ISSIAKHEM ET KATEB:

LES JUMEAUX PATHÉTIQUES

 

Benamar MEDIENE

Ami et compagnon de Kateb yacine

 

M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine sont deux êtres pathétiques, habités par la même passion, les mêmes souffrances, les mêmes hantises, deux singularités dialoguant à l’infini par le rythme des mots et des couleurs, dans la même zone des tempêtes jusqu’à l’ébriété poétique, jusqu’aux limites de la folie.

 

Ils en reviennent indemnes mais fourbus pour recommencer l’épreuve. Ni pour l’un, ni pour l’autre. Le malheur est une vocation, même s’ils le connaissent et qu’il est souvent à fleur de peau et de mémoire. L’histoire de leur vie et la vie de leurs œuvres révèlent l’histoire et la géographie visionnaires de l’Algérie. Le tableau Femme sur poème scelle l’alliance entre le peint et l’écrit, scande les noces du verbe et de l’image. La scansion des mots s’insinue dans la ligne et la pâte. Le poème fait vibrer la courbe et la courbe devient lettre. Tout s’embrase. Alors s’engendrent, sans fin, d’autres sens. Femme sur poème scelle une alliance substantielle entre le peintre et l’écrivain, entre le graphe et le verbe et devient figure gémellaire offerte aux regards. Tel le regard emphatique de René Char face aux œuvres de ses amis Braque, Nicolas de Staël, Miro, Viera Da Silva, Zao-Wou-ki... ; tel le regard lumineux et de connivence foisonnante de Paul Eluard face aux créations de Picasso, qui exacerbent son inspiration poétique, déjà fabuleuse, et son sens intensif de la saisie du beau. Ce fragment d’une lettre écrite par Eluard à son ami Pablo nous renvoie à la joie qui jaillit du geste d’une main engendrant la beauté. Cascades lyriques, complicité d’esprit, verbes en staccato rythment le corps qui devient doigts au bout desquels naissent et renaissent, à l’infini, des formes et du sens. “Tes yeux alimentent ta main. Peut-être que tes yeux ne se ferment jamais. Et ta main s’alourdit d’une graine qui germe. Et tes yeux sont la forge, et ta main est une mère. Elle est juste. Juste comme une hache qui sépare le monde en deux : d’un côté la lumière et de l’autre le temps. On a la mort derrière soi et devant”. L’idée de la mort est toujours présente, mais transfigurée par et dans l’art et comme un retour vers l’ancêtre “muré vif” et une remontée de l’outre-tombe comme le “blé fauché germe à nouveau”. Œuvre duelle, elle est testamentaire. Elle assure la continuité entre eux, entre eux et nous ; elle maintient ouverts leurs désirs et leurs utopies. Elle est signée, en bas, à droite Kateb fini d’un Y vertical, pour signifier, peut-être, que la filiation généreuse est debout. Qu’elle n’est pas prête de s’éteindre ou d’abdiquer.
M’hamed Issiakhem et Kateb Yacine se sont rencontrés en avril 1951, présentés l’un à l’autre par Armand Gatti en présence de Choukri Mesli, condisciple d’Issiakhem à l’École supérieure des beaux-arts d’Alger. L’un et l’autre gardent de cette rencontre un souvenir d’une étrange précision. Dans le lointain du regard de chacun un souvenir d’une étrange précision. Dans le lointain du regard de chacun gît une incorruptible douleur dissimulée derrière des cataractes de mots ou des silences de sidérés. Ils se sont reconnus comme les jumeaux d’un
Ancêtre perdu dans ses déshérences et d’une Femme sauvage qui a perdu la mémoire en perdant sa progéniture.
Au café de la Marine, à Bab El-Oued, les échanges ne sont, d’abord, que chocs et contre-chocs de verres. Furieuses libations, généreuses rasades pour combler les vides, pour reporter à plus tard les confidences sur la généalogie, le territoire, les désirs et les raisons de ce malheur ou de cette mauvaise fièvre qui frappe aux tempes et met de la braise dans les yeux. Pour repousser les inutiles questions : qui es-tu ? D’où viens-tu ? De quel bois l’enfer de ta souffrance se nourrit-il ?
Nous avions, dès 1986, Kateb Djaffar Inal et moi le projet d’une série d’expositions à Alger, Oran, Paris et Moscou et d’un ouvrage sur la vie et l’art de notre ami disparu le 1er décembre 1985. Les expositions ont eu lieu. Le livre est resté à l’état de bribes. Kateb est allé rejoindre, un 28 octobre 1989, son copain à la grande Taverne des insoumis. Quelques feuillets de Yacine me sont restés. Lisons, ou plutôt écoutons Kateb et sa voix saccadée au timbre roulé, parfois voilé comme si les scènes qu’il évoque allaient ressurgir à la surface du présent. C’était un narrateur inépuisable. La plus vive sensibilité, une intelligence toujours en éveil, le don du verbe et du geste. Il usait de tous ses dons en tyrannique virtuose, mais aussi en martyr, car il vivait toujours sous le choc de cette maudite grenade américaine qui lui avait explosé dans la main, et qui n’en finissait pas d’exploser dans sa vie... Pour vivre la vie d’Issiakhem, il fallait exploser avec lui, pendant des heures, des nuits, et des semaines... Dans les pires souffrances physiques et morales, à l’hôpital, il apprendra que l’explosion a fait d’autres victimes, toute de sa famille : deux de ses petites sœurs et son neveu sont morts. M’hamed Issiakhem a quinze ans quand cette terrible catastrophe l’a frappé. Nous sommes en juillet 1943, quelques mois après le débarquement américain en Algérie.
Catastrophe jamais dissoute, jamais oubliée parce que définitivement inscrite dans le regard de la mère qui ne pardonne pas d’avoir perdu deux de ses filles et son petit-fils dans un jeu cruel et assourdissant. Pour Issiakhem, un autre enfer consume les plus belles heures de l’enfance, car cet adolescent est un artiste. Ses souffrances sont multipliées du seul fait d’être né sensible, avec cet œil de lynx qui déchire toutes les apparences. Son malheur est de voir ce que d’autres ne voient pas ou ne veulent pas voir. Sa force vient de son malheur, et son malheur vient de sa force. Grenade contre grenade, toute sa peinture est une explosion, la même qui fait de lui le peintre des martyrs, la même dont il retient les éclats dans son corps. Quand il peint ceux qui sont restés sur la ligne Morice, c’est lui-même électrocuté qui revient de la mort d’un autre. Il traverse inlassablement, dans son art comme dans la vie, la même ligne électrifiée.
Phrases elliptiques de Kateb Yacine qui vont à l’essentiel de la vie de son ami, phrases rythmées comme un chant ou une antique légende récitée par un coryphée au pied des monts Zibans ou sur une scène du théâtre de Timgad. Le récit katébien va de l’homme à l’œuvre. Il parle de la peinture comme si elle narrait l’existence de son auteur et du peintre comme si son mystère et ses obsessions étaient à déchiffrer dans le visible d’une toile.
Le 8 mai 1945, Kateb Yacine écrit dans la geôle de Sétif le poème qui annonce l’écrivain :

“Il y a tant de morts
Crachant la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à la gorge
Avec ce vent de feu.”

Il quitte Sétif, rencontre
Nedjma et reçoit la passion. Passion d’amour, celui qui calcine et se fige au fond de soi attendant la renaissance, le recommencement, attendant que Nedjma revienne ; passion politique qui se greffe sur la première et l’élève au pathétique. De Sétif à Bône, puis Constantine et Alger, puis Paris et Milan et Berlin, puis Zagreb et Moscou, et encore Paris et New York et... Alger toujours, Kateb est comme Hölderlin, comme Baudelaire, Lautréamont et Artaud, comme son copain Issiakhem, au cœur du poème, au cœur du brasier... Au cœur du monde !

 


 

             Sources:          du 30 octobre 2002