
UN REBELLE QUI DÉRANGE,
UN HOMME LIBRE
Marcel PÉJU

Qui veut le saisir se brûlera les doigts. Qui tente de le piéger se retrouve encerclé, tel le cadavre qu'il mit jadis en scène. Qui le cherche ici l'y découvrira rarement, et moins souvent encore, ici ou ailleurs, sous la forme attendue. Comme Rimbaud, à qui on l'a parfois - mais paresseusement - comparé, Kateb Yacine est un « homme aux semelles de vent ». Non qu'il cherche à se fuir, ou à fuir le monde : à se trouver, plutôt, par-delà tous les cadres où l'on tente généralement de l'inscrire. Un rebelle, donc, mais à la recherche de ses racines - et qui dérange d'autant plus : ni les enracinés ni les déracinés ne se reconnaissent en lui. Un homme libre.
Ainsi dans Jeune Afrique, peu avant
sa mort, évoquions-nous la figure de celui qui reste, à ce jour,
le plus grand écrivain de l'Algérie contemporaine. Né Mohamed
Khellouti, le 6 août 1929, à Constantine, il a 16 ans quand, collégien
à Sétif, il participe aux manifestations anticolonialistes qui,
le 8 mai 1945, marquent cette victoire sur le nazisme à laquelle tant
d'Algériens ont contribué, mais que la France coloniale écrasera
dans le sang. Une expérience fondatrice : arrêté et emprisonné,
il n'est libéré que pour voir sa mère, qui l'a cru mort,
devenir folle. Au sens strict : « Elle, la source de
tout, racontera-t-il, se jetait dans le feu partout où il y avait du
feu. Ses jambes, ses bras, sa tête n'étaient que brûlures.
»
Exclu du collège, s'enfermant dans la maison familiale pour lire Baudelaire
avant de partir pour Bône (Annaba) où il se jette « dans la folie d'un amour impossible pour
une cousine déjà mariée », il écrit ses premiers poèmes qu'un imprimeur
éclairé publiera dès 1946 sous le titre de Soliloques. Tout y est déjà réuni qui tissera son
oeuvre à venir : la langue française, la fascination de la femme
et l'obsession de la folie.
Dès 1950, un bref séjour en France lui permet de faire publier
par la revue Esprit sa première pièce, Le Cadavre encerclé. Puis en 1956, tandis que fait rage la guerre d'Algérie,
c'est la révélation de Nedjma, aux éditions du Seuil : mythe charnel où
la femme et l'Algérie se répondent en un jeu infini de miroirs.
La soudaine « gloire littéraire
» - puisqu'il faut bien l'appeler
ainsi - ne lui évite pas les tracasseries policières que lui vaut
son évident soutien au FLN. Son Cadavre encerclé, Jean-Marie Serreau doit le monter, avec un grand succès,
en Tunisie et en Belgique. Kateb, lui, voyage : on le retrouve en Allemagne,
en Yougoslavie, en URSS, au Vietnam. Et il écrit ces autres pièces
qui témoignent de son « engagement », moins politique que viscéralement dramatique
: La Femme sauvage, Les Ancêtres redoublent
de férocité.
Ses rapports avec le pouvoir, dans l'Algérie indépendante, ne
cesseront d'ailleurs d'être heurtés. Ce qui lui semble dans l'ordre.
Ainsi qu'il nous le dira en 1969, pour évoquer la fin des deux plus grands
poètes soviétiques, Maïakovski et Pasternak : « L'un s'est suicidé, l'autre a été
déchiqueté par les chiens du pouvoir, c'est comme s'ils l'avaient
tué. »
Kateb Yacine ne s'est pas suicidé et les chiens du pouvoir n'ont pas
osé le déchiqueter. Rentré en Algérie pour y monter,
en arabe dialectal, Mohamed, prends ta valise, il n'en a pas moins vu les intégristes lui
déclarer la guerre parce qu'il faisait jouer des femmes. Ni musulman
ni Arabe, antireligieux, Kabyle* et Algérien, comme il aimait à
se définir, il est mort, éternel résistant, le 28 octobre
1989.
* Marcel Péju voulait, sans doute, dire "amazigh" au sens large de l'identité berbère que Kateb Yacine chérissait tant sa vie durant.. > Mohamed Ziane-Khodja