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11 mars 2002
Pareille à un archéologue fourrageant les entrailles de la terre, une fois encore Assia Djebbar revient vers des chemins souvent explorés, dont on pensait qu'elle en avait épuisé tous les détours et percé tous les secrets. Une fois encore, le lieu des fouilles est Cherchell, sa ville natale, l'antique Césarée « son nom du passé, Césarée pour moi et à jamais », avec qui, on le sait, elle entretient une connivence, une intimité qui s'amplifie avec la distance et le temps. En arpentant les sentiers de l'histoire de son pays et en labourant ce champ fertile qu'est la mémoire des femmes, anonymes de toutes conditions et de tous milieux, campagnardes ou citadines, bourgeoises oisives ou paysannes laborieuses, notre romancière (actuellement professeur à l'Université de New York et membre de l'Académie royale de Belgique où elle occupe le siège de Julien Green) réussit, avec son dernier roman, La Femme sans sépulture, à remonter à la surface de l'oubli de resplendissants portraits de femmes.
Dès les premières pages, elle prévient son lecteur : ce
livre relatant la passion de Zoulikha Oudai, une résistante de la guerre
d'Indépendance, une histoire recueillie au printemps 1976 lors du tournage
d'un film sur les femmes du mont Chenoua, est plus qu'un simple témoignage
ou un documentaire historique. Aux côtés de l'héroïne,
à qui fut à l'époque dédié ce film, aujourd'hui
au centre de ce livre, on croisera d'autres personnages qui « sont traités
ici avec l'imagination et les variations que permet la fiction () ».
Pour qui connaît l'oeuvre de Assia Djebbar, La Femme sans sépulture
se situe dans une démarche littéraire entamée avec Femmes
d'Alger dans leur appartement (1980) et poursuivie avec Vaste est la prison
(1995) ; il est dans la continuité de cette tradition romanesque et c'est
sans doute la raison pour laquelle, dès le prélude, certains ressentiront
comme une impression de déjà-vu, un goût de déjà-lu
Ici encore, fiction et réalité se côtoient et se soutiennent
mutuellement sans que l'une écrase l'autre : l'imaginaire a la texture
du réel, se confond avec lui et inversement, au point que des êtres
authentiques et ordinaires se muent en personnages romanesques. L'auteur, après
avoir planté le décor et présenté les protagonistes,
puis tiré les rideaux dans l'épilogue en usant du je, s'éclipse
de la scène en tant que tel pour devenir l'« invitée »,
la « visiteuse », l'« étrangère » qui,
fondue dans le choeur des diseuses, tantôt mêle ses souvenirs à
ceux des témoins de la passion de Zoulikha et participe ainsi au travail
de reconstitution, tantôt se tait pour mieux écouter la confidence
des autres conteuses.
Rien dans ce livre ne nous est totalement inconnu, rien n'est vraiment nouveau,
ni les voix des diseuses, parfois réelles, parfois imaginaires, ni le
timbre de l'auteur dont on entend le souffle, c'est-à-dire la langue,
ce qui reste dans l'oreille même lorsqu'on a oublié le récit
lui-même, et qui est la marque des grands écrivains. Car, derrière
l'intrigue du roman qui pourra sembler rebattue à un lecteur algérien
conditionné par une actualité lui dictant ses choix de lecture,
un lecteur devenu progressivement sourd à toute littérature qui
n'aurait pas cette actualité pour trame, il y a la musique inimitable
de la prose d'Assia Djebbar qui s'impose et nous force à aller au bout
de ce voyage dans le passé.
Chaque mot, chaque confidence extrait de la boue de l'oubli par l'auteur de
Loin de Médine déblaye le destin individuel de Zoulikha et, au-delà,
celui de toute une génération de mères et de filles, avant
et après l'Indépendance. Ces trésors rassemblés
avec la patience d'un chercheur d'or, remontés comme un puzzle, finissent
par former une mosaïque « selon le modèle des mosaïques
si anciennes de Césarée de Mauritanie », au centre de laquelle
brille la figure de la maquisarde arrêtée par l'armée coloniale
en 1957 et disparue sans sépulture. Un ensemble de voix se relayent inlassablement
pour tisser cette fresque. Parmi elles, celles de l'aînée de Zoulikha,
Hania, l'apaisée, et de sa cadette Mina, l'inconsolée. Et puis,
venue du quartier des Douaretes, Dame Lionne « Lla Lbia » qui, déroulant
l'écheveau de sa mémoire, resté intact malgré le
temps, se souvient : la nuit de l'assassinat des trois fils Saâdoun, la
rage des tueurs ivres d'alcool et de haine, et les femmes dans les patios, sur
les terrasses, retenant leurs garçons ou guettant le retour des imprudents
avec, sur leurs lèvres, déjà les psalmodies du deuil Mais
a-t-elle vraiment existé cette Dame Lionne ou fait-elle partie de ces
« variations que permet la fiction » ? Allez savoir !
Assia Djebbar aime à brouiller les pistes, à abolir la frontière
entre passé et présent, entre morts et vivants. Mais c'est toujours
pour une plongée dans le mouvement de l'histoire, un retour au passé
afin de répondre aux interrogations du présent.
Quant aux morts qui pourrait mieux témoigner des inquiétudes et
de la douleur de cette femme marchant au-devant de sa tombe en haranguant la
foule lâche qui la regarde partir vers son destin, sinon elle-même
?
Et voici comment, une fois encore, les morts investissent la parole et l'histoire.
Voici pourquoi la femme sans sépulture revient hanter les ruelles et
les terrasses, la place romaine et le phare, les fontaines et les patios de
sa ville antique et raconter dans un monologue destiné à l'enfant,
devenue femme à son tour, ses ultimes instants.
Assia Djebar : La Femme sans sépulture, roman, Editions Albin Michel, Paris, 2002.