KATEB YACINE

ENTRE POÉSIE ET PROSE

 

B. AB.

 

Kateb Yacine nous a quittés le dernier jour du mois d’octobre et il a été enterré le 1er novembre. Mammeri l’avait devancé, la même année 1989, de quelques mois. Mais des hommes de cette trempe ne meurent jamais. On a beau les effacer , ils remontent à la surface. Ailleurs, ils ont d’ailleurs une plus grande envergure que dans leur pays d’origine. Kateb a laissé une immense œuvre romanesque, un théâtre très en avance sur son temps. Un héritage littéraire qui a fait l’objet d’investigations loin d’être satisfaisantes.
Chez Kateb, il faut creuser jusqu’à l’infini pour atteindre la vérité. Si nous n’évoquons pas l’homme et son œuvre dans les grandes occasions, qui va le faire ? De plus, il risque, et c’est ce que veulent les ennemis de l’intelligence et de la démocratie, d’être une victime de la misère culturelle et de l’amnésie planifiée comme d’autres, gommés depuis belle lurette.
Il nous a été donné de faire quelques timides présentations de l’œuvre romanesque et théâtrale de l’auteur, aujourd’hui on a choisi d’aborder ses nouvelles, ses deux plus belles nouvelles. Lorsque vous le lisez, vous avez l’impression d’entrer dans l’univers du
Polygone étoilé avec son style fuyant, son ton péremptoire, sa densité déconcertante.
Un fellah à la gare, l’une de ses nouvelles qui s’inscrit dans la continuité par rapport aux romans, aux pièces théâtrales, à l’œuvre journalistique de Kateb ; c’est pourquoi on a dit de lui qu’il est l’auteur d’une seule œuvre.
Lorsque vous lisez un texte de Kateb, de facture kafkaïenne, vous êtes dérouté dès les premières lignes composées d’éléments lexicaux liés dans le respect des règles syntaxiques, mais sans rapport apparent du point de vue sémantique. Jugez-en par ces quelques mots :
“Soyez donc ! Aussi loin que les roues rompues dans les frissons des fosses aux joncs fracassés, agrippé au dos d’une larve qui souffle des nuages sur des lauriers roses.”
Puis, comme pour brouiller les pistes, il enchaîne par cette autre phrase commençant par le pronom de la 3e personne du singulier :
“Il résolut sans l’avouer sur ses propres lèvres : je vais à Alger, de poursuivre jusqu’à la capitale.”

 

Une histoire de fellah sans chronologie

On ne sait pas où est le début et où est la fin, sinon qu’ils sont partout et nulle part pour obéir ainsi à une mécanique difficile à saisir. Pourtant, la population de la capitale est bigarrée et majoritairement composée de gens qu’on n’aime pas rencontrer : des va-nu-pieds ainsi que des joueurs de trois cartes, cultivateurs chassés par la famine, voleurs, agresseurs, bandits d’honneur, illettrés, mendiants, sans-domicile-fixe, clochards, soûlards.
Un fellah à la gare est un texte non linéaire et qui ne peut pas faire l’objet d’une analyse pouvant suivre un mouvement, l’étude ne peut se faire que de manière globale à partir de thèmes dominants. Autrement dit, la seule approche qui soit possible pour le texte de Kateb, c’est bien le commentaire et un commentaire qui peut aller jusqu’à l’infini, parce qu’on va de découverte en découverte et qu’on n’arrive jamais à palper quelque chose de concret.
On retrouve chez l’auteur de la nouvelle quelques-uns des noms de personnages qui lui sont si chers comme Lakhdar, Mahmoud qui entrent dans le labyrinthe de sa symbolique dont il est le seul à détenir les clefs. A l’image de
Nedjma ou du Polygone étoilé, Un fellah à la gare fait tourner le lecteur dans une sorte d’escalier en spirale qui part de la gare pour aboutir à la gare.
A la première phrase, nous avons :
“Passons sous l’ascenseur, visitons la gare et de là, se couler vers le port, les yeux gros !” Et à la dernière phrase de la même nouvelle : “Il fait jour, il retrouve l’escalier et descend vers la gare, ses souliers à la main, il médite…” On revient au point de départ avec l’impression de n’avoir rien eu.
L’œuvre de Kateb Yacine reste incomprise, parce que trop en avance sur son temps et fondée sur une technique consistant à placer côte à côte des tableaux souvent sans lien entre eux, mais renvoyant chacun et tour à tour au présent au vécu collectif, sinon à des projections dans l’avenir, exactement comme dans l’esprit de chaque être humain qui vit de souvenirs, de préoccupations du présent et de projets d’avenir. Il n’y a pas de récit linéaire, mais des flashes sans succession temporelle.

 

La Source aux illusions

Il aurait dû appeler cette nouvelle
Le Miroir aux alouettes pour donner une meilleure coloration aux vers libres étalés en trois colonnes dans chacune des deux grandes pages qu’elle occupe. C’est un travail d’artiste dont l’exploration n’est pas de tout repos. Il faut pour cela avoir été entraîné au décryptage des vers de Mallarmé.
La nouvelle versifiée a été publiée en 1966, l’auteur était au plus fort de sa production et de sa célébrité. A l’époque, il y avait aussi une certaine liberté d’expression qui donnait aux lecteurs un certain goût de lire et d’apprécier. Depuis, tout s’est dégradé, la langue de bois a pris le dessus. C’est en 1980 que Mammeri a connu tous les ennuis pour avoir publié ses poésies anciennes.
La Source aux illusions a pour cadre les abords du Rhumel que Kateb affectionne beaucoup pour diverses raisons : les flancs de pierre sont chargées d’histoire, voire de légendes anciennes et de symboles. le texte doit être déchiffré comme un long poème aux vers libres en rêvant l’effort de donner à chaque mot sa valeur sémantique. Voici à titre d’exemple quelques vers : “Toute d’espace tyrannique depuis les pieds pris dans le sable / On marche au ciel et sur la tête / Fulminant. Jusqu’à la douche acrobatique / Ce torrent oublié non ce n’est pas le vent.”
Quelquefois, il sait se rendre plus clair, surtout lorsqu’il veut attirer l’attention du lecteur le moins averti sur la description imagée d’un univers qu’il restitue conformément à la réalité, mais qu’il a tout de même cherché à transformer par sa vision subjective de chacun de ses constituants. Cela se vérifie par le passage suivant :
“Un nègre aux cheveux blancs mort de soif semble ouvrir le silence et l’ombre des cyprès au charme de la cascade, à son chant vagabond, introuvable, tardif, dernière libation qui ne tomba jamais dans les entrailles du Rhumel qui le consola et le console encore, comme un temps enfantin où survit dans le vide l’appel des caravanes, le cri des chiens fixés à la chaîne d’exil, l’odeur des jeunes cèdres chargés de nostalgie, le regret des cigognes dans le frisson inhabité des peupliers réprobateurs, le nègre va d’un pas alerte et la femme voilée de noir le suit”.
Cet extrait long pour sa parfaite représentativité de l’état d’âme de l’auteur au moment de sa composition ainsi que de l’univers familier qu’il a tenu à recréer à la manière d’un poète de talent donne à voir non pas une description fidèle mais des éléments du passage passant par son prisme déformant pour les besoins d’une écriture. On s’y retrouve tout de même avec le voile noir, le temple enfantin, l’appel des caravanes, les libations. Restons dans les marques du style pour dire que l’auteur use souvent de la comparaison pour apporter un plus au rythme poétique, accentuer les nuances : comme un temple enfantin, c’est comme la chute d’une feuille emportée par le vent vers l’arbre qui l’a vue prendre, comme un homme qui rêve, comme le Rhumel agonisant si près de la cascade.
D’après le vocabulaire, on se rend compte que l’histoire et la politique sont au centre de sa poésie comme d’ailleurs dans son œuvre romanesque ou théâtrale. Kateb fait alterner prose poétique et poésie en vers libres dont la caractéristique majeure est l’éclatement en sous-genre dans le respect des normes unitaires du texte.
La prose coule de lui comme de source pour donner l’image d’un ensemble hétéroclite mis en mouvement quel que soit le type de texte, poétique, satirique ou lyrique. Intérieurement, les éléments lexicaux fonctionnent harmonieusement pour laisser pantois quiconque fait l’effort de comprendre quelque chose au texte réellement indéchiffrable.
Telles sont les stratégies appliquées et que nous découvrons au travers de ces quelques beaux vers :
“La pipe s’est éteinte / Si Mabrouk la nettoie / Il la bourre à nouveau / Et Rachid la rallume / Il frotte encore une allumette / Le luth est toujours là / Il sourit à son tour / Non je n'ai pas rêvé / D’où vient ce chanvre ? / De Constantine / Fameux / C’est l’âme de la fleur / Ils sortent de la grotte.”
Lorsqu’on a lu et assez bien assimilé l’œuvre de Kateb, on se rend compte qu’elle tourne autour des mêmes thèmes : la misère, la condition humaine, le mal de vivre, l’exil intérieur, l’amour maudit, la malédiction, l’espoir, la politique, l’histoire. Pour Assia Djebbar, Kateb dépeint la même misère que Driss Chraïbi dans
Les Boucs. Ses récits en prose poétique sont une fresque en une succession de tableaux, à la manière de Kafka. Il n’y a pas de lien entre ces flashes en apparence ou du moins on n’en voit pas parce qu’on ne sait pas regarder le texte. Concernant Kateb, aucune étude n’a pu être exhaustive, le travail d’investigation en profondeur reste à faire de Nedjma aux dernières pièces théâtrales, en passant par Le Polygone étoilé et La Guerre de deux mille ans.


 

Sources:        du 02 novembre 2002