

Amar
NAÏT MESSAOUD
Né
dans une ambiance d’hostilité et
d’adversité inégalées,
le combat pour la réhabilitation
de l’amazigité sous toutes ses formes
(langue, culture, histoire) a pris,
particulièrement depuis le grand
hiatus du Mouvement national qui prend pour
vocable de ‘’Crise berbériste’’ (1949),
les allures d’une épopée dans
laquelle se sont investies et pour laquelle
se sont sacrifiées des générations
entières d’hommes et de femmes, militants
politiques et producteurs culturels, étudiants
et ouvriers, universitaires et simples citoyens.
Pour
des raisons aussi bien géographiques
qu’historiques et sociologiques explorées
et sériées par des chercheurs,
le centre de gravité de ces luttes
et de leurs manifestations subséquentes
se trouve être la Kabylie.. En portant
ouvertement l’étendard de la revendication
berbère, la Kabylie a, dans la foulée,
jeté les premiers jalons des luttes
démocratiques en Algérie,
ce qui ne pouvait pas aller sans lui attirer
le regard inquisiteur du pouvoir politique
bâti sur la dictature et le clientélisme
rentier, avec ses corollaires démagogiques
englués dans une idéologie
arabo-baâthiste castratrice de l’identité
du peuple algérien. Ce pouvoir avait
même réussi-pendant le temps
éphémère que peuvent
prendre l’arnaque et le mensonge- à
dresser les autres régions contre
la Kabylie par une espèce d’abjecte
diabolisation qui fait agiter le croque-mitaine
de la sécession et de l’irrédentisme.
Le paroxysme de cette monstrueuse machination
de l’État-FLN fut atteint au lendemain
des événements du Printemps
berbère 1980 lorsque le mouvement
de revendication identitaire et culturel,
mûri par les luttes clandestines et
la répression, explosa à la
figure de l’Algérie officielle et
tranquille et porta le cri de l’amazighité
aux confins du monde.
La
réaction affolée des autorités
de l’époque, qui se matérialisa
par une répression plus acharnée
contre les militants et les porteurs de
cette revendication (c’est-à-dire
pratiquement toute la jeunesse kabyle de
l’époque), ne fit que renforcer la
conviction et la foi de ces derniers dans
la légitimité de leur combat.
Aït Menguellet asséna dans sa
chanson ‘’Les Missives’’ en 1981 : "
Jadis notre langue se transmettait de bouche
à oreille, aujourd’hui elle sera
écrite sur du papier ". Toutes
les énergies kabyles furent mobilisées
ici, en Algérie, et dans les milieux
de l’émigration pour donner corps
et sens pour à la lutte contre l’un
des dénis historiques les plus tenaces
du bassin méditerranéen.
La
littérature orale a été
sollicitée, convoquée et réhabilitée.
Sa valorisation a visé ses dimensions
les mieux porteuses de modernité
et les plus engagées depuis les bardes
Youcef Ukaci et Si Muhand U M’hand jusqu’aux
créations élaborées
faisant partie de la littérature
kabyle moderne : Ferhat Imazighène
Imula, Idir, Lounis Aït Menguellet,
Matoub Lounès,…etc. Ce climat fertile
de création a fait une heureuse jonction
avec le legs des pionniers de la recherche
et de la revendication berbères à
l’image de Boulifa, Jean et Taos Amrouche,
Bennaï Ouali, Khelifati Miohand Amokrane,
Idir Aït Amrane, Mouloud Feraoun, Mouloud
Mammeri,…etc. C’est dans ce magma culturel
(qui a précédé et,
par la suite, accompagné le 20 Avril
1980) que ce sont forgées les nouvelles
générations qui allaient intégrer
cette mouvance nébuleuse, mais intellectuellement
et historiquement bien agrégée,
qui prendra le nom de MCB (Mouvement culturel
berbère).
Le
fleuve, la goutte et le vase
Le
fleuve de la militance berbère a
été alimenté par tous
ces affluents issus du Mouvement national,
de la guerre de Libération nationale
et les frustrations et désenchantements
qui lui succédèrent. À
la fin des années 60, Bessaoud Mohand
Arab, un ancien officier de l’ALN natif
de la Kabylie, fondera, avec des amis militants
dans l’émigration, ‘’Agraw imazighen’’
(l’Académie berbère) à
Paris. Cette institution, enregistrée
à la mairie de Paris sous le nom
d’une association, soulèvera le courroux
des autorités françaises et
algériennes. Les tentatives et les
marchandages tendant à la neutraliser
ne manquèrent pas des deux côtés.
Du côté des autorités
algériennes, ce fut par l’entremise
de l’Amicale des Algériens en Europe
(AAE), une officine du FLN qui fait un travail
parallèle par rapport à l’ambassade
d’Algérie en France, que les entraves
à l’action de l’Académie berbère
seront conduites et exécutées.
Côté français, ce sont
les services de police qui guetteront l’ensemble
des habitués de l’Académie
(ouvriers, étudiants, chômeurs)
et les fileront pendant des années.
L’un des plus actifs correspondants de l’Académie
en Algérie est le militant Mohamed
Haroun, alors pensionnaire au lycée
technique de Dellys. Il servira de fil conducteur
et d’ ‘’idéologue’’ à l’échelle
de la Kabylie et d’Alger pour l’action de
l’institution de Bessaoud Mohand Arab. Ce
dernier était partisan de l’utilisation
de l’alphabet berbère tifinagh dont
il aménagé quelques lettres
et qu’il diffusera à l’échelle
de l’Algérie et du Maroc. Toujours
à Paris, des étudiants kabyles
ont formé des réseaux d’action
culturelle, à l’exemple de celui
qu’animait Hand Saâdi, et cela indépendamment
de l’Académie berbère. Ils
éditaient une revue littéraire
berbère de haute tenue : ‘’Tissuraf’’.
C’est
à ce moment-là que Mouloud
Mammeri assurait bénévolement
un cours facultatif de berbère à
l’Université d’Alger en utilisant
l’alphabet latin qu’il adaptera légèrement
pour l’usage du berbère. Les étudiants
qui fréquentaient son cours deviendront
les porte-étendards de la revendication
culturelle à la fin des années
70.
En
1976, Mohamed Haroun sera impliqué
dans l’affaire des bombes déposées
dans les locaux d’ ‘’El Moudjahid’’. Il
sera incarcéré à Lambèse
(Tazoult) jusqu’en 1989. Trois ans plus
tard, il meurt suite à une maladie.
La
répression contre les porteurs de
la revendication berbère allait crescendo
au fur et à mesure que la conscience
des populations et des jeunes lycéens
et étudiants mûrissait. L’ouverture
de l’université de Tizi Ouzou en
1977 renforcera les possibilités
d’échanges et de réunions
entre les militants comme elle sera à
l’origine de nouvelles recrues dans les
réseaux de l’action culturelle. C’est
dans cette nouvelle institution que sera
clandestinement éditée la
revue ‘’Tafsur’’ (Le Printemps), un magazine
de haute facture intellectuelle qui n’a
rien à voir avec de simples tracts
politiques.
L’Algérie
allait connaître en avril 1980 les
manifestations populaires les plus importantes
et les plus grandioses depuis l’Indépendance.
Pour une fois, dans une Algérie sclérosée
dans la pensée unique du FLN et vivant
dans un climat de psychose permanent en
raison du travail de répression menée
par la police politique (la SM) et les autres
services de sécurité, le peuple
investira la rue pour crier sa colère,
revendiquer ses droits culturels et la réhabilitation
de son identité millénaire,
mais il revendiquera aussi la démocratie,
car les droits et la citoyennetés
ne peuvent jamais être assumés
par un pouvoir autocrate et dictatorial.
La
jeunesse kabyle investit les rues de Tizi
Ouzou, Bouira, Bejaia et Alger pour crier
ouvetement sa colère contre la dictature
du parti unique, son rejet de l’arabo-islamisme
et la revendication d’une véritable
démocratie où la culture et
l’identité berbères trouveraient
leur place naturelle. Le facteur déclenchant
d’une révolte qui s’étendra
sur plusieurs mois était l’interdiction
d’une conférence que le célèbre
écrivain Mouloud Mammeri devait donner
à l’université de Tizi Ouzou
le 10 mars portant sur la poésie
kabyle ancienne.. Le livre portant ce titre
et rassemblant des anthologies de poètes
kabyles du 17e au 19e siècle a été
publié chez Maspéro (Paris)
en 1979.
Étant
invité à présenter
dans une conférence ce livre aux
étudiants de l’Université
de Tizi Ouzou, Mammeri, venant d’Alger,
sera intercepté à Boukhalfa
où il lui sera expliqué que
sa conférence ‘’risquait de troubler
l’ordre public’’.
Hand
Saâdi, alors maître-assistant
en mathématique dans cette université,
témoigne : " Je suis parti pour
contacter Mouloud Mammeri à Alger
et l’inviter à venir faire cette
conférence (…) Chacun sait aujourd’hui
qu’il n’a pas pu donner cette conférence
et qu’il avait été intercepté
par un barrage de police à quelques
kilomètres de Tizi Ouzou, à
Boukhalfa. Ce qui peut amuser aujourd’hui
l’observateur, c’est de penser à
la teneur du motif qui avait été
avancé pour justifier l’interdiction
de cette conférence. Le wali de l’époque
avait justifié cette interdiction
en disant que cet événement
risquait de ‘’troubler l’ordre public’’.
On ne peut manquer de sourire aux tours
que peut jouer l’histoire à ceux
qui croient ruser avec elle, puisque l’interdiction
de cette conférence a déclenché
carrément une révolution ".
Une
première manifestation dans la ville
de Tizi Ouzou se déroulera le lendemain
11 mars. Elle est organisée par les
enseignants et les étudiants de l’université.
Le 20 mars, un article d’ ‘’El Moudjahid’’
, signé K.B. et intitulé ‘’Les
donneurs de leçons’’ traitera Mouloud
Mammeri de traître. La réponse
que Mammeri adressera au journal ne paraîtra
jamais. Elle fut, par contre, tirée
à des milliers d’exemplaires à
l’université de Tizi Ouzou et sera
distribuée dans la manifestation
organisée à la place du 1er
Mai à Alger le 7 avril 1980. Beaucoup
de manifestants y furent arrêtés
et conduits au commissariat central d’Alger
où il furent interrogés. On
leur reprochera d’être manipulés
par l’étranger, d’être mobilisés
pour tifinagh, ‘’lettres imprimés
sur des imprimeries sionistes à Paris’’
(Déclaration du commissaire rapportée
par Hand Saâdi).
Juste
après la marche d’Alger, l’université
de Tizi Ouzou sera occupée par les
étudiants. Ailleurs en Kabylie, tous
les secteurs d’activité (Sonelec
de Oued Aïssi, lycées, collèges,…)
sont entrés en grève en soutien
aux étudiants. La population était
sur le pied de guerre pour répondre
à n’importe qu’elle sollicitation
des meneurs du Mouvement. La journée
du 16 avril a été vécue
dans un climat de grève générale
où aucun magasin, aucun établissement
n’a pu fonctionner.
Toutes
les tentatives d’intermédiation entreprises
par le pouvoir politique (organisations
de masses, ministres) se révélèrent
maladroites, inefficaces et, in fine, destinées
à casser le mouvement.. Cela a duré
jusqu’à la nuit du 19 au 20 avril
où, à l’aube, des commandos
des services de sécurité investissent
l’université et l’hôpital de
Tizi Ouzou. Il y eut des centaines de blessés,
parfois très graves, et des dizaines
d’arrestation.
Dans
une panique générale, le pouvoir
n’avait pour seule réponse qu’un
surcroît de répression. C’est
ainsi que, après avoir violé
nuitamment les franchises universitaires
par le moyen de gendarmes, il procédera
à l’arrestation et l’incarcération
de 24 personnes considérées
comme le cerveau de la révolte. Toute
la Kabylie restera mobilisée aux
cris de ‘’Libérez les détenus
! ".
Impacts
et nouveaux chemins de croix
Pour
le professeur Salem Chaker, le Printemps
1980 " révèle surtout
que la jonction a été établie
entre les intellectuels militants et la
masse de la population kabyle. Que l’action
des groupes qui se sont constitués
à Alger, en émigration, à
partir de 1965, correspondait à une
réelle aspiration populaire, que
leur travail a eu, en retour, un impact
profond dans la société kabyle.
Cette jonction a permis une mobilisation
sans précédent en Kabylie
(et en Algérie), à la faveur
de laquelle le courant berbère a
pu s’exprimer très largement et ouvertement,
aussi bien en Kabylie qu’à Alger
pendant plus d’une année (10 mars
1980-19 mai 1981) ".
La
crise et la mobilisation en Kabylie autour
de la revendication culturelle et des libertés
démocratiques ne cesseront jamais
au cours de la décennie 1980.
Pendant
les jours torrides de l’été
1985 où fut commémoré
avec un faste indécent le 23e anniversaire
de l’Indépendance, des militants
politiques et associatifs activant dans
la clandestinité imposée par
le parti unique ont été arrêtés
et emprisonnés dans le pénitencier
de Berrouaghia.
Ils
furent des dizaines : fondateurs de la Ligue
Algérienne des Droits de l’Homme,
membres de l’Association des Enfants de
Chouhada, membres du parti clandestin le
MDA,…etc. Déjà, lors de la
journée de l’Aïd El Adha, à
l’aube, la caserne de police de Soumâa
à Blida fut investie par les éléments
islamistes appartenant à la branche
de Bouyali et Chabouti. Ils emportèrent
des armes et se replièrent par la
suite sur les monts de l’Atlas blidéen
entre Larbâa et Tablat. Les services
de sécurité ne viendront à
bout de ce groupe que quelques mois plus
tard. De son côté, l’élite
kabyle a été étêtée
et la presque totalité des activistes
ont été arrêtés
(Ali Yahia, Saïd Sadi, Hachemi Naït
Djoudi, Ferhat Mehenni,…). Le 5 septembre,
ce sera le tour du poète Lounis Aït
Menguellet à qui- parce que faisant
la collection de vieilles armes dans son
domicile- il sera reproché de ‘’détenir
des armes de guerre’’.
Le chanteur sera condamné
à trois ans de prison.
Il
faut rappeler que, un mois auparavant, Aït
Menguellet avait donné un concert
à Sidi Fredj où il rendit
hommage aux personnes qu’on venait d’emprisonner.
Ce que la population kabyle ne pouvait jamais
imaginer- tant le personnage était
entouré de respect et de considération-
devait bien arriver : Lounis sera emprisonné.
Après
la terrible épreuve d’octobre 1988,
le mouvement berbère essayera de
s’adapter à la nouvelle situation
en s’insérant dans le jeu multipartite
que le pouvoir de Chadli vient de mettre
en place. Deux partis vont dominer, dans
de terribles déchirements la
scène politique kabyle pendant dix-sept
ans : le FFS et le RCD. À cette guerre
intestine, s’est ajoutée la grande
parenthèse terroriste qui a pesé
de tout son poids pour inhiber les ressorts
de la société. En 1994, une
grève du cartable est organisée
pendant presque une année en Kabylie
pour réclamer l’institutionnalisation
de tamazight comme langue nationale et officielle.
C’est pendant cette grève que le
chanteur Matoub sera enlevé à
Takhoukht par un groupe islamiste. Le même
Matoub sera assassiné sur la route
de son village le 25 juin 1998. Des émeutes
ont marqué cet événement
dans la plupart des villes de Kabylie.
Moins
de trois ans plus tard, le jeune Guermah
Massinissa sera assassiné dans la
brigade de gendarmerie de Beni Douala. C’était
le 18 avril 2001. Une nouvelle épreuve
attend la Kabylie. Ce seront 126 autres
jeunes manifestants, abattus par les gendarmes,
qui marqueront de leur sang le nouvel épisode
de la crise kabyle appelé le Printemps
noir. Les partis politiques étant
usés par les luttes intestines et
discrédités auprès
de la population, ce sera une vieille organisation
de la société kabyle, les
aârchs, qui seront propulsés
au-devant de la scène.
Les
aârchs, issus d’horizons divers et
particulièrement des deux formations
politiques les mieux implantées dans
la région, le FFS et le RCD, s’assignèrent
comme tâche principale d’encadrer
et de canaliser la révolte des jeunes
kabyles décidés d’en découdre
avec les forces de la répression.
Ces manifestants n’avaient pour ‘’armes’’
que les pierres et les cocktails Molotov
de fortune contre des armes de guerre qui
étaient à mille lieues des
outils de la légitime défense.
En tout cas, la commission d’enquête
créée par le président
Bouteflika et présidée par
un éminent juriste, le professeur
Issad, n’a pas mâché ses mots
pour dire que la riposte des gendarmes n’en
fut pas une ; elle était sciemment
organisée pour faire le maximum de
tués. Ladite commission a établi
également des responsabilités
politiques du fait que, tout au long des
semaines sanglantes en Kabylie, aucun responsable
investi des pouvoirs de la sécurité
nationale n’avait donné ordre d’arrêter
de tirer.
Le
Mouvement citoyen était vu à
l’époque- sans doute avec une ingénue
présomption- comme la ‘’superstructure’’
théorique ou la conscience politique
d’une révolte confuse et nébuleuse
qui, malgré des êtres humains
réels que les balles fauchaient chaque
jour, n’avait pas de tête pensante
ou de porte-parole attitré. En tout
cas, l’entrée en scène de
cette organisation avait conduit à
une baisse de l’intensité des émeutes
comme elle allait aussi servir de ‘’zone
tampon’’ entre les pouvoirs publics et les
desperados de la révolte kabyle.
Cependant,
le bilan physique et moral de la crise-
126 jeunes tués- paraissait trop
lourd et les plaies restaient trop béantes
pour que les populations et les aârchs
acceptassent de se rendre aux urnes en octobre
2002, lorsque les mandats des députés,
des membres de l’Assemblée de wilaya et
des maires arrivèrent à leur
terme. Entre-temps, le Mouvement citoyen
s’est doté d’une plate-forme, la
Plate-forme d’El Kseur (PFK), laquelle,
en quinze points récapitule les revendications
historiques et immédiates de la Kabylie.
Lors de la marche qui a drainé, le
14 juin 2001, quelque deux millions de personnes,
les aârchs ont voulu transmettre solennellement
au président Bouteflika la Plate
forme d’El Kseur.
Cependant,
la répression de la marche par les
forces anti-émeutes et la manipulation
médiatique qui en a été
faite par la télévision d’État-
qui présenta les marcheurs comme
des ‘’sauvages’’ ou ‘’aborigènes’’
venus envahir Alger-avaient compromis les
chances d’une solution à court terme
d’une crise qui a des profondeurs historiques
connues de tout le monde.
Les
deux partis politiques traditionnellement
ancrés en Kabylie, le FFS et le RCD,
largement représentés dans
la nouvelle structure des aârchs ne
pouvaient que constater les dégâts,
ligotés qu’ils étaient par
des divergences profondes et des luttes
homériques pour le leadership. Ces
animosités légendaires furent
aggravées par la décennie
de terrorisme intégriste qu’a eu
à connaître l’Algérie
et qui a ‘’sommé’’ chacune des parties
à se positionner par rapport à
ce nouveau phénomène. La situation
ainsi installée échappa au
contrôle de presque tous les acteurs
en place.
La
Plate-forme d’El Kseur reprend- outre la
revendication d’une réparation morale
et matérielle des dommages causés
aux victimes de la répression d’État
ainsi que des mesures pratiques d’apaisement
(poursuites judiciaires contres les auteurs
des crimes devant des tribunaux civils et
suppression des brigades de gendarmerie
en Kabylie)- les revendications historiques
de la Kabylie, à savoir, la reconnaissance
effective par l’État de l’identité
et de la culture berbères dans les
textes fondamentaux du pays. Cette plate-forme,
déclarée par ses auteurs ‘’scellée
et non négociable’’, rejette toute
forme de consultation électorale
avant la satisfaction des revendications
qu’elle contient.
Dans
la fièvre politique charriée
par l’émergence du Mouvement citoyen,
et alors que les partis traditionnels, pantois
et souvent discrédités, commençaient
à lui céder le terrain, une
autre organisation allait voir le jour sous
la conduite du vieux militant de la cause
berbère, Ferhat Mehenni, qui était
jusqu’en 1994 le n°2 du RCD. Ce nouveau
parti, le Mouvement pour l’Autonomie de
la Kabylie (MAK), revendique frontalement
l’autonomie de cette région par rapport
au pouvoir central d’Alger et parle carrément
de ‘’peuple kabyle’’, une terminologie jusqu’ici
inusitée. Le projet qu’il présente
n’a apparemment pas eu les suffrages des
populations et de la société
civile de Kabylie. Mais il a sans doute,
d’après certains observateurs, le
mérite de montrer les voies de la
solution extrême dans le cas où
l’intégration nationale ne se dessine
pas dans le moyen terme en Algérie.
La
grande marche d’Alger qui a mobilisé
plus de 2 millions de personnes le 14 juin
2001 et censée permettre de présenter
ce document au président Bouteflika
a dégénéré en
émeutes suite à la répression
policière qui s’abattit sur les participants.
Se voulant les interlocuteurs privilégiés
de la Kabylie face aux autorités,
les aârchs non plus n’échapperont
pas au destin des partis puisque le dialogue
que le gouvernement a engagé avec
le Mouvement finira par le diviser et le
désorienter. Avec le remplacement
de Ouyahia par Belkhadem à la tête
du gouvernement, les choses semblent se
corser davantage. L’annonce des élections
législatives du 17 mai 2007 ont tétanisé
cette structure protéiforme dont
certains éléments furent tentés
par une carrière politique.
Le
resserrement du jeu a fait que cette forme
de gesticulation fit choux blanc.
Malgré
les épreuves et certaines déceptions,
le bilan de la lutte pour la réhabilitation
de l’identité et de la culture berbères
est éloquent. Des dizaines d’écoles
enseignent aujourd’hui tamazight. Cette
langue a, auparavant déjà,
été introduite à l’université.
De grandes insuffisances persistent : le
statut des enseignants, les outils pédagogiques,
l’accès offensif du berbère
à l’audiovisuel public, la révision
des manuels d’histoire pour donner à
la dimension berbère la place qu’elle
mérite,…etc.
Dans
un monde de plus en plus uniformisé,
aux valeurs ‘’astiquées’’ et standardisées
par des moyens technologiques très
puissants, l’un des plus grands combats
qu’il sera exigé aux peuples en retard
de livrer, c’est bien le combat pour la
préservation et la promotion de leur
identité. L’ ‘’exception culturelle’’
que certains pays d’Europe tentent de faire
valoir, dans le cadre de l’OMC face à
l’américanisation de la culture mondiale
nous donne un avant-goût d’une lutte
à armes inégales.
La
Dépêche de Kabylie du 20 avril
2008 |