
KATEB YACINE, POÈTE NOMADE
Jean-François CAPÉRAN
Si
l'on devait parler d'un artiste, d'un écrivain algérien qui évoque
l'idée de l'exil, le nom de Kateb Yacine nous monterait tout de suite
aux lèvres.
Son nom déjà -"Kateb" en arabe,
veut dire "écrivain"- préfigure l'adolescent qui, dès
l'âge de dix-sept ans, dans le recueil "Soliloques" fait entendre
une voix brûlante et impérieuse. "Ces éclats de sens
fichés dans la chair" (Michel de Certeau) rappellent l'épreuve
de l'arrestation, de l'emprisonnement et de la torture qui le frappe le 8 mai
1946 pour avoir participé à la grande manifestation de Sétif
qui fit des centaines de victimes. Là, en prison, il aura la révélation
des deux choses essentielles qui marqueront sa vie, celles qui lui sont les
plus chères : "la poésie et la révolution".
"Le vrai poète, dit Kateb, même dans un courant progressiste,
doit manifester ses désaccords. S'il ne s'exprime pas réellement,
il étouffe. Telle est sa fonction. Il fait sa révolution à
l'intérieur de la révolution politique, il est au sein de la perturbation,
l'éternel perturbateur." (L'Action, Tunis, 11-08-1958).
A la
sortie de prison, il a tout juste seize ans. Il est renvoyé du lycée
comme élément indésirable. Mais depuis la cinquième,
"la classe ne l'intéressait plus". "Bercé dans
et par la poésie de sa mère, endormi au chant des Sirènes
de la tribu, ensorcelé par la magie du verbe, auditeur enfantin d'interminables
légendes nationales sur Abdelkader et la grandeur passée des Arabes,
il est, dès l'âge de douze ans, intéressé par la
poésie." (Jean Déjeu).
Les correspondances sont frappantes
avec le parcours de cet autre poète adolescent célèbre
dont il se sent si proche, "l'homme aux semelles de vent", Arthur
Rimbaud.
"Eclat, lui d'un météore, allumé sans
motif autre que sa présence, issu seul et s'éteignant. Tout, certes,
aurait existé, depuis, sans ce passant considérable, comme aucune
circonstance littéraire vraiment n'y prépara." (Mallarmé,
1895).
"Passant considérable", Kateb l'a été
pour toute la littérature maghrébine avec la sortie de son roman
"Nedjma", paru en 1956. Ce livre, dit Jean Sénac, poète
et ami de Kateb, écrit à la vitesse d'une poignée d'abeilles,
nous n'avons pas fini d'en ressentir les brûlures ni cette intolérable
giration où revient à chaque fois Nedjma, l'amante inaccessible,
et la ville traquée." (février 1957). Ce "vagabondage
géographique et de mentalité" qu'on lui reprochera, devait
le mener non seulement en France comme docker, écrivain public ou journaliste,
mais aussi en Europe de l'Est, en U.R.S.S. ou au Vietnam avant de ne revenir
qu'en 1971, en Algérie, pour animer une troupe de théâtre
populaire et rédiger seul ou collectivement des pièces en arabe
dialectal.
"Je ne suis jamais arrivé à me départir
du déménagement qui semble m'accabler et cela dure depuis plus
de vingt années... Et puis, il faut que je trouve les conditions matérielles
à mon travail. Je n'aime pas le mandarinat, ni la flatterie..."
(Interview, La République, 26 janvier 1971). Eh oui, on reconnaît
là le "Maghrébin errant", comme on l'a souvent surnommé,
impertinent, inclassable, iconoclaste, amputé et déchiré
souvent entre son exil forcé et son désir de rentrer au pays qu'évoque,
dans ses derniers jours, le poète et écrivain Djamel Amrani, dans
un article au nom évocateur: "Kateb Yacine ou le Gerbier d'exil"
(Revue Awal, 1992):
"La dernière fois que je l'ai vu en 1988,
il était léger comme graine au vent. Il semblait n'avoir que la
peau sur les os. Il ne subsistait que par la vertu de l'esprit, un des esprits
les plus vifs et les plus ironiques de notre génération. Il était
attaché à quelques êtres très chers dont il fut souvent
séparé. Il a passé une grande partie de son temps à
lever le camp, allant d'exil en exil, voyageur sans bagages mais non sans répartie.
Il est à Paris, à Rome, à Zagreb, à Tunis, à
Tachkent, au Caire... Pour déconcerter tout le monde, il choisira d'être
enterré au cimetière d'El Alia, à Alger, à côté
de sa mère, comme il avait choisi délibérément le
sens de sa vie.
Ne se décrit-il pas d'ailleurs lui même dans
ce poème :
"Pareil au scorpion
Toute colère dehors
J'avance avec le feu du jour
Et le premier esclave que je rencontre
Je le remplis de ma violence."
Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…
Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !…
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes…
Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite…
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.
Kateb Yacine
Poème extrait de "L'Œuvre en fragments", Ed. Sindbad, 1986
Peuple français, tu as tout vu
Oui, tout vu de tes propres yeux.
Tu as vu notre sang couler
Tu as vu la police
Assommer les manifestants
Et les jeter dans la Seine.
La Seine rougissante
N'a pas cessé les jours suivants
De vomir à la face du peuple de la Commune
Ces corps martyrisés
Qui rappelaient aux Parisiens
Leurs propres révolutions
Leur propre résistance.
Peuple français, tu as tout vu,
Oui, tu as vu de tes propres yeux,
Et maintenant vas-tu parler?
Et maintenant vas-tu te taire?
Kateb Yacine