Assia Djebar Escritora y cineasta Assia Djebar, pseudonym of Fatima-Zohra Imalayène Assia Djebar, Dicthterin, Historikerin, Filmemacherin Prix de la Paix 2000 des libraires et éditeurs allemands L'oeuvre d'Assia Djebar Assia Djebar, par Beida Chikhi La Maison des Écrivains rend hommage à Assia Djebar Nomade entre les murs Discours à Frankfurt: Idiome de l'exil et langue de l'irréductibilité L'amour, la fantasia Un écrivain, une femme Assia Djebar élue à l'Académie française Le sacre de l'Algérie qui avance Les palmes et le palmier «Hommage Immortelle» Une cherchelloise parmi les grands Notre honorable aînée Figure marquante de la littérature algérienne «Les Nuits de Strasbourg», ou l'Érotique des langues «La Femme sans sépulture» Assia Djebar honorée par le président Carlo Ciampi Le prix Nobel 2004 ira-t-il à Assia Djebar? Écriture autobiographique dans l'oeuvre d'Assia Djebar Écriture et interdit dans l'autobiographie d'Assia Djebar

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L' autobiographie en tant que modalité
fondée sur l' intériorité et la réflexivité
du sujet à lui-même part d' une interrogation : "Qui
suis-je ?" Cette procédure a pour aboutissement immédiat
la décision d' écrire. La relation intrinsèque entre
le questionnement et l' activité scripturaire fonde l' autobiographie
comme projet dont le but est de donner une réponse à la question
fondatrice du sujet. Cependant, le projet qui a pour fonction de réaliser
l' unité du "je" commence par instituer une distance qu' illustre
la séparation entre le soi comme objet de connaissance et le soi
comme sujet connaissant.
A
partir de ce procès se pose, corrélativement, la question de l' Autre.
Ainsi, le projet autobiographique porte en son coeur cette altérité
dont le rêve de l' autobiographe aurait été de faire
l' économie. Tout le problème de cette entreprise consistera
alors dans la confrontation conflictuelle du langage, qui s' incarne dans
la relation duelle écriture-lecture.
Cette
problématique est au centre de l' oeuvre d' Assia Djebar. En
effet, texte à plusieurs voix, L' amour, la fantasia dit
l' impossibilité de se dire dans le langage de l' Autre, celui-ci
étant l' homme pour la femme et l' étranger pour l' autochtone.
Cette impossibilité se double de l' impuissance à se reconnaître
dans une langue pourtant choisie pour se dire : contradiction fondamentale
puisque, Algérienne, Assia Djebar vit la langue française
sur le mode, simultanément, de la libération (vis-à-vis
de son contexte socio-culturel) et de l' aliénation (dans la mesure
où, voulant s' adresser d' abord aux femmes, elle choisit l' écriture
dans un pays où la tradition culturelle et le mode de communication
féminin relèvent essentiellement de l' oralité). Ce
cadre étant consciemment délimité par le texte, l' écriture
s' articule dans la tentative de réaliser une réappropriation
de soi par une remontée dans la mémoire, une relecture de l' Histoire
et une incursion dans le monde des femmes que l' écrivain, se faisant
leur écho, tente d' exprimer dans une société faite
avant tout pour les hommes et ceci grâce à une langue qualifiée
dès l' abord d' "entremetteuse".
Dans
ce travail, il ne s' agira pas d' établir dans quelle mesure
l' oeuvre de Djebar est ou n' est pas autobiographique. La réponse
à une telle question qui consisterait en une classification théorique
ou critique du genre n' est pas véritablement pertinente dans
le sens où elle évacue celle, fondamentale et autrement plus
productive, de l' écriture.
En
effet, il importe peu de procéder à un relevé des instances
biographiques en vue de chercher la correspondance entre le vécu
de l' écrivain et son oeuvre écrite. D' un côté,
une telle démarche s' épuiserait dans une investigation
que la profusion de la vie dépasse. D' un autre côté,
une telle procédure manque l' essentiel, car quand bien même
on se livrerait à une opération de "vérification",
comment justifierait-on la place donnée à telle élément
biographique plutôt qu' à tel autre par l' activité
éminemment sélective qu' est l' écriture ?[1]
Sur un autre plan, l' élément autobiographique
n' apparaît jamais isolé en soi ; il est inscrit dans
le champ général du texte qu' il investit en même
temps qu' il est investi par lui. A partir de ce moment, ce dont il s' agit
avant tout c' est d' explorer le mode de fonctionnement des instances
autobiographiques dans le texte, car une fois inscrites en lui elles en suivent
le déploiement et les lois.
A
la lumière de ce qui précède, je m' attacherai dans
un premier temps à analyser la manière dont L' amour,
la fantasia inscrit le projet autobiographique dans un espace et
selon des modalités qui établissent l' émergence du
"je" par l' identité de la quête personnelle et
de l' inscription historique de cette quête. Dans un deuxième
temps, je tenterai d' étudier l' articulation écriture-lecture
par laquelle Assia Djebar affirme son rapport spécifique à
l' autobiographie et réalise une oeuvre qui souligne la primauté
de l' écriture.
L' Histoire comme texte.
La
production de Djebar est éclairée par le principe que l' histoire
du sujet est un texte inscrit dans le champ général de l' Histoire.
Elle appartient à un champ de savoir qui réfute la primauté
de la conscience et de la psychologie du moi pour affirmer la souveraineté
du langage en tant qu' instance du sujet.
Dans
cette perspective s' éclaire une écriture qui tend systématiquement
à battre en brèche l' autorité du "je" comme
illusion fondamentale du projet autobiographique dominé par la transcendance.
C' est ainsi que s' expliquent la pluralité des instances
narratives dans le récit, la fonction essentielle de l' intertextualité
par le procès de la lecture et l' importance essentielle des récits
oraux recueillis pour compléter la démarche autobiographique.
Dès
le départ, le texte de Djebar pose l' inscription de l' individu
dans son appartenance sociale et historique. Dans cette mesure la quête
identitaire ne peut se concevoir qu' à travers sa situation dans
le contexte socio-culturel d' une part, et d' autre part, dans le
cadre de l' Histoire globale. Le "je" s' écrit du
point de vue d' une femme à la recherche d' elle-même
dans une société où l' affirmation de soi est faite
en rapport avec le sort des autres femmes. Ainsi, la narratrice ne conçoit
sa démarche que par rapport à la situation des femmes de sa tribu
et des Algériennes de manière générale. Le roman
est construit autour de l' émergence d' une femme dans un monde
traditionnel et patriarcal fondé sur la domination d' un sexe sur
l' autre. Dans cette mesure, le "je" est porteur d' une
expression et d' un message qui ne sont pas seulement personnels mais collectifs.
En effet, il n' est pas ici question de l' autobiographie d' un
individu particulier qui serait Assia Djebar, écrivain algérien
connue, revenant sur son passé pour intégrer son présent,
mais du destin d' une "fillette arabe" à l' image
des autres. Cette perspective est systématiquement développée
tout au long du texte et renforcée par les instances de la narration
qui, progressivement, procèdent à l' effacement du "je"
pour finalement privilégier les "voix" anonymes des femmes
qui ont fait l' Algérie.
"Je" est un autre.
L' axe
de la quête mise en oeuvre dans L' amour, la fantasia est celui d' une série de confrontations
- femme-homme, tradition-modernité, identité-différence
- fondant le projet autobiographique. A l' évidence, cette quête
part d' une remontée de la mémoire et d' un questionnement
du passé. Le cheminement de l' interrogation s' ouvre sur la
nécessité de rétablir la filiation avec les ancêtres.
La recherche autobiographique ne sera pas celle du passé personnel
centré sur l' enfance et la vie familiale, mais celle d' un
itinéraire individuel ancré dans la réalité communautaire.
Le "je" se compare aux autres femmes de la tribu et cette comparaison
prendra des formes diverses, soit dans le sens de l' identité avec
les autres jeunes femmes de la communauté, soit dans le sens de la différence
et parfois de l' opposition vis-à-vis des aïeules :
"Frêles fantômes, elles
s' inclinaient à plusieurs reprises, de haut en bas, en cadence...
Ma mère fait quelquefois partie du groupe des dévotes qui se prosternent,
effleurent de leurs lèvres le carrelage froid. Nous, les fillettes,
nous fuyons sous les néfliers. Oublier le soliloque de l' aïeule,
les chuchotements de ferveur des autres". Deux modes de vie, deux visions et deux types d' aspirations
se côtoient et s' affrontent. A partir de cette modalité,
la démarche consiste en une introspection et un voyage dans le souvenir
enchevêtrés à la tentative de compréhension
de la condition des autres, des femmes en particulier. Le texte porte entier
en lui le détour par l' Autre pour arriver à soi.
Ecriture-lecture.
Cette
articulation de la relation individu-autres membres de la communauté
est doublé d' une articulation qui engage la relation établie
avec ce grand Autre qu' est l' étranger. Dans cette perspective,
le recours à l' Histoire est déterminant. Le roman de
Djebar obéit à une structure en miroir qui, d' un chapitre
à l' autre, déploie systématiquement un jeu de correspondances
dans le sens de la comparaison et de la continuité de l' argument,
entre l' autobiographie de l' écrivain et l' histoire
de la colonisation de l' Algérie par la France. Ainsi, la description
minutieuse, strictement historique, sur la base d' archives et de documents
scientifiques, répond systématiquement à l' interrogation
de la mémoire personnelle et du passé familial. Djebar décrit
la confrontation des Algériens et des Français depuis la conquête
de 1830 jusqu' à l' Indépendance de l' Algérie,
analyse ses aspects contradictoires et donne sa propre vision de cette période
considérée comme décisive dans la formation de son individualité.
Ainsi, la recherche historique est complétée par une vision personnelle
basée sur une perception subjective qui a pour but de renouveler et d' enrichir
l' entreprise autobiographique. Cette démarche inscrit le texte
dans un champ où l' intertextualité est fondamentale et où
apparaît la fonction déterminante de la lecture. Le récit
ne se fait pas énonciation autoritaire d' un certain nombre de faits
ou de vérités sur soi ayant pour fonction de produire un discours
établissant la continuité et le sens de l' existence d' un
individu particulier. La confrontation avec les écrits des autres
n' est pas simplement une activité d' historienne portée
par la curiosité ou la science.
Le
travail intertextuel suit une double signification. D' un côté,
il consiste en une nouvelle filiation avec les autres femmes et une identification
personnelle dans le rapport à l' Autre qu' est l' étranger.
Ainsi, le texte aboutit à la mise en exergue de la réaction des
femmes face à l' envahisseur français avec pour conséquence
une nouvelle conscience des valeurs humaines et civilisationnelles spécifiques
aux algériens. En effet, Djebar se réapproprie son histoire et,
avec les autres femmes algériennes, peut dès lors affirmer que
l' on ne réussira pas à occulter la réalité
de sa patrie. En renouant avec son pays, elle renaît à elle-même
et élargit le sens de son projet initial. D' un autre côté,
elle met en lumière la relation intrinsèque entre l' écriture
et la violence et définit l' exercice autobiographique comme un
acte et comme lieu d' une lutte multidimensionnelle engageant l' être
dans sa totalité.
"Ecrire", dit-elle.
Le
roman de Djebar porte entier en soi le problème du rapport de la femme
et de l' écriture. Si l' écrivain - homme est confronté
avec ce qu' il a à dire, l' écrivain - femme fait face,
en plus de cela, à la transgression fondamentale qu' est le seul
fait d' écrire, de prendre la parole. Pour elle, écrire,
c' est le faire contre quelque chose, contre les autres, contre l' homme
en particulier. La femme est coupable du seul fait de s' exprimer :
cette double réalité articule la difficulté essentielle
de la narratrice qui a décidé de raconter sa vie : "Dès le premier jour où une fillette "sort"
pour apprendre l' alphabet, les voisines prennent le regard matois de ceux
qui s' apitoient, dix ou quinze ans à l' avance : sur
le père audacieux, sur le frère inconséquent. Le malheur
fondra immanquablement sur eux. Toute vierge savante saura écrire,
écrira à coup sûr "la" lettre. Viendra l' heure
pour elle où l' amour qui s' écrit est plus dangereux
que l' amour séquestré"[2]. Comme pour Prométhée, écrire, pour
la femme, c' est voler les mots, les arracher à l' emprise
masculine, à la règle sociale.
Sur
un premier plan, l' écriture apparaît comme une rupture en
même temps qu' un instrument permettant de renouer avec le passé
en vue de renouveler la filiation avec les autres femmes et leur donner
voix. La jeune fille entre dans l' histoire de sa propre vie à partir
du moment où, ayant accédé à l' école
et à l' écrit, elle échappe à la vigilance
de ses geôliers et peut efficacement transgresser la Loi pour affirmer
son être : "A l' instar d' une héroïne
de roman occidental, le défi juvénile m' a libérée
du cercle des chuchotements que des aïeules invisibles ont tracé
autour de moi et en moi... Puis l' amour s' est transmué
dans le tunnel du plaisir, argile conjugale"[3]. L' écriture est découverte du monde,
d' une vie autre. Elle est aussi une arme de contestation et un refus de
l' autorité aveugle de la tradition. Les jeunes filles cloîtrées
écrivent et en le faisant, elles se détachent de leurs amarres,
première étape vers la libération.
Sur
un deuxième plan, l' écriture se révèle espace
de la violence qui accompagne la violence de l' Histoire. Elle est
instrument d' usurpation et de possession de l' autre, colonisation
des signes qui accompagne et suit la conquête et l' invasion de cette
patrie avec laquelle la narratrice se confond : "Car cette conquête ne se vit
plus découverte de l' autre, même pas nouvelle croisade d' un
Occident qui aspirerait à revivre son Histoire comme un opéra.
L' invasion est devenue une entreprise de rapine : l' armée
précédant les marchands, suivis de leurs employés
en opération ; leurs machines de liquidation et d' exécution
sont déjà mises en place. Le mot lui-même, ornement pour
les officiers qui le brandissent comme ils porteraient un oeillet à
la boutonnière, le mot deviendra l' arme par excellence. Des
cohortes d' interprètes, géographes, ethnographes, linguistes,
botanistes, docteurs divers et écrivains de profession s' abattront
sur la nouvelle proie. Toute une pyramide d' écrits amoncelés
en apophyse superfétatoire occultera la violence initiale"[4]. Comparant l' écriture des femmes cloîtrées
et celle des militaires français et de leurs accompagnateurs, la narratrice
fait ressortir la différence essentielle de la signification de l' écrit
pour les unes et pour les autres. Elle réalise que la guerre des armes
est doublée d' une guerre des signes. Et c' est cette guerre
dont son autobiographie est devenue le lieu qu' Assia Djebar va porter
au présent en convoquant l' Histoire et son écriture
par les Français et en la revisitant à la lumière
de sa propre lecture des événements.
Le texte fonctionne alors comme une entreprise archéologique faite d' analyses, de comparaisons et d' interprétations nouvelles du passé collectif mais aussi d' une démarche qui la pousse à donner la parole aux femmes analphabètes qui ne peuvent pas écrire et dont elle se fera l' écho. Cette entreprise multiforme, si elle prend des aspects différents, procède d' un même souci de compréhension et de dévoilement, d' affirmation de soi dans l' acte actuel de l' écriture : "Au sortir de cette promiscuité avec les enfumés en haillons de cendre, Pélissier rédige son rapport qu' il aurait voulu conventionnel. Mais il ne peut pas, il est devenu à jamais le sinistre, l' émouvant arpenteur de ces médinas souterraines, l' embaumeur quasi fraternel de cette tribu définitivement insoumise... Pélissier, l' intercesseur de cette mort longue, pour mille cinq cent cadavres sous El Kantara, avec leurs troupeaux bêlant indéfiniment au trépas, me tend son rapport et je reçois ce palimpseste pour y inscrire à mon tour la passion calcinée des ancêtres"[5]. Dans cette perspective, il n' est pas étonnant qu' au terme de son récit la narratrice fasse la constatation suivante exprimant la synthèse du "je" autobiographique et du "je" historique : "Une constatation étrange s' impose : je suis née en dix-huit cent quarante-deux, lorsque le commandant de Saint-Arnaud vient détruire la zaouia des Béni Ménacer, ma tribu d' origine, et qu' il s' extasie sur les vergers, sur les oliviers disparus, "les plus beaux de la terre d' Afrique", précise-t-il dans une lettre à son frère. C' est aux lueurs de cet incendie que je parvins, un siècle après, à sortir du harem ; c' est parce qu' il m' éclaire encore que je trouve la force de parler. Avant d' entendre ma propre voix, je perçois les râles, les gémissements des emmurés du Dahra, des prisonniers de Sainte-Marguerite ; ils assurent l' orchestration nécessaire. Ils m' interpellent, ils me soutiennent pour qu' au signal donné, mon chant solitaire démarre"[6]
Se dire dans langue de l' autre.
Si
l' écriture est l' instrument de la rencontre de soi et de
l' Autre, de la découverte de l' ailleurs et de l' exploration
d' autres continents, intérieurs et extérieurs, le fait
que la langue utilisée soit étrangère semble inscrire une
négation absolue au centre de cette rencontre et de cette découverte.
La langue française, en effet, est doublement étrangère
du fait qu' elle n' est pas la langue maternelle et qu' elle
a été acquise par l' intermédiaire du père.
Ces deux éléments déterminent une double barrière,
celle des mots de l' Autre et celle de la pudeur, de la séparation
qu' elle impose.
De
prime abord, la langue française est vécue et pensée sur
le double mode, contradictoire, de la libération et de l' aliénation,
celui de la transgression d' un espace social - celui que la famille et
la communauté réserve à la femme - et culturel qui, débordant
les limites originelles de l' Algérienne en société
traditionnelle, débouche sur un autre espace, une autre culture.
La langue utilisée par l' autobiographe est également séparation
vis-à-vis de soi-même, de ses racines car elle échoue
à exprimer la mesure profonde, sentimentale, émotionnelle
et psychologique de l' être algérien. Cette dimension ressort
particulièrement dans le récit quand la narratrice veut parler
son intimité et exprimer ses sentiments amoureux. De nouveau, l' affrontement
historique est superposé à une distance ontologique et humaine.
La
guerre qui a opposé les Français et les Algériens est continuée
par celle qui les oppose sur le plan relationnel, social et culturel. Ainsi,
les femmes qui se déshabillent devant les étrangers ne se sentent
pas "nues" puisque, à l' opposé de celui de l' homme
arabe, le regard du Français n' interpelle pas, semble presque inexistant.
De la même manière, quand la narratrice veut exprimer la tendresse,
le désir ou l' amour, elle ne peut le faire en Français,
les mots étrangers lui semblant manquer de substance et d' affect.
Cette dimension se révèle de manière éloquente dans
le récit de la relation entre Marie-Louise et son fiancé et par
l' effet que les attitudes et le vocabulaire de l' Européenne
ont sur la narratrice : "Anodine scène d' enfance :
une aridité de l' expression s' installe et la sensibilité
dans sa période romantique se retrouve aphasique. Malgré le bouillonnement
de mes rêves d' adolescence plus tard, un noeud, à cause de
ce Erreur ! Source du renvoi introuvable., résista : la langue française pouvait tout
m' offrir de ses trésors inépuisables, mais pas un, pas le
moindre de ses mots d' amour ne me serait réservé... Un jour
ou l' autre, parce que cet état autistique ferait chape à
mes élans de femme, surviendrait à rebours quelque soudaine explosion"[7].
A
partir du moment où il s' avère impossible de se dire complètement
dans la langue de l' Autre, le projet autobiographique s' oriente
vers un retour sur soi par la place donnée à l' oralité.
De l' écriture à la voix.
La
rencontre des femmes du pays profond avec lesquelles elle s' identifie
détermine la phase ultime pour se dire. Assia Djebar se fait écoute
et écho de ces aïeules, de ces femmes qui ignorent l' écrit
mais en qui elle se reconnaît. Le cheminement se fait maintenant à
rebours car l' écriture étant également corps,
la voix en sera l' expression la plus pure. La dernière partie du
livre est consacrée à ces récits de femmes que l' auteur
recueille et transcrit, renouant ainsi avec la tradition dont elle s' est
d' abord éloignée mais qu' elle retrouve dans l' urgence
du cri. Ainsi se réalise la rencontre de l' entreprise intellectuelle
d' une femme portée par la modernité et de l' aïeule
assurant la transmission de l' héritage culturel par la parole
restée vive. L' autobiographie en tant que détour par l' écriture
devient un acte que la voix perpétue dans le présent du texte.
Du "je" au "il" ("elle").
Le
champ de savoir dans lequel s' inscrit l' oeuvre d' Assia Djebar,
le travail intertextuel et les stratégies narratives qui l' articulent
réalisent le passage du "je" au "il" au sens où
Maurice Blanchot[8] a exploré ce processus. A partir de la plus profonde
et de la plus intime subjectivité, elle se transforme en cette "impersonnalité"
chère à T. S. Eliot par exemple et, détournant le projet
autobiographique, elle se déploie comme création esthétique
où l' écriture est première.
La
destitution du "je" par le "il" a pour conséquence
le décentrement du texte. En effet, l' affectivité originelle
se trouve équilibrée par une esthétique de la distanciation
où s' affirment les voix des autres ; le cri se trouve amorti
par le silence d' une instance neutre qui instaure la réciprocité
entre le texte et le lecteur. Détournée par la réserve
et l' aphonie du "il", l' autorité du "je"
s' estompe. Dans ce processus, partant du singulier, le projet autobiographique
s' élargit et se fond dans l' universel.
(Extrait de « La littérature maghrébine de langue française », Ouvrage collectif,
sous la direction de Charles BONN, Naget KHADDA & Abdallah MDARHRI-ALAOUI,
Paris, EDICEF-AUPELF, 1996). © Tous droits réservés: EDICEF-AUPELF
[1] "Ainsi, le tenant de la confession autobiographique est-il
conduit à deux attitudes peu commodes. A la poursuite, en la
vie de l'auteur, des événements mythiques que son postulat
suppose, il est contraint, par l'excitation croissante de sa curiosité
et le recul incessant de ses découvertes, aux tourments des
inquisitions infinies. D'autre part, et ceci est plus grave, il lui faut
admettre le contraire de la notion sur laquelle tout son édifice
repose : à un fait supposé important peut correspondre
dans le livre, comme ce serait le cas ici, une discrétion parfaite ;
et ailleurs davantage : le silence, le secret. Il doit alors accepter
non moins ce corollaire, l'invention, par laquelle, à une profusion
du texte répond un vide de la vie. Par là se trouve doublement
ruinée l'analogie entre la vie et le texte, où il puisait
tant d'assurance prématurée." Jean Ricardou, Pour une
théorie du nouveau roman, Paris, Le Seuil, coll. "Tel Quel",
1971, p. 201.
[2] Assia Djebar, L'amour, la fantasia, Paris, J. C. Lattès/Enal
1985, p. 11.
[8] "Le "il" ne prend pas simplement la place occupée
traditionnellement par un sujet, il modifie, fragmentation mobile, ce qu'on
entend par place : lieu fixe, unique ou déterminé par
son emplacement. [...] Le "il" narratif [...] marque ainsi
l'intrusion de l'autre - entendu au neutre - dans son étrangeté
irréductible, dans sa perversité retorse. L'autre parle. mais
quand l'autre parle, personne ne parle, car l'autre [...] n'est plutôt
ni l'un ni l'autre. [...] La voix narrative tient de là son aphonie."
Maurice Blanchot, L'Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, pp. 563-565.