Algérie. Sa littérature parle de l’essentiel, donc de l’être humain dans son expression la plus authentique. C’est tout cela, Assia Djebar, une grande dame algérienne, dont nous sommes fiers.

Parcours

Assia Djebar, de son vrai nom Fatima-Zohra Imalayene, est née en 1936 à Cherchell à 100 km à l’ouest d’Alger. Elle est la première femme algérienne à être admise à l’Ecole normale supérieure de Paris en 1955. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages (romans, essais, poésies, pièces de théâtre) et de plusieurs films parmi lesquels La Nouba des femmes du mont Chenoua, primé en 1979 au Festival de Venise. Son œuvre est traduite en une vingtaine de langues. Un club de lecture exclusivement réservé à l’écrivaine vient d’être créé à Paris. Un autre est en cours de réalisation à Londres.