"YACINE RESSEMBLE

À SON OEUVRE"

 

 

Ali Zamoum parle de Kateb Yacine, 14 ans après sa mort.

 

LE MATIN: Kateb Yacine était un homme qui voyageait beaucoup. Pourtant, de retour du Vietnam, au début des années 1970, il a connu une relative stabilité en dirigeant l'Action culturelle des travailleurs (ACT), une troupe théâtrale qui dépendait du ministère du Travail où vous occupiez un poste de responsabilité. Qu'est-ce qui a permis cette « sédentarisation » ?
ALI ZAMOUM: Durant la période coloniale, Yacine ne pouvait pas rester en Algérie et réaliser les oeuvres qu'il a eu l'occasion d'écrire paradoxalement en France, « en allant dans la gueule du loup », comme il disait. Rappelons ici qu'à 17 ans déjà, il a pu donner une conférence à Paris sur Abdelkader et l'indépendance de l'Algérie. Il voyageait beaucoup aussi dans le monde, et cela lui a permis de côtoyer des hommes et des femmes de tous les pays et de diverses cultures, ce qui a conforté en lui ses tendances « internationalistes » je dirais. Mais partout où il est allé, il a emporté en lui l'Algérie qu'il a contribué à faire connaître. Avec ses armes, l'écriture surtout, il a ainsi contribué à la lutte de libération nationale parallèlement à celle qui se déroulait avec des armes durant les années de guerre. Mais dès qu'il a eu l'opportunité de revenir en Algérie, il en a saisi l'occasion pour s'y installer et travailler, notamment avec la troupe théâtrale ACT.

 

Qu'est-ce qui, à votre avis, a motivé Kateb pour s'investir dans le théâtre en créant une troupe qui jouait des pièces qu'il ne s'est pas contenté d'écrire ?
Yacine avait bien expliqué dans quelles conditions il avait écrit le célèbre roman Nejdma. Ecriture difficile à déchiffrer, style original ne respectant pas le classique schéma avec un début, une histoire linéaire, un déroulement logique et une fin Les Algériens colonisés, qui demeurent son centre principal d'intérêt, ne pouvaient pas le lire à l'époque, alors il s'est adressé aux adversaires eux-mêmes. « J'ai écrit en français pour dire aux Français que je ne suis pas Français », disait-il. Dans ce cadre là, il a choisi d'utiliser toutes ses capacités intellectuelles pour leur démontrer que l'Algérie ne pouvait pas être un simple département français d'outre-mer que le pouvoir en place tentait de faire accréditer à l'opinion. Il avait ainsi présenté aux lecteurs un pays qui avait son histoire, ses cultures, son territoire Il avait ainsi valorisé l'Algérie. On le voit bien lorsqu'on constate que tous les sujets qu'il traite et les personnages qui s'animent dans son roman évoquent l'Algérie et les Algériens. Il a seulement utilisé « le butin de guerre » comme instrument, mais c'est de l'Algérie qu'il parle.
Une fois l'Indépendance acquise et ayant eu donc l'opportunité de pouvoir s'adresser directement aux Algériens dans leurs langues, à savoir l'arabe algérien et tamazight par le biais du théâtre, il en a profité pour leur dire ce qu'il avait à leur dire. On est loin du style de Nedjma car les partenaires ne sont plus les mêmes. Yacine s'est avéré un fin pédagogue.

 

Dans l'introduction du Cercle des représailles, Edouard Glissant écrivait : « Il y a des oeuvres qui vont proprement au fond de notre époque, qui s'en constituent les racines inéluctables et qui, à la lettre, en dégagent le chant profond. » Vous qui avez été l'ami intime de Kateb Yacine, vous a-t-il un jour entretenu du « chant profond » de son oeuvre ?
Difficile de répondre simplement à votre interrogation. L'oeuvre de Kateb Yacine est intimement liée à son itinéraire et à son propre être. Yacine ressemble à son oeuvre comme deux gouttes d'eau. Aucune contradiction ne peut être perçue. Il y a un titre d'un film sur Yacine qui peut être la réponse : L'amour et la révolution, voilà le chant profond de l'oeuvre de Kateb.

 

En dehors des hommages que lui ont consacrés quelques associations, dont celle que vous présidez (Tagmats), pensez-vous que l'Algérie « officielle » (médias publics, école) s'est suffisamment acquittée de son devoir envers l'écrivain, l'homme de théâtre et grand militant nationaliste que fut Kateb ?
Ce qui est regrettable de souligner, c'est de constater que nous privons les Algériens et surtout les jeunes de Kateb Yacine. Même mort, il dérange le pouvoir en place. Or l'oeuvre de Kateb est un précieux patrimoine culturel qui doit bénéficier à ceux pour lequel l'avait destiné l'auteur de ses oeuvres. Vivant, on n'a pas cessé de le censurer, mort on continue de le censurer en privant le peuple d'entendre les messages de Kateb.
Il ne s'agit pas à mon avis de s'acquitter d'un devoir envers lui. Yacine restera, malgré tous les censeurs, dans le coeur de tous les patriotes et dans celui de toutes les femmes et de tous les hommes qui se reconnaissent en lui dans le monde. Il restera une référence pour tous ceux qui ont besoin d'exemples à suivre.

 

M. Zamoum, vous partagiez, Kateb Yacine, M'hamed Issiakhem et vous, une solide amitié. Qu'est-ce qui a bien pu réunir un écrivain, un artiste peintre et un combattant de la guerre de Libération nationale ?
J'ai dit un jour à Yacine :
« Tu sais, Rachid Mimouni dit qu'il se reconnaît beaucoup en toi » Gêné par mon propos, il me répondit : « Et bien c'est bien simple d'abord nous sommes tous les deux des Algériens ! » Je pourrais vous donner la même réponse. Pour lui, c'était déjà un facteur positif pour que des liens d'amitié puissent exister entre deux personnes ! Curieux de la part d'un homme connu pour son universalité, non ? Issiakhem, Kateb, des artistes, des poètes, des hommes dignes, capables d'une grande et fidèle amitié. Nous portons le même amour de la Patrie, et je le dis bien que ça peut paraître désuet de se référer à ces valeurs aujourd'hui.