UN SYMBOLE,

UNE PRODUCTION LITTÉRAIRE

HORS DU COMMUN

 

 

Le véritable écrivain, à l'image de Kateb Yacine, c'est celui qui n'a pas seulement la plume facile, c'est aussi et surtout celui qui a vécu pleinement les événements de son temps en tant qu'acteur et qui a les capacités de révolutionner l'écriture en se mettant au service des victimes de tous les abus.

 

     Et curieusement, sa vie prit fin aux derniers jours d'octobre de l'année 1989, annonciateurs d'événements graves, ceux que tout le monde a vécus dans la douleur pendant la dernière décennie du siècle et du millénaire. Tout cela est significatif, l'homme dont il s'agit ayant été d'une trempe rare. Déjà, l'univers de son enfance fut celui de toutes les contradictions. Il a d'abord été bercé par la littérature populaire de sa mère, paraît-il lettrée en arabe, avant d'entrer à l'école coranique puis à celle du colonisateur français. De plus, ses prédispositions naturelles ajoutées à une existence perturbante et pleine d'embûches ont forgé sa personnalité au point de faire de lui un être d'exception dans son pays natal qu'il a aimé, honoré parce que c'est le pays de ses ancêtres porteurs d'une longue histoire et de l'identité. Et paradoxalement, c'est dans ce pays dont la libération a fait partie de ses plus chers rêves de jeunesse qu'il s'est vu interdit de parole. Jamais de son vivant il n'a été l'invité d'un animateur littéraire à la télévision. Très jaloux de sa liberté et du respect de la différence, qui sont en réalité des traditions millénaires de notre peuple avant le basculement vers les phénomènes que nous vivons, Kateb Yacine nous a laissé en héritage la preuve qu'une littérature véritable est celle qui se veut la voix de sa société d'appartenance ainsi que de tous les exilés forcés dans tous les sens du mot, celle aussi de la liberté d'expression qui correspond à une vérité universellement vérifiée depuis la nuit des temps.

 

Une figure de proue dans le paysage littéraire.

    Tous les écrivains de sa trempe, qui ont beaucoup dérangé par leurs idées objectivement futuristes, ont occupé le devant de la scène par leur rôle déterminant ; mais Kateb l'a été pleinement depuis sa participation active aux manifestations du 8 mai 1945 qui lui ont valu d'être emprisonné puis exclu du lycée de Sétif :
"Pour moi, ça n'était rien, j'ai été foutu en taule, mais pour ma mère, ça été plus grave. Elle a perdu la raison." Sa conception de la liberté qui est celle des écrivains révolutionnaires a été combattue bien qu'elle ait été un atout considérable pour donner un souffle nouveau à la littérature quand celle-ci est en perte de vitesse. Si les œuvres romanesques et théâtrales de Kateb, inconnues de nos jours par la majorité, ont été montrées du doigt, c'est parce qu'elles ont fait trop d'ombre. D'autres, avant lui, ont eu à souffrir des mêmes interdits ; ils sont morts dans l'anonymat et sans avoir pu étancher leur soif de démocratie et de liberté d'expression. Tel a été le sort de Fathma Ath Mansour, moralement meurtrie parce que triplement exilée. Kateb Yacine lui a consacré une belle préface à son livre Histoire de ma vie. Jugez-en par ce court extrait : "Pour ma part, en signant cette introduction, j'ai tenu à être présent au grand événement que constitue pour nous la parution d'un tel livre. Il s'agit d'un défi aux bouches cousues : c'est la première fois qu'une femme d'Algérie ose écrire ce qu'elle a vécu, sans fausse pudeur, et sans détour. Du plus profond de sa tombe d'exil, en terre bretonne, Fathma semble nous dire : ''Algériennes, Algériens, témoignez pour vous-mêmes ! N'acceptez plus d'être des objets, prenez vous-mêmes la plume, avant qu'on se saisisse de votre propre drame, pour le retourner contre vous !'' Puisse l'Algérie libre ne plus prêter l'oreille aux diviseurs hypocrites qui voudraient faire de toute vérité un tabou."

 

Kateb Yacine et Aimé Césaire : même poésie engagée, des lieux communs.

    Restons dans la revendication légitime pour parler d'un autre écrivain, afro-américain, de même envergure ; il s'agit d'Edouard Glissant qui a composé une belle préface à la trilogie de Kateb Yacine
Le Cercle des représailles écrite, éditée et jouée vers 1958 à Bruxelles, en pleine guerre de Libération. Emerveillé par ces premières pièces de théâtre, Glissant affirme d'emblée : "Dès la première lecture du Cadavre encerclé, j'ai pensé au titre d'un poème célèbre : le poème du Cante Hondo. L'écrivain antillais mondialement connu se fonde après sur des points de similitude convaincants pour comparer Kateb à un autre écrivain des Caraïbes, Aimé Césaire, célèbre pour avoir été le cofondateur du mouvement de la négritude : "Pour ce qui concerne la dramaturgie, je suis personnellement frappé des rencontres entre Kateb Yacine et Aimé Césaire. Dans Le Cadavre encerclé et la tragédie de Césaire Et les chiens se taisaient, nous retrouvons des moments en quelque sorte élus, des sortes de lieux communs entre écrivains acharnés au même ouvrage. Ce n'est pas l'occasion, dans une présentation si rapide, d'aller au fond d'une telle rencontre. Mais n'est-ce pas une preuve de l'universalité de la tragédie, de sa vérité, que cet accord de deux poètes, à première vue si éloignés et qui conduisent leurs œuvres par des moyens tellement différents ? C'est cette différence qui fait la valeur des écrivains. Même s'ils donnent l'impression d'être d'accord en débattant intelligemment, ils ne peuvent avoir ni la même stratégie d'écriture ni le même regard sur le monde. Et le véritable écrivain, à l'image de Kateb Yacine, c'est celui qui n'a pas seulement la plume facile, c'est aussi et surtout celui qui a vécu pleinement les événements de son temps en tant qu'acteur et qui a les capacités de révolutionner l'écriture en se mettant au service des victimes de tous les abus.

 

Une production littéraire qui tient de tous les genres

     Les œuvres théâtrales et romanesques de Kateb sont le reflet de sa vie tumultueuse ; elles sont marquées par des actions décisives couvant des mouvements historiques qui ont secoué le monde par la lutte des tendances idéologiques, et ce, grâce à des personnages ayant réellement gravité autour de l'univers en perpétuelle transformation de l'auteur. On a du mal à suivre Kateb dans ses pièces ou ses romans pleins de poésie sans une relecture méthodique tant l'auteur est fuyant ; ses rétrospectives exploratoires, ses projections fougueuses dans l'avenir, et la vie intense au quotidien donnent une image de l'instabilité chronologique qui brouille toutes les pistes pour un lecteur non averti. De plus, et chose qui lui est spécifique, "la création littéraire chez lui ne se limite pas aux obsessions individuelles mais s'élèvent à la hauteur de la tragédie collective de la nation dans l'histoire", dit Jean Dejeux, spécialiste de la littérature maghrébine. Selon lui, lorsqu'on parcourt toutes ses œuvres considérées par certains comme une seule grande œuvre, par le style, la thématique et la technique narrative, il y a des images récurrentes que l'on retrouve chez d'autres écrivains, comme la grotte, la nature, la source, la matière qui sont autant de symboles de la mère, du ventre maternel incarné par Nedjma. Ses talents de poète se fondent sur une histoire de la partie qu'il recrée et à partir d'un mythe, celui des ancêtres qui surgissent du fond des âges sous la forme de vautour, de vieux requins, de Keblout légendaire, d'ogres.
     Si l'auteur est insaisissable par son style, il n'est pas aussi de nature à s'accommoder facilement d'un ordre établi, il a une conception universaliste de la liberté et du refus de la soumission, fondement de l'épanouissement de l'individu. Et sur ce plan, on peut lui trouver des équivalents parmi les auteurs étrangers ; Emile Zola pour son courage en écrivant le roman Germinal sous la forme d'un réquisitoire contre la bourgeoisie à une époque où la classe dominante faisait la loi arbitrairement. L'auteur de pièces dramatiques dont la plus connue, Les Loups, Romain Roland, s'apparente quelque peu à lui, par les personnages dont la plupart sont des révolutionnaires, sinon des biographies d'artistes célèbres. Kateb a mis bout à bout des histoires de Djeha pour faire une comédie :
La Poudre d'intelligence. L'analyse des pièces théâtrales de B. Brecht nous fait penser à L'Homme aux sandales de caoutchouc sinon à La Guerre de deux mille ans ou au Cadavre encerclé. Notre préférence va aussi au Cubain Nicolas Guillen pour qui veut revivre cette fougue ambiante des œuvres de Kateb. L'Afro-Américain a combattu tous les phénomènes créateurs d'entraves à la dignité de l'individu comme les préjugés raciaux, l'exclusion. Il faut terminer en ajoutant que l'absence de chronologie chez Kateb s'accompagne chez lui de l'éclatement des genres ; il n'y a plus de frontières entre le roman, la pièce théâtrale, la poésie, comme l'a voulu la tradition, telle est la structure de Nedjma et du Polygone étoilé. Le Cadavre encerclé est anti-théâtre. Il n'est pas facile de sortir la littérature des normes qui l'ont maintenue emprisonnée. Et cela n'a été nullement le résultat de quelque influence d'auteurs que Kateb a lus en autodidacte comme Sophocle, Eschyle, Joyce et Faulkner.