
KATEB ET LES
SOUVENIRS DE SIDI M'CID
A. BOUMEDIENE
Sidi M'cid
est le titre d'une nouvelle de Kateb qui rappelle ses souvenirs les plus vifs,
ceux du Constantinois dont il est originaire, du 8 mai 1945 auquel il avait
pris une part active et qui lui a valu d'être exclu du lycée de
Sétif où il était élève de 3e.
Il s'agit de souvenirs qui entrent dans la mémoire collective, ceux de
l'occupation, du mépris total, de la répression, de la ghettoïsation
de l'Algérien colonisé, mais qui rappellent les plus beaux moments
de gloire de notre peuple, ceux au cours desquels il a fait preuve de bravoure,
de fraternité, d'humanisme et de désintérêt qui ont
fait la fierté d'être Algérien et forgé une personnalité
nationale ainsi qu'une identité sans lesquelles il n'y aurait eu ni libération
du joug étranger ni espoir d'une ère nouvelle de bonheur pour
tous. Ce que Kateb Yacine aborde dans sa nouvelle qu'il a intitulé Sidi M'cid est profond, riche en événements
marquants. Sidi M'cid, ses alentours, son pont suspendu sont chargés
d'histoire.
Si Sidi M'cid rappelle Kherrata, Guelma, Sétif, qui portent les stigmates
du 8 mai 1945, il connote aussi tous les événements auxquels ont
été confrontées les populations et qui ont suscité
chez les femmes de l'Est le devoir ou l'obligation de porter le voile noir.
Des
personnages indiscernables dans un univers mythique
Hammam Meskhoutine, Nadhor, Sidi M'cid, Guelma polarisent tous les regards dans
un environnement où on a du mal à distinguer le héros des
personnages secondaires ; ils sont tous actifs au point de brouiller les pistes.
Ali, Lakhdar, Nedjma, Zohra, Marguerite, Hélène, l'épouse
de Si Mabrouk, Tahar, Keblout, Mahmoud évoluent dans un monde mystérieusement
agencé de façon à n'y voir ni début ni fin. Seul
l'auteur en connaît la structure profonde. Sa nouvelle a été
bâtie selon la technique du nouveau roman.
C'est Le Polygone
étoilé
en miniature, avec ses labyrinthes, les mêmes personnages insaisissables,
un style à l'emporte-pièce.
La nouvelle, qui a tout d'une pièce théâtrale en miniature,
écrite en vers dans sa majeure partie, commence par le "il"
de la troisième personne du singulier sans que l'auteur ait jugé
utile de dire de qui il s'agit. Veut-il parler de "Ali" ? Mais pourquoi
n'avoir pas fait une présentation de lui, fut-elle succincte, pour aider
le lecteur de niveau moyen à mieux saisir dès le départ
le thème et la trame de l'histoire. Jugez-en par cette entrée
en matière : "Il
repose quelque part dans la forêt, comme beaucoup d'autres. Et prévenu
par la lueur de haine dans l'œil cerné, le visage enfantin marqué
par la terreur, et le halètement d'Ali qui lui serrait le bras : ''Tu
n'auras pas besoin de le venger. C'est fait, oui, par des hommes que tu vas
connaître, que tu connais déjà, que tout le monde admire,
craint ou aime. Je ne crois pas qu'on puisse les accuser, ni les séduire,
ni les vaincre, ni même les haïr : ceci, je le sais mieux que personne.''
Elle ne parlait plus pour l'orphelin, mais pour elle-même, plus que transfuge,
Parisienne cloîtrée avec le fils de sa rivale."
Ceci n'est pas nouveau chez Kateb qui a bien commencé par Nedjma avec la même technique intransigeante sur le
fond et la forme. Il met en scène les mêmes personnages dans toutes
ses œuvres romanesques et théâtrales.
Ce qui a fait dire à de nombreux critiques que Kateb est l'auteur d'une
seule œuvre qui commence par Nedjma pour aller vers l'infini, en passant
par ses nouvelles, sa poésie, son théâtre.
Avec un auteur de cette envergure, c'est l'éternel recommencement, dans
une double vision : rétrospective et prospective. En effet, passé,
présent et avenir s'entremêlent au point de donner au lecteur l'impression
de tourner en rond.
Enchevêtrement
des événements moyennant une technique éprouvée
Il procède par tableaux successifs ou flashes au sens fuyant : nous y
voyons autant d'étapes dans le déroulement du récit en
lui-même très complexe, apparemment national, mais auquel sont
en réalité greffées d'autres histoires clairement ou confusément
personnalisées et tellement enchevêtrées qu'on a du mal
à y voir clair. Ces deux passages présentés sous une forme
versifiée en disent long sur les talents de l'auteur et le contenu du
texte :
"Cette sauvage
!
Me confie son enfant
Moi que Lakhdar a laissée seule.
Et me voici odieuse aux yeux de l'orphelin.
Il a l'air d'être heureux.
Oui, quand il dort.
Est-il donc si méchant ?
Comme toi, comme son père.
Il t'aime beaucoup. Il me l'a dit.
Il ne pense qu'à toi.
Allons, je me sauve.
Il vaut mieux qu'il ne me voie pas."
Le qualificatif "sauvage"
revient souvent dans cette nouvelle de Kateb comme anthroponyme, de la même
façon qu'il est récurrent aussi dans son théâtre
ou son roman, parfois même en qualité de toponyme "Ravin de la femme sauvage".
Ce qui peut déconcerter même le lecteur le plus averti, c'est aussi
le retour fréquent comme acteur important et personnage mythique, Keblout
qui ne doit exister que dans l'imagination de l'auteur. Il est l'ogre, l'ancêtre,
le père mythique, le vautour aussi terrible que dans la pièce
théâtrale Les
Ancêtres redoublent de férocité. Keblout n'a jamais cessé de hanter Kateb et
tous les personnages de ses œuvres.
Une
thématique difficile à cerner
Le vocabulaire est celui des sentiments à plusieurs sens. Il faut toujours
faire preuve de vivacité d'esprit pour deviner qui parle, à qui,
de quoi… On a du mal à comprendre à quelles personnes renvoient
les je, nous, tu, il. A la quatrième séquence (désignée
précédemment par tableaux), il nous parle d'un personnage féminin
sans le nommer :
"Lakhdar et moi
avions commis
L'erreur du chat et de la souris
Comme s'il m'avait dévorée par instinct."
Puis il enchaîne sur un autre thème à la 5e séquence
en marquant la transition,, mais en gardant toujours le même mystère
sur l'élément féminin qui ne se laisse découvrir
qu'après mûre réflexion :
"D'où venait-il
? Du Nadhor ? Et Nedjma ? Et Zohra ? Tuée dans un ratissage. Il était
avec elle ? Jusqu'au passage des combattants.
Il traversa la frontière avec eux ? Non, dans le flot des réfugiés."
Le passage semble avoir désigné le personnage féminin,
mais implicitement.
C'est Nedjma qui a joué un rôle
essentiel dans les romans, les pièces théâtrales du même
auteur, comme héroïne et comme symbole de l'Algérie. Replacez
Nedjma dans la 4e séquence, vous comprendrez aisément
qui est le chat, qui est la souris. Les mots tuée, ratissage, frontières,
réfugiés suffisent largement pour mettre en évidence l'enchevêtrement
de plusieurs thèmes : celui des sentiments humains et celui de la guerre
de libération, puisqu'il parle aussi de la ligne Morice de triste mémoire.
Cela continue sur la même alternance, avec parfois une très forte
concentration de personnages bigarrés donnant une assez forte densité
sémantique à quelques passages, comme dans l'exemple suivant :
"Et les chocs s'étaient
succédé, le massacre, le sauvetage, le groupe en armes, la femme
sauvage, le parricide, les attentes devant la prison, le Bain des Maudits, le
pèlerinage à Sidi M'cid, la naissance d'Ali et la mort de Lakhdar,
puis la petite Hélène confiée par Marguerite à la
même nourrice, l'épouse de Si Mabrouk, la même Négresse
inépuisable, qui avait allaité Ali, et les débats intimes
renvoyés à plus…"
Noirs, Blancs, Européens, femme sauvage, cela fait beaucoup pour provoquer
des chocs culturels ou d'autres natures. Kateb a le don de la mise en scène,
de la reconstitution du vécu à sa manière. Chaque personnage
est représentatif d'une partie intégrante d'un ensemble ayant
l'aspect d'une mosaïque.
L'auteur a aussi le sens de la brièveté ; il use pour cela de
l'accumulation de termes chargés d'histoire de l'Algérie. Le passage
le plus frappant est celui où Lakhdar, qu'il a dit mort précédemment,
revient sur scène parce que présent-passé-avenir s'entremêlent.
"Lakhdar les recevait
chaque semaine, dans sa cellule, en cette année où la neige, après
avoir privé le village de pain et de courrier, n'avait fait qu'annoncer
les pires calamités, le typhus, la sécheresse, les sauterelles,
la famine, l'insurrection écrasée, les morts et les blessés,
par dizaine de milliers, les prisons et les camps".
Puis sur une page entière,
et en trois colonnes, un poème épique interminable en l'honneur
de Sidi M'Cid, qui se trouve ainsi largement personnifié ; les vers libres
retracent toute l'histoire, à partir d'une peinture détaillée
et en polychrome du paysage et des personnages.
Chaque mot est choisi pour son poids sémantique et renvoie à de
multiples réalités. Ainsi, il s'agit là d'une véritable
élégie bâtie sur un mode épique et qui se termine
par : "La tête
de Keblout appartient à Keblout". Par son rythme saccadé, ses répétitions,
le retour régulier de Sidi M'Cid rappelant un balancier d'horloge, on
peut être tenté de penser à une longue chanson devant être
exécutée en chœur, comme dans une hadra où la polyphonie
a pour fonction principale, d'exorciser un mal qui ronge et dont on a du mal
à se débarrasser. En voici un extrait :
"Sidi M'Cid Sidi
M'Cid
Ils dominent Constantine
Sidi M'Cid Sidi M'Cid
La vieille rumeur les frappe
Sidi M'Cid Sidi M'Cid
Les cigales répètent
Sidi M'Cid Sidi M'Cid Sidi M'Cid
Les rapaces tournoient
Sidi M'Cid Sidi M'Cid Sidi M'Cid
La fête des vautours, messages des ancêtres."
Et la fin peut être prise pour un début de roman, ou de nouvelle.
C'est l'éternel recommencement propre à Kateb.
"Nedjma retourna chez la mère de Lakhdar, pour l'emmener à
Constantine. Elles montèrent dans le car, en chuchotant et en hochant
la tête, escortées par le vieux Mahmoud, qui revint au bout de
deux jours, avec Zohra".
Pourtant, on a dit de Zohra qu'elle avait été tuée dans
un ratissage.