"ON NE CHOISIT PAS SON ARME,

LE THÉÂTRE EST LA NÔTRE"

 

Hassane ZERROUKY

 

 

Dans son livre Les Jumeaux de Nedjma (éditions Publisud, 1998), Benamar Medienne, ami et compagnon de Kateb Yacine, décrit cette scène qui se passait mardi 31 octobre 1989 dans le hangar du fret de l’aéroport de Marseille. " Deux cercueils sont déposés sur des tréteaux : celui de Kateb Yacine, mort à Grenoble le 28 octobre, et celui de Mustapha Kateb (le dramaturge), son cousin, mort le 29 octobre à Marseille. Une femme, le visage dissimulé par des lunettes noires, s’approche des deux catafalques, lit les plaques d’identité, s’arrête devant la bière où repose Mustapha."

Elle baise le coin du cercueil. Du bout de ses doigts gantés elle touche, mouvement ralenti en effleurement, le cercueil où repose Yacine - " contact à peine saisi avec le bois ". Elle s’appelle Zoulikha Kateb, soeur de Mustapha et cousine de Yacine, " la cousine de Bône transfigurée, jusqu’au vertige, en mille Nedjma, après mille séparations ", écrit Benamar Medienne.

À l’annonce du décès de Kateb Yacine, le 29 octobre 1989, l’Égyptien Mohamed El Ghazali, imam d’El Azhar du Caire, chantre de l’islamisme montant, lâchait sur un ton venimeux sans être désavoué par les autorités algériennes : " Il ne mérite pas d’être enterré en Algérie ! Mécréant, il ne doit pas l’être dans un cimetière musulman. " Le 1er novembre 1989, une 504 bâchée transportant la dépouille de Kateb suivie d’un long cortège quitte Ben Aknoun pour le cimetière El Alia. Klaxons, tambours, trompettes, youyous accompagnent l’écrivain. Dans le cimetière, des membres du gouvernement, feignant une tristesse contenue, sont surpris par l’arrivée de cette foule désordonnée chantant à tue-tête l’Internationale et portant le corps de l’écrivain vers sa tombe. Un compromis est trouvé avec l’imam. La prière faite, l’Internationale reprend et Kateb est inhumé. Jamais, sans doute, il n’aurait imaginé de son vivant un tel enterrement. Kateb Yacine, né le 6 août 1929 à Constantine, mais déclaré par son grand-père maternel, le cadi Ahmed Ben Ghazali - " mon arbre central ", disait-il -, le 27 août à Comté-Smendou, aurait soixante-dix ans aujourd’hui. Mohamed Dib écrivait en 1958 que " dépeindre un paysage, ceux qui l’habitent, c’est leur donner une existence qui ne pourra leur être contestée ". Les personnages de Kateb Yacine dans Nedjma, tel Rachid, celui qui dit et interprète ce qui s’est passé en d’autres lieux, ou dans sa pièce Le Cercle de représailles correspondent bien à cette définition de Mohamed Dib. À l’inverse de Malek Haddad, autre grand écrivain, originaire comme lui de l’Est algérien, le silence n’a pas été un refuge pour Kateb Yacine. Lui, a écrit, a parlé, a dit ce qu’il fallait dire en tout lieu et en tout temps.

Son seul roman - et quel roman ! -, Nedjma, est réputé pour être une ouvre difficile. À la place d’un récit chronologique linéaire, il a substitué une construction cyclique, en spirale, qui rappelle William Faulkner, à qui il a été comparé. C’est un va-et-vient permanent entre les personnages, les symboles et les mythes, écrivait Charles Bonn, spécialiste de la littérature algérienne. Une ouvre hantée par le choc des événements du 8 mai 1945.

Pourtant, rien ne prédestinait Kateb à une carrière de poète, de dramaturge et d’écrivain sinon cette volonté farouche d’écrire. " J’écris debout dans les couloirs ou je rêve éveillé, bien loin du chalumeau que je tiens dans la main. ". Membre du FLN durant la guerre d’Algérie, il est contraint de quitter la France. L’Allemagne et l’Italie jalonnent son itinéraire. En août 1962, il rentre en Algérie.

Irrévérencieux, subversif, l’écrivain refuse tout embrigadement. L’Union nationale des écrivains algériens, qu’il surnommait " l’Union des écrivains absents ! ", il n’en fera jamais partie. En 1967 sort en librairie Les ancêtres redoublent de férocité, qui vient enrichir son ouvre théâtrale. La même année, le 6 avril 1967, est publié le numéro zéro du Chameau prolétaire, supplément culturel d’Algérie Actualité. Il n’y en aura pas d’autres. Avec son ami le peintre Issiakhem, Kateb pourfend les islamo-conservateurs, qu’il surnomme les " Frères monuments ". Les mosquées - déjà ! - tonnent contre l’écrivain. Il n’empêche ! Une année après, il est reçu par le président Boumédiène, qui lui assure que tant qu’il sera en vie, il ne lui arrivera rien. Rassuré, Kateb s’installe définitivement au pays, d’abord à Bab El Oued où, avec le Théâtre de la mer, il va monter Mohamed prends ta valise, avant de s’" exiler " à Sidi Bel-Abbès. Durant des années, il sillonne le pays avec sa troupe. " On ne choisit pas son arme. Le théâtre est la nôtre. ", dit-il pour expliquer son engagement politique.

Il s’élève contre la politique d’arabisation et se prononce pour l’arabe dialectal et le tamazight (berbère) comme langues nationales. Quant au français, il le considérait comme un " butin de guerre ".


 

Sources: