Assia Djebar Escritora y cineasta Assia Djebar, pseudonym of Fatima-Zohra Imalayène Assia Djebar, Dicthterin, Historikerin, Filmemacherin Prix de la Paix 2000 des libraires et éditeurs allemands L'oeuvre d'Assia Djebar Assia Djebar, par Beida Chikhi La Maison des Écrivains rend hommage à Assia Djebar Nomade entre les murs Discours à Frankfurt: Idiome de l'exil et langue de l'irréductibilité L'amour, la fantasia Un écrivain, une femme Assia Djebar élue à l'Académie française Le sacre de l'Algérie qui avance Les palmes et le palmier «Hommage Immortelle» Une cherchelloise parmi les grands Notre honorable aînée Figure marquante de la littérature algérienne «Les Nuits de Strasbourg», ou l'Érotique des langues «La Femme sans sépulture» Assia Djebar honorée par le président Carlo Ciampi Le prix Nobel 2004 ira-t-il à Assia Djebar? Écriture autobiographique dans l'oeuvre d'Assia Djebar Écriture et interdit dans l'autobiographie d'Assia Djebar

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J’ai rencontré Assia Djebar la première fois en 1994
à Paris, plus exactement au Centre culturel algérien où
elle occupait je ne sais quel poste de conseillère. Récemment
arrivées en France, nous hantions, une amie et moi-même, les lieux
où nous pouvions retrouver d’autres compatriotes pour parler du pays
que nous venions de quitter précipitamment. Assia Djebar nous avait invitées
à la cafétéria du centre, et là, dans la salle totalement
vide, après avoir écouté nos récits avec une attention
douloureuse, l'écrivain qui avait si longtemps témoigné
et prêté sa plume à ses sœurs muettes nous lança
cette exhortation : « Ecrivez, écrivez tout cela… Ne laissez pas
à d’autres vous déposséder de vos histoires, de vos expériences…
»
La belle dame au regard triste et de sombre vêtue nous quitta devant une
bouche de métro. La vision de la silhouette élancée s’engouffrant
dans le tunnel réveilla en moi des souvenirs : odeur de jasmin, murmure
de voix féminines dans des patios fleuris, confidences feutrées,
chant d’amour et de liberté fantasmée… et puis cette plainte,
comme un poème :
« C’est moi – moi ?
— C’est moi qu’ils ont exclue, moi sur laquelle ils ont lancé l’interdit
C’est moi — moi ?
— Moi qu’ils ont humiliée…
Moi qu’ils ont encagée
Moi qu’ils ont cherché à ployer, leurs poings sur ma tête
(…)
C’est moi, c’est moi qu’ils ont voulu étouffer (…)
Je suis — Qui suis-je ?
— Je suis l’exclue… »
Dans ma mémoire toujours ces mots, réminiscence de Femmes d’Alger
dans leur appartement, le premier texte que j’avais lu écrit par celle
qui venait de s’éclipser, résonneront comme un cri ou plutôt
une transgression du silence qu’ils dénoncent et auquel ils s’attaquent
: ce qui est la même chose pour les musulmanes dont le son même
de la voix portée un peu haut est désobéissance ! Parce
que jalonné des complaintes populaires, de chants de femmes, de stances
introuvables qui avaient bercé mon enfance ; parce qu’écrit à
la manière d’un divan dédié aux corps emprisonnés
et à la parole étouffée, aux voix depuis des siècles
emmurées, à cette langue souterraine au timbre féminin
à laquelle il fallait, disait l’auteur, « rétablir le son
» — un divan pour porteuses d’eau ou porteuses de feu réduites
au mutisme —, je l’ai gardé de longues années à mon chevet.
Pour me rappeler aussi qu’il est des femmes près de nous qui osent dire
enfin comment le regard de l’homme, celui du père, du frère, de
l’époux mais aussi de l’autre, de l’étranger, ici du peintre Eugène
Delacroix, est notre première prison…
J’ai revu Assia Djebar trois années plus tard, au cours d’une soirée
littéraire, après que j’eus publié un texte qui relatait
justement cette histoire personnelle qu’elle nous avait recommandée de
préserver du pillage médiatique ; elle venait alors de Bâton
Rouge en Louisiane, où elle enseignait, parler de son dernier livre.
Blancs les linceuls qui habillent nos morts, blanches les voix psalmodiant les
chants funéraires qui les accompagnent, un thrène lancinant se
déploie dans le blanc de l’Algérie, présenté ce
jour-là ; dialogue tissé entre la survivante et les compagnons
disparus qui nous fait réentendre le message des voix éteintes
de M’hamed Boukhobza, Abdelkader Alloula, Mahfoud Boucebci, la parole des amis
assassinés… Je découvrais, rassurée, que l’exploratrice
de la mémoire mutilée des femmes, attentive à transcrire
et décrypter le souffle des âmes étouffées par des
siècles d’oppression, qui m’avait ébranlée par une déclaration
au journal Le Monde où elle affirmait ne pas pleurer avec ses sœurs algériennes,
avait fini par se rendre à la douleur, à notre douleur.
Je la retrouvais quelques mois plus tard ; elle était devenue une autre
fois encore avec Oran, langue morte la chroniqueuse du récit «
des peurs, des effrois, saisi sur les lèvres… ». Auparavant, poursuivant
son « trajet d’écoute », sondant encore les replis des mémoires
et les blessures des corps, disséquant la langue des femmes voilées
pa-tiemment extraite « des silences du sérail d’hier », elle
nous avait livré, dans un formidable roman-quête, semi-autobiographie,
dernier volet du cycle ouvert par l’Amour, la Fantasia et Ombre sultane, la
somme des années d’observation — des années consacrées
à vivre la vie.
Car, après un début de carrière brillant, entamé
en pleine guerre d’Algérie, la paix venue, des exigences nouvelles l’avaient
accaparée, irrépressiblement : amasser de nouvelles expériences
en se frottant au monde réel, remplir la besace qui alimente la création
; en un mot, faire le plein de vie en accumulant les épreuves qui sédimentent
l’existence. Le projet imposa des choix et un parcours traversé de haltes
brèves, des longues pauses ; défi à la frénésie
de l’époque de la première normalienne algérienne qui n’hésita
pas à clôturer — prématurément,… mais n’est-ce pas
le destin des talents précoces ? — un cycle romanesque classique entamé
à l’âge de vingt ans.
Ce sédiment engrangé au cours de ses dix années de silence
litté-raire va alimenter une œuvre originale, d’une puissance rarement
atteinte dans la littérature algérienne, construite sur une démarche
consistant à interroger les situations et les personnages les plus humbles
de notre histoire. Œuvre inclassable où s’entremêlent pour notre
plus grand bonheur : histoire de l’art, musicologie, sociologie, ethnologie,
linguistique, biographie ; où fusionne une palette de savoirs par le
biais desquels elle tente de comprendre et d’expliquer l’univers féminin…
Avec une écriture limpide, qui coule spontanément, naturellement
belle, Assia Djebar nous a donc raconté des « éclats »
de vies, adossées à des pans de notre histoire avec l’intensité
poétique d’un Mohamed Dib et l’érudition d’un Mostefa Lacheraf…
C’est-à-dire sans accumulation de concepts, de formulations abstraites
hermétiques. Loin de Médine (1991), preuve éblouissante
de l’ampleur de son savoir et de la force de son lyrisme, était même
venu à l’époque — qui s’en souvient encore ? —, dans le climat
de terreur semé par l’intégrisme religieux au nom d’un retour
à l’islam des origines, comme une merveilleuse leçon de tolérance
délivrée par les premiers musulmans. Avec ce récit historique,
mettant en scène les compagnes du Prophète Mohamed, l'écrivain
nous donnait, ciselés comme un chant d’amour soufi, des arguments pour
déjouer la mystification fondamentaliste. Mais en Algérie, déjà
cernée de toutes parts, combien avaient pu lire ce livre ?
Aujourd’hui, quarante-deux ans séparent le dernier essai du premier roman.
Entre les deux, au milieu de l’agitation du monde, sur la toile Algérie
: une guerre de libération, une indépendance ; puis, pour clore
le siècle moribond, la touche macabre d’une guerre non déclarée,
affrontement sanglant opposant une armée invisible à un peuple
qui s’était laissé envoûter par le chant des sirènes.
Entre ces moments aussi, espace temps pour deux générations humaines,
se déployait, rayonnante et accessible, toujours renouvelée, l’œuvre
d’Assia Djebar.
Alors, soudain, l’on se surprend à espérer de nouveau…