KATEB AYCINE

OU LA

LITTÉRATURE RÉVOLUTIONNAIRE

 

A. BOUMEDIENE

 

Kateb Yacine a en effet révolutionné la littérature et la politique. Dès 1945, il a honoré les couleurs nationales au péril de sa vie en se joignant aux rangs des manifestants pour la liberté et la dignité, principes qu’il a toujours revendiqués à cor et à cri et qu’il a fini par sacraliser dans ses écrits. Nous pensons d’ailleurs que l’élément déterminant dans sa production littéraire et son style inimitable sont les événements du 8 Mai 1945 grâce auxquels il a découvert sa vocation d’écrivian multidimentionnel. Après son arrestation la même année, qui lui a valu d’être exclu du lycée de Sétif où il fut élève en 3e, sa mère est devenue folle parce qu’elle l’avait cru fusillé par l’armée coloniale. Cela ne l’a pas empêché de connaître la consécration en littérature, de voyager partout, de faire partie des auteurs étrangers qui étudiaient dans de grandes universités européennes. Très tôt, il fait un discours sur l’émir Abdelkader et l’indépendance de l’Algérie (1947), prenant le risque d’être arrêté, à l’instar des hommes militant dans les mouvements politiques de l’époque. Cela s’est passé à Paris. Après de nombreux voyages et s’être imprégné des littératures étrangères les plus marquantes, il se consacra à l’écriture. Ce fut d’abord Le Cadavre encerclé qui appartiendra à sa brillante trilogie Le Cercle des représailles. Cette première pièce théâtrale, remaniée à plusieurs reprises, a été jouée pour la première fois à Carthage en 1958 puis en janvier 1963 à Paris, sous le nom de La Femme sauvage, avec un prologue Keblout et un épilogue Marguerite.

 

Pas de frontière entre théâtre, roman, poésie

      En inaugurant l’ère du théâtre révolutionnaire en Algérie, Kateb a jugé utile de transgresser les frontières classiques des genres. Et quelle que soit la publication, roman, tragédie, comédie, toutes les œuvres de Kateb relèvent de tous les genres à la fois. Par exemple
Nedjma peut être classé dans la catégorie «théâtre» tout en étant roman et poésie. Selon un critique littéraire, Jean Dejeux, son théâtre est un poème dramatique plus antithéâtre que théâtre classique.
     
Nedjma a été et reste l’œuvre qui a révolutionné le roman algérien. Comme Le Cadavre encerclé qui a reconstitué les événements du 8 Mai 1945, ce premier roman est le reflet d’une réalité complexe, celle d’une Algérie colonisée puis martyrisée, d’événements déterminants et de personnages historiquement ou idéologiquement marqués. Nedjma est pour Kateb le nom d’une cousine mariée ; elle est aussi le symbole de l’Algérie et le nom d’un personnage féminin, pour ne pas dire le personnage principal ou l’héroïne à cause de qui, tout est arrivé. Nedjma, paru en 1956, a été suivi de la trilogie en deux tragédies et d’une comédie, en 1959, sous le titre Le Cercle des représailles.
      Un don naturel pour l’écriture, une vivacité d’esprit hors du commun, une prise de conscience des événements politiques qui ont secoué l’Algérie et divers emplois occupés étant jeune ont été autant de facteurs qui ont fait de Kateb un écrivain d’une trempe rare. Il a peut-être aussi hérité de sa mère férue de littérature orale et de son père, oukil judiciaire, certains traits de caractère et son niveau de culture exceptionnel.
      Après avoir adhéré aux partis nationalistes, Kateb a eu la chance de rencontrer en chemin des personnalités avec lesquelles il a pu avoir des échanges fructueux. Débutant à
Alger Républicain en 1948 comme reporter, il a connu Mohamed Dib venu écrire dans le même journal de 1950 à 51.
      Nous avons de Kateb des textes sur l’actualité algérienne et qui sont d’une beauté extraordinaire, datés des années 1948, 49 et 50. Il nous a été donné d’en lire un qui peut constituer à lui seul une matière largement suffisante pour un roman ; le petit papier parlant d’une soirée de ramadhan en 1949 est extrêmement riche et d’une beauté incomparable. Trois ans plus tard, Kateb rencontra Brecht à Paris, puis en 1967, il fait la connaissance d’Hochi Minh lors d’un voyage au Vietnam en pleine guerre avec l’Amérique ;
Le Polygone étoilé avait été édité en 1966.

 

La Source aux illusions, une nouvelle ou un poème

      En publiant cette nouvelle, Kateb avait sûrement un message à faire passer, mais un message dur à saisir tant le texte est hermétique. Il faut lire attentivement pour comprendre qu’en définitive, il n’y a pas de chronologie, mais il y’a des étapes à découvrir, des tableaux se suivant dans le désordre mais unis par un lien. Kateb Yacine fait des nouvelles très poétiques et à la manière de ses romans : alternance de prose et de poésie dont chaque mot renvoie à une réalité. Même dans ses nouvelles, l’auteur donne la preuve de vouer aux mêmes personnages, à savoir Rachid, Mokhtar, Keblout, Nedjma, un attachement sans faille. Il les fait revenir à chaque œuvre dans son univers d’écrivain hanté par le passé, préoccupé par le présent et le futur.
      Il n’y a pas de chronologie dans ses œuvres, l’écriture va au rythme de ses pensées comme chez tout être humain mentalement équilibré. C’est pourquoi, on est doublement dérouté par l’absence de linéarité et par l’emploi de mots polysémiques qui vous brouillent toutes les pistes. Dans
La Source aux illusions, comme son nom l’indique, on retrouve un procédé littéraire, celui de La Poudre d’intelligence consistant à mettre bout à bout des tableaux représentatifs d’événements historiques, des souvenirs du vécu, des moments présents imbriqués les uns dans les autres. Jugez-en par cet extrait en vers : «Ils n’en sont qu’une rumeur aride/Toute d’espace tyrannique depuis les pieds pris dans le sable/On marche au ciel et sur la tête./Fulminant/Jusqu’à la douche acrobatique/Ce torrent oublié, non ce n’est pas le vent/C’est le silence, la menace, le délire solaire, la soif.»
      La nouvelle, qui s’apparente à un extrait de
Nedjma, du Polygone étoilé ou d’une de ses pièces théâtrales, par la ressemblance frappante, commence par le Rhummel et deux personnages apparaissant comme des silhouettes, un vieux nègre aux cheveux blancs et une femme voilée de noir suivant péniblement pour ensuite courir sans fin, probablement pour symboliser la vie : on peut parler d’un voyage dans la vie. A la fin de cette première séquence en prose, la femme court en direction du fleuve étranglé dans son lit et semble s’écrier : Rachid ! Les deux personnages couverts de noir, l’un par la peau, l’autre par le voile, cheminent l’un derrière l’autre en longeant le fleuve Rhummel connu pour ses impétuosités, à l’image d’une vie perturbée et perturbant pour celui qui la vit dans les pires difficultés, le cours d’eau étant le symbole du temps qui passe. L’écrivain campé tout au début de la nouvelle ne dit rien, mais il a un rôle essentiel comme observateur ou cameraman à qui rien n’échappe. Voilà comme la nouvelle commence : «C’est l’heure où l’écrivain penché sur le Rhummel distingue dans la fumée du foudouk envahi par la fleur de poussière, parmi les herbes de l’oubli, parmi les ruines qui refleurissent, là et ailleurs…»
      C’est un décor difficile à supporter tant prédominent des ombres, couleurs sombres, aspects traduisant la désolation dans le paysage. On peut vous-en donner quelques passages assez significatifs :
«Spectre sans visage, jette son masque comme une poignée de grêles, si légère que son ombre semble ouvrir le silence et l’ombre des cyprès, libation qui le consola, jeunes cèdres chargés de nostalgie, regret des cigognes, rêve comme le Rhummel agonisant si près de la cascade, sol aride.»
      Il faut analyser toute la charge sémantique de chaque mot comme tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension du texte ardu et allant au rythme de la cascade du Rhummel. Après cette partie en prose, on assiste à une succession de symptômes en vers pour faire de fréquents aller et retour du présent au passé le plus lointain en abordant des événements historiques aux retombées certaines sur l’actualité. Ce voyage dans le temps est doublé d’un voyage dans l’espace :
«D’ici aux Amériques, dans la felouque, le chant venu du Nil, et depuis le Soudan, Rachid reprend la piste : je veux t’interroger/ta source me repousse/j’ai peur/de ton apparition.»
      Il faut remarquer un retour fréquent, presque obsessionnel de la pipe fumant le chanvre, qui renvoie à une réalité qu’on n’a pas le droit d’ignorer. Puis, après tant de pérégrinations dans le temps et l’espace, dues à des vues de l’esprit sous l’effet d’un enivrement par le drogue, c’est le retour à Constantine :
«D’où vient ce chanvre ? De Constantine. Fameux ! C’est l’âme de la fleur. Ils sortent de la grotte». Cette nouvelle qui semble avoir été contemporaine du roman Le Polygone étoilé doit véhiculer des messages de première importance. Elle est peut-être une synthèse de ce roman, voire un prélude à quelque chose de mieux élaboré. C’est pourquoi nous jugeons utile de voir le roman.

 

Le Polygone étoilé entre l’histoire, la poésie et la politique

      C’est un roman pouvant être la suite, pour ne pas dire une partie intégrante, de
Nedjma. Bribes du vécu collectif, réalité présente, souvenirs personnels, réalité rêvée se succèdent sans transition au point de décontenancer le lecteur le plus attentif. Ajoutez à cela les redoublements et les répétitions qui mettent l’accent sur un événement, le trait de caractère d’un personnage, un regard porté par chacun sur les autres ou sur un même événement. Par exemple, les événements du 8 Mai 1945 à Sétif sont racontés différemment, tantôt par un poème dramatique, tantôt par flashes. Si les personnages sont les mêmes sur l’ensemble des œuvres, c’est probablement par souci de continuité, non pas seulement par le contenu mais par les procédés stylistiques.
      Les protagonistes, à chaque moment, ne sont pas peints de manière approfondie psychologiquement ; c’est pour laisser au lecteur le soin ou le plaisir de faire l’effort de découvrir les allusions ainsi que le schéma sémantique de chaque tableau venant dans une succession non chronologique à la manière d’une caméra que l’on promène au gré des désirs ou d’un coup des projecteurs.
      Le texte est composé d’une diversité de phrases courtes, longues, quelquefois sans verbes, elles vont au rythme des pensées dont
«certaines ne vont pas au-delà d’un certain seuil pour la simple raison qu’elles sont sous l’empire de paradis artificiels», dit un critique. Il y a lieu de relever aussi des traductions du langage populaire, peut-être pour apporter un plus à la poésie de l’auteur dans laquelle on baigne, en allant loin dans les profondeurs sous l’effet d’une libération de l’imagination. Faisant abstraction du courant littéraire qui voit dans les œuvres de Kateb Yacine une influence de James Joyce, Assia Djebbar essaie plutôt de montrer que Le Polygone étoilé se situe entre la politique et l’histoire de notre pays.
      Elle renvoie aussi à l’idée de l’éclatement des genres comme dans
Nedjma. On y voit le lyrisme, le satirique, le poétique, le roman, le drame. Pour le lecteur non averti, le roman apparaît comme un labyrinthe où aucune piste ne vient vous aider à retrouver le schéma d’une structure organisée selon des objectifs précis.
      Mais quoiqu’on dise, il y a une unité à découvrir, elle correspond à celle de l’Algérie, comme dans ce court extrait :
«Après le crime et l’échec, ils serviraient immédiatement de base, de hauteur ou de rayons, pour reconstituer le polygone primitif, le pays aux dimensions d’inégalité fondamentale qui jusque dans la mer les tenait aux chevilles». Les personnages sont peints non dans leurs rapports réels mais tels que le veut l’auteur avec des masques et comme des silhouettes. Ils ont fait des séjours à l’hôpital et portent les marques d’un temps éprouvant, un tel jeûne pour faire face à la misère, un tel autre n’a pas de chance : Hassan pas de chance 1m60, onze séjours en prison d’où son immense culture. Le côté politique, contrairement aux autres écrivains, qui le mettent en évidence par un langage direct, apparaît chez Kateb par les ouvriers exilés, obligés de chercher du travail, peinant, errant sur les routes, exposés aux accidents et à tous les imprévus malheureux comme les dockers d’Alger. A la vue des barbelés de l’histoire coloniale vient s’ajouter la misère, le désespoir. «Notre statut, de mémoire d’Algérien fut toujours provisoire», dit Kateb (propos rapportés par A. Djebbar). Et en présence des Ancêtres, qui hantent les présents, reconnaissables aux masques des personnages dans un retour sempiternel de situations historiques imbriquées dans des faits d’actualité, il y’a ceux qui désespèrent ou se laissent aller à la colère ou au rire. Peut-on parler de prémonition ?


 

Sources:        du 28 mai 2004